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La semaine Dessalines : Le mauvais chemin pris par Haïti dans l’histoire (2 de 7) par Leslie Péan

dessalines ulrick jean pierre

par Leslie Péan, 12 octobre 2015 ---  Les idées anti-esclavagistes ont existé même parmi les Blancs à Saint-Domingue. Par exemple, on sait que les Jésuites sont expulsés de la colonie en 1763 car les colons estimaient qu’ils minaient les fondements de l’esclavage. Selon l’historien Charles Frostin, « On va même jusqu'à incriminer certains jésuites de favoriser le marronnage et de protéger des esclaves coupables d'empoisonnement. Mais surtout ces moines orgueilleux sont accusés de vouloir ruiner l'autorité domestique des maîtres sur les esclaves pour substituer leur domination personnelle en cherchant à organiser les Nègres en un corps de fidèles distincts avec ses propres chantres, bedeaux et marguilliers élus, et avec ses propres catéchistes, hommes de confiance chargés de relayer l'action missionnaire. En effet, s'attaquer à l'autorité domestique, entendue l'autorité sans partage du maître sur l'esclave, principe sacré aux yeux des propriétaires qui voient en lui le plus sûr garant de l'ordre esclavagiste, c'est bien là le grief majeur maintes fois formulé contre la mission jésuite depuis son installation dans le Nord de la Colonie en 1704[i]. »

La contagion des Jésuites n’empêche pas de reconnaître le rôle joué par des esclaves tels que Macandal, Boukman dans les révoltes d’esclaves de 1758 et de 1791. Les actions de ces prêtres vodou (considérés par certains comme des musulmans[ii]) tout en étant limitées ne sauraient être marginales dans l’impulsion donnée aux esclaves pour qu’ils se révoltent contre les maîtres. À partir de Toussaint Louverture, « un des plus grands politiques de tous les temps », comme l’appelle le philosophe Alain Badiou[iii], les révoltes d’esclaves prennent une autre dimension. C’est qu’à la différence des autres aïeux, Toussaint est lettré. Sa correspondance avec l’abbé Grégoire en 1800 en témoigne longuement. L’historien C. L. R. James souligne fortement que Toussaint était le seul parmi les  Jacobins noirs  à avoir « lu et relu »[iv] l’Abbé Raynal, cet abolitionniste jacobin convaincu de la nécessité de mettre fin à l’esclavage. Toussaint « a lu et relu » son ouvrage écrit en 1780 intitulé Histoire Philosophique et Politique des Etablissements et du Commerce des Européens dans les Deux Indes. Le passage suivant a dû retenir son attention :

 « Les nègres sont bornés, parce que l’esclavage brise tous les ressorts de l’âme. Ils sont méchants, pas assez avec vous. Ils sont fourbes, parce qu’on ne doit pas la vérité à ses tyrans. Ils reconnaissent la supériorité de notre esprit, parce que nous avons perpétué leur ignorance ; la justice de notre empire, parce que nous avons abusé de leur faiblesse. Dans l’impossibilité de maintenir notre supériorité par la force, une criminelle politique s’est rejetée sur la ruse. Vous êtes presque parvenus à leur persuader qu’ils étaient une espèce singulière, née pour l’abjection et la dépendance, pour le travail et le châtiment. Vous n’avez rien négligé pour dégrader ces malheureux, et vous leur reprochez ensuite d’être vils[v]

De toute façon, les échanges fréquents entre la métropole et la colonie ont un impact sinon une influence déterminante sur les événements à Saint-Domingue. Les contradictions entre les colons et la métropole nées de la politique de l’Exclusif d’une part et les demandes pressantes des affranchis mulâtres pour avoir les mêmes droits que les Blancs d’autre part prennent une toute autre dimension après la révolution française du 14 juillet 1789. Les ressources de l’imaginaire révolutionnaire augmentent les actions des uns et des autres.

La création à Paris de la Société des citoyens de couleur le 29 août 1789 donne aux mulâtres plus de visibilité et de détermination dans leurs luttes. Julien Raymond, un de leurs dirigeants, rejoint cette Société des citoyens de couleur  et développe des rapports avec l’abbé Grégoire et d’autres abolitionnistes. De plus, les luttes entre Blancs d’une part et entre Blancs et Mulâtres de l’autre, inaugurent un autre bouleversement des modes de vie du fait que les protagonistes sollicitent l’appui des Noirs esclaves, même sans avoir une idée claire de la suite. Dans tous les cas, à partir de la révolution française du 14 juillet 1789, les esclaves trouvent des alliés parmi les libres. Comment ?

