Culture & Société

Les dérives d’un gouvernement, épinglées dans des meringues carnavalesques

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 Peu sont les groupes musicaux haïtiens qui ont osé remettre en question et tourner en dérision, dans leurs méringues, « les réalisations » et les dérives du gouvernement, qui, en retour, les qualifie de « manifestations », observe l'agence en ligne AlterPresse.

La ville des Gonaïves (Artibonite / Nord) accueillera, du dimanche 2 au mardi 4 mars 2014, les festivités carnavalesques sous le thème « Tèt Kole pou Ayiti pi Djanm » (l'Unité pour le renforcement d'Haïti), durant lesquelles sont appelés à défiler près d'une vingtaine de groupes.

« L'argent de l'État ne sera pas octroyé à des groupes musicaux en vue de leur permettre d'organiser des manifestations anti-gouvernementales », argue le président Joseph Michel Martelly.

Les groupes musicauxKanpèch, Brother's Posse et peut-être même Zatrap sont interdits de participer aux défilés.

Le Réseau national de défense des droits humains (Rnddh) qualifie cette attitude - portant préjudice à une catégorie d'artistes - de « pratique antidémocratique », enracinée « dans l'intolérance inquiétante du président de la république ».

Le doigt dans le mille

Dans « Chochonèt », l'artiste Don Kato, de son vrai nom Antonio Chéramy du groupe Brother's Posse, dresse un état des lieux accablant de la gestion politique en Haïti, expliquant son positionnement politique.

« Des yeux observent, mais sont incapables de pointer les voleurs du doigt (...) Une classe moyenne détruite et une classe pauvre sans avenir », chante-t-il.

« Les lampadaires tendent à remplacer l'Électricité d'Haïti (Ed'H) », ajoute Brothers Posse, qui, dans son clip, montre un personnage ressemblant au chef du gouvernement, Laurent Salvador Lamothe, muni de sa tablette accrochée, à l'aide d'une corde, à un lampadaire.

A ses pieds, des personnes se tordent de faim.

L'énergie constitue l'une des priorités de l'État.

Pourtant, loin de renforcer la capacité institutionnelle de l'Ed'H, le gouvernement s'évertue, de préférence, à installer des lampadaires solaires dans plusieurs rues de Port-au-Prince et de villes de province.

Déjà, début 2013, le premier ministre Laurent Lamothe avait promis de l'électricité 24 heures sur 24 à la population, avant la fin de l'année dernière.

Voulait-il parler des lampadaires ?

Frédéric ''Frédo'' Pierre-Louis, du groupe Kanpèch, abonde dans le même sens de satires et de critiques du mode de gestion gouvernementale, en cours depuis mai 2011.

Dans sa meringue carnavalesque 2014 Kijan l rele, le groupe Kanpèch manifeste son étonnement de voir comment l'actuelle administration politique décide, de son propre gré, sans consultation avec les secteurs concernés, des initiatives entravant l'avenir du pays.

« Les rues sont éclairées et l'intérieur des maisons dans le black out (dans l'obscurité », crache-t-il.

Plus de quatre ans après le tragique séisme de janvier 2010, le pays peine à se reconstruire et à se relever. Des chantiers sont en cours, mais avancent lentement.

« Des endroits bordés de tôles [de couleur rouge]. Pourtant, rien n'avance », critique Kanpèch.

La jeune formation musicale de tendance Rap, Zafè Atis se Trezò (Zatrap), dans sa meringue « Sa k di », s'insurge, pour sa part, contre la manière dont les appels d'offres ont été effectués et les investissements consentis.

« L'investissement est fait par les blancs et les retombées sont pour les blancs (étrangers) », scande Zatrap.

Dans le processus de « reconstruction » d'Haïti, plusieurs projets ont été attribués à des firmes de la République Dominicaine dans des conditions douteuses, selon les révélations faites par plusieurs enquêtes.

Des visées dictatoriales et des programmes bidons

Le président de la république s'affiche comme un « tout puissant », faisant office de chanteur, sénateur, député, magistrat, comité du carnaval, de ministre, de premier ministre et de directeur général », relève le groupe Kanpèch.

Kanpèch fait référence aux injures, lancées par le président Michel Martelly à l'encontre de journalistes, parlementaires et politiciens haïtiens, les arrestations illégales et les révocations dans l'administration publique.

Le titre « Chochonèt » ne va pas par quatre chemins pour questionner cette toute-puissance.

Le lead vocal de Brother's Posse, Don Kato, soutient que même l'inauguration d'un gagè, traditionnel lieu de combat de coqs en Haïti, ne saurait se faire par quelqu'un d'autre que Martelly.

Le pouvoir en place fait face, depuis au moins deux ans, à une incapacité d'organiser des élections dans le pays.

Aussi, la crédibilité et l'indépendance de la structure, qui devrait s'en charger, sont-elles questionnées par différents acteurs de la vie nationale. Ce, en raison de l'emprise de l'exécutif sur toutes les institutions du pays.

La bande à Don Kato appelle à « l'unité », qui, seule, « peut concourir au renforcement du peuple haïtien », au lieu de « s'entêter dans le gaspillage ».

Depuis l'arrivée au pouvoir de l'équipe appelée tèt kale, divers petits programmes sociaux ont été implantés.

Parmi eux, des programmes qui viseraient à aider des personnes démunies, des mères de famille (l'assistance fournie est proportionnelle au nombre d'enfants), des personnes souffrant de handicaps, des étudiantes et étudiants, etc.

Des initiatives, dont l'efficacité est souvent remise en question, en raison de l'accélération du phénomène de la misère et de la pauvreté dans le pays.

Car, dans la réalité « le peuple fait la queue, mais ne trouve rien », dénonce Zatrap.

« Pour apaiser la misère (la faim), le peuple suce du sel. (...) La misère met à nu nos vicissitudes ».

Pour le groupe Zatrap, la division sociale ne cesse point de s'accroître.

« Haïti, la division s'empare de toi ».

Ces derniers mois, la question de la lutte des classes revient encore dans l'actualité. Avec les manifestations des pro et opposants du pouvoir.

Kanpèch pointe du doigt « la présidence haïtienne » qui crée, selon lui, cette division entre « les êtres humains d'en haut et ceux d'en bas ».

« Depuis ma tendre enfance, j'entends parler de dialogue. Est-ce qu'on a déjà dialogué avec les gens qui souffrent dans les rues » ?, se questionne Don Kato.

Un dialogue entre le pouvoir exécutif, le pouvoir législatif et des partis politiques, sous la médiation de la conférence épiscopale (catholique romaine) d'Haïti, le nouveau Cardinal Chibly Langlois, marque les esprits depuis la fin du mois de janvier 2014.

Mais, à date, les parties concernées n'ont pas pu signer d'accord final.

Source: Alterpresse
P-au-P, 28 févr. 2014