Primo, des discussions ont lieu autour du soulèvement des ateliers d’esclaves entre Ogé et Chavannes afin que les affranchis aient le droit de participer aux assemblées paroissiales selon le décret du 28 mars 1790 de l’Assemblée Législative. Malgré le refus d’Ogé de recourir à cette solution, selon Jean-Claude Icart, des esclaves fugitifs dits marrons[vi] participent à leur révolte armée en 1790.

Secundo, quelques mois avant le soulèvement armé des esclaves dans le nord, une révolte organisée par les esclaves Macaya, Barthélemy, Pierre-Michel et d’autres a eu lieu autour de Port Salut dans le Sud. Elle précède d’autres révoltes qui eurent lieu dans l’Ouest et surtout dans le Nord avec la grande révolte du Bois-Caïman dans le Nord des 22 et 23 août 1791.

Tertio, et le plus important, la complicité de Blancs dans la révolte du Bois-Caïman avec des prêtres catholiques abolitionnistes ne peut être mise de côté[vii]. Le prêtre catholique Philémon, curé du Limbé, sera même pendu[viii] en octobre 1791 et son corps exposé sur la place publique en face de la tête coupée de Boukman pour bien signifier son affiliation à l’insurrection conduite par ce dernier. Selon Laennec Hurbon, « on dénombre pas moins de 16 prêtres sur 24 dans le Nord à avoir eu une participation active et même décisive dans l'insurrection[ix].» En effet, d’autres prêtres dont le père Cachetan, curé de la Petite Anse ; le père Sulpice, curé du Trou[x] ; le père Philippe Roussel, curé de la Grande Rivière du Nord, l’abbé Delahaye, curé de la paroisse du Dondon, etc. sont impliqués dans le mouvement contre l’esclavage.

La participation de ces prêtres blancs dans les luttes pour l’émancipation des Noirs est documentée[xi]. Longtemps avant John Brown, mort les armes à la main pour combattre l’esclavage en 1865, on trouve des Blancs influencés par le jacobinisme ; par exemple en Louisiane lors de la conspiration de la Pointe Coupée[xii], appuyant les Noirs esclaves dans la lutte pour leur libération en 1795. Il ne s’agit pas de surreprésenter les Blancs dans les révoltes d’esclaves ni d’insinuer que les esclaves étaient subordonnés à eux. Nous voulons seulement souligner qu’on ne peut pas continuer à enseigner des programmes d’histoire en si grande dissonance avec les faits. Comme le remarque le sociologue Laënnec Hurbon, « Que la tête du père Philémon ait été apposée par les colons, sur la place d'armes du Cap, à côté de celle de Boukman sur la potence, cela devra encore être médité par les historiens[xiii]. »

Ces faits sont contestés par une nouvelle école historique qui voit dans les actions des religieux de l’époque qu’une pure coïncidence dictée par des intérêts mesquins. On trouve une illustration de ces tentatives d’enracinement dans le terroir chez Jean Fritzner Etienne qui écrit : «  Si, dans le Nord, les nègres révoltés représentaient le principal garant de l’exercice du culte catholique, dans l’Ouest et le Sud, ce sont les Anglais qui représentaient cette fonction. Une parfaite imbrication existe entre cette réalité et le choix politique de missionnaires pendant la révolution. C’est une erreur de croire que la présence de ces derniers parmi les insurgés s’explique par le désir de faire fortune [….] ou qu’elle traduit leur engagement dans la défense de la cause des insurgés […]. Ces interprétations à notre sens n’envisagent pas que le clergé de Saint-Domingue ait pu avoir un projet propre et conforme à ses intérêts[xiv].»   En clair, le subjectif ne perd pas de terrain et donne sa mesure par un retour à l’ordre de l’exceptionnel et de la singularité.

Mais la réalité a la tête dure. Les esclaves de Port Salut se révoltent le 24 janvier 1791, sept mois avant le Bois Caïman, à partir de la rumeur qu’un décret du roi de France leur octroie la liberté trois jours par semaine[xv]. L’importance de la révolte de Port Salut vient du fait que, cette fois, les esclaves des ateliers ne sont pas une force d’appoint appuyant les mulâtres et autres affranchis. Ce n’est pas un hasard si Barthélemy[xvi], un des esclaves révoltés de Port-Salut, se retrouve aux côtés de Boukman lors de la cérémonie du Bois Caïman les 22 et 23 août 1791. Dans les mois qui suivent cette révolte de Janvier 1791, les mulâtres du Sud offrent aux esclaves de partager les profits des Blancs avec eux une fois ces derniers éliminés[xvii]. Il s’agissait pour les mulâtres de grossir leurs troupes pour vaincre les Blancs au risque de ne pas respecter leurs promesses. Les esclaves noirs sont méfiants face aux offres qui leur sont faites par les mulâtres. L’affaire des Suisses au cours de laquelle 300 esclaves noirs dénommés « Suisses » sont expulsés et noyés par les Blancs est fraîche dans les esprits. Les « Suisses » venaient de participer aux cotés des mulâtres à la guerre sur l’habitation Nérette consacrant la première défaite des Blancs le 2 septembre 1791 dans l’Ouest.

Enfin, les Commissaires Sonthonax et Polvérel ont pu gagner face au général français François Galbaud appuyant les colons en sollicitant la participation des esclaves armés à leur côté contre une promesse de liberté à ces derniers. On s’explique la participation des esclaves de Port Salut révoltés tels que Macaya, Pierre-Michel et Pierrot aux côtés des Commissaires pour leur permettre d’exécuter la loi du 4 avril 1792 votée par l’Assemblée Législative en France donnant les mêmes droits aux mulâtres et aux affranchis qu’aux colons blancs. Ainsi 10 000 esclaves devinrent libres et ce faisant indiquent la voie à leurs frères pour sortir de l’esclavage. Les racines de la lutte contre l’esclavage et pour la liberté sont claires. Il n’y a rien de flou. C’est dans la lutte armée que les masses d’esclaves arrivent à convaincre Sonthonax de proclamer l’abolition de l’esclavage le 29 août 1793.

Les Américains appuient l’indépendance de Saint-Domingue avec Toussaint

L’implication du gouvernement américain dans la percée louverturienne à partir de 1795 n’a pas encore reçu l’attention qu’elle mérite par les historiens européens et américains. Quand aux historiens haïtiens, ils délaissent ses aspects de la réalité à cause de la nécessité de passer les mythes fondateurs a travers leur prisme déformant. Or justement, en fermant les yeux sur la vérité du poids des forces extérieures dans les crises haïtiennes, la corruption des esprits se propage et ne permet aucune intelligibilité de la stratégie d’asphyxie à laquelle les gouvernements nationalistes sont confrontés de la part de la communauté internationale. Toussaint a gagné la confiance des milieux américains qui lui ont donné les armes et munitions d’une part, les vivres d’autre part pour battre Rigaud lors de la guerre du Sud. Toussaint s’en sort assez bien dans la course à la modernité et à l’ouverture internationale. La voie est étroite mais Toussaint s’y engage avec la certitude qu’il s’agit du bon chemin.

L’état d’esprit est résumé parfaitement par Alin Louis Hall qui écrit :

« Après l'affaire Galbaud, la France réalisa que les blancs de Saint-Domingue avaient choisi d'offrir le contrôle de la colonie aux Anglais afin de garder leurs privilèges. La seule façon de garder les Anglais en dehors de Saint-Domingue était d'enrôler les noirs dans la structure de défense coloniale. La formation de cette Armée se concrétisa dans la distribution des trente mille fusils par Sonthonax, entérinée par la déclaration de l'Abolition générale de l'Esclavage par le Directoire français en 1793. Les noirs de Saint-Domingue étaient, en fait, le catalyseur de cette abolition générale. Toutefois, il importe de rappeler que seulement mille des trente mille fusils furent distribués dans le Sud. Du même coup, sur la base de suspicions fondées contre les mulâtres du Sud qui avaient agité l’idée de l’Indépendance dès 1791, cette décision scella la supériorité militaire du Nord qui avait déjà démographiquement la force du plus grand nombre sur le Sud dont la population mulâtre rivalisait avec celle des Blancs en nombre et en richesse[xviii]. »

En 1799, au cours de la guerre du Sud, les navires américains dont le General Greene transportent les troupes de Toussaint dans le Sud pendant qu’ils bloquent les ports du Sud afin que les troupes de Rigaud ne puissent pas être approvisionnées et enfin ils bombardent les positions de Rigaud. De 1795 à 1800, le Secrétaire d’État américain Thomas Pickering appuie la politique d’indépendance de Saint-Domingue avec Toussaint Louverture comme dirigeant. Élevé par un père abolitionniste, le Secrétaire d’État Pickering est convaincu que l’indépendance de Saint-Domingue sous la direction de Toussaint Louverture est moins dangereuse pour les Etats-Unis que si elle continue d’être une colonie française[xix]. Pickering est persuadé de la justesse de sa position et tente de convaincre Alexandre Hamilton, un autre père fondateur de la nation américaine, qui se montre plus réservé.

Qu’elles soient sereines ou excitées, les forces à l’œuvre dans le mouvement d’indépendance pour Saint-Domingue sont multiples. Même Thomas Pinckney, représentant de la Caroline du Sud, un État raciste et esclavagiste, appuie cette position des Fédéralistes[xx] car les esclavagistes américains craignaient que la marine française utilise Saint-Domingue comme base d’appui pour attaquer les Etats-Unis. Il valait mieux traiter avec une Saint-Domingue indépendante qui n’avait pas de flotte navale. Mais quand les Fédéralistes perdent le pouvoir aux États-Unis avec la victoire de Jefferson en 1800, Toussaint n’est plus soutenu. Au fait, il est combattu jusqu’à sa capture par Leclerc qui le livre à la France. De plus, le 19 mars 1804, le président américain Jefferson devait dire au ministre anglais Anthony Merry de s’assurer qu’Haïti ne soit jamais en mesure de posséder une flotte marchande[xxi].

Le courant qui refuse de savoir

La hiérarchie raciale et de couleur découlant de l’esclavage implanté il y a trois siècles a créé d’énormes antagonismes. En 1789, les mulâtres sont propriétaires d’un tiers des terres et d’un quart des esclaves[xxii]. Un noir comme Toussaint Louverture, ancien commandeur, affranchi en 1776, devient à son tour propriétaire d’esclave. Jean-Jacques Dessalines fut l’esclave de Marie-Marthe Toussaint, fille Toussaint Louverture, et sous les ordres de ce dernier. Jean-Jacques ne reçut le nom Dessalines que suite au mariage célébré le 4 octobre 1787 de la fille de Toussaint avec le Noir libre Janvier dit de Salines (Janvier Dessalines). Marie-Marthe Toussaint amena avec elle l’esclave Jean-Jacques qui prit le nom de son nouveau maitre Dessalines. En témoigne, l’acte de mariage consigné dans les registres paroissiaux du Cap et signé de Janvier Dessalines, de quatre autres Noirs libres du Cap et du curé célébrant. Les recherches de l’historien Jacques de Cauna aux Archives Nationales d’Outre Mer (ANOM) de France confirment ces faits[xxiii]. D’autres historiens tels que Philippe Girard démontrent cette hypothèse qui n’est nullement d’école[xxiv]. D’ailleurs, l’historien C. L. R. James avait révélé que Dessalines « travaillait comme esclave d’un maître noir[xxv] » avant d’être affranchi suite au décret d’abolition de l’esclavage du 20 août 1793.

On connait le mauvais comportement des chefs de l’armée indigène face à l’armée expéditionnaire envoyée par Napoléon pour rétablir la suprématie française menacée par Toussaint. Menace d’autant plus réelle que le gouvernement américain du président John Adams poussait Toussaint à déclarer l’indépendance de Saint-Domingue. « L’amendement Toussaint » mettant fin à l’embargo américain contre Saint-Domingue voté par les deux chambres du Congrès américain[xxvi] en novembre 1798 et signé par le président Adam le 9 février 1799 ainsi que les longues discussions au Congrès américain en Janvier et Février 1799 en témoignent[xxvii].

Suite à l’arrivée de l’expédition Leclerc, tous les généraux de l’armée de Louverture passent dans le camp des Français. Dessalines joue même un rôle important dans la capture de Toussaint[xxviii]. La trahison de Dessalines est documentée par Isaac Louverture[xxix], fils de Toussaint Louverture d’une part et par des officiers français d’autre part[xxx]. Dans son ouvrage classique Les Jacobins noirs, C.L.R. James écrit : « Il (Dessalines) feignit être absolument dévoué à Leclerc et lui suggéra de bannir Toussaint de la colonie qui, autrement, ne retrouverait jamais la paix[xxxi]. » Nous en avons discuté antérieurement dans un texte intitulé Haïti : Mentalité d'esclave et régime politico-économique[xxxii] en présentant les évidences pour confondre le courant qui refuse de savoir. Ne sachant pas comment faire cohabiter la trahison de Toussaint Louverture par Dessalines avec l’indépendance gagnée par ce dernier à la tête des troupes indigènes, la mémoire haïtienne tente désespérément d’en faire disparaitre les traces. Travail de Sisyphe ! Pourtant c’est un travail à faire pour comprendre et éclairer les méandres psychologiques des transfuges politiques qui changent d’allégeance et passent avec la même fougue d’un parti progressiste à un parti conservateur (ou vice versa) dans la recherche du pouvoir.

En effet, dans la correspondance en date du 6 juin 1802 de Leclerc à Bonaparte, il écrit : « Toussaint est de mauvaise foi, comme je m’y étais attendu ; mais j’ai retiré de sa soumission le but que j’en attendais, qui était de détacher de lui Dessalines et Christophe. Je vais ordonner son arrestation, et je crois pouvoir compter assez sur Dessalines, de l’esprit duquel je me suis rendu maître, pour le charger d’aller arrêter Toussaint. Je ne crois pas le manquer, mais si je venais à le manquer, je le ferais poursuivre par Christophe et Dessalines[xxxiii]»

Dans le flux d’évènements qui se succèdent depuis la proclamation de l’émancipation générale en 1793, le rythme de l’entassement des paroles et mots sur la liberté ne bouge pas un élément essentiel : « la conservation du modèle d’organisation économique fondée sur la plantation coloniale ». Le tronc de l’arbre colonial est resté. Les vieilles branches esclavagistes sont tombées, mais d’autres poussent. Le général Leclerc a utilisé l’arme redoutable du discrédit et de la séduction pour rallier Dessalines et Christophe contre Toussaint. Ils sont flattés par des promesses de protection de leur pré carré et de maintien de leurs privilèges. Le tour de force de la division se révèle depuis lors le piège classique dans lequel tombent bien des cervelles ròròt. Un rituel qui fonctionne encore aujourd’hui.

Dans une correspondance au Ministre de la Marine en date du 16 juin 1802, Leclerc écrit : « S’il (Toussaint) s’était rendu, c’est que les généraux Christophe et Dessalines lui avaient signifié qu’ils voyaient bien qu’il les avait trompés et qu’ils étaient décidés à ne plus faire la guerre ; mais se voyant abandonner d’eux, il cherchait à organiser parmi les cultivateurs une insurrection pour les faire lever en masse. Les rapports, qui me sont parvenus, par tous les généraux, même de la part du général Dessalines, sur la conduite qu’il a tenue depuis sa soumission, ne me laissent aucun doute à cet égard. J’ai intercepté des lettres qu’il écrivait à un nommé Fontaine, son agent au Cap. Ces lettres prouvent sans réplique qu’il conspirait et voulait reprendre son ancienne influence dans la colonie. Il attendait l’effet des maladies sur l’armée[xxxiv]. »

Après la déportation de Toussaint Louverture en juin 1802, Dessalines continue un temps sous les ordres des Français et élimine Charles Belair, neveu de Toussaint Louverture, et son épouse Sanite en août 1802 ainsi que les chefs marrons Jérôme, Destrade, Larose, Macaya, Mavougou, Vamalheureux, Sans-Souci, Petit-Noël Prieur et Lamour Derance qui luttaient dans les montagnes contre les Français. C’est à ce moment-là que Leclerc écrivit à Bonaparte le 16 septembre 1802 : « Dessalines est dans ce moment le boucher des noirs. C’est par lui que je fais exécuter toutes les mesures odieuses. Je le garderai tant que j’en aurai besoin. J’ai mis auprès de lui deux aides de camp qui le surveillent et qui lui parlent constamment du bonheur que l’on a en France d’avoir de la fortune. Il m’a déjà prié de ne pas le laisser à Saint-Domingue après moi[xxxv]. » (à suivre)

 Leslie Pean
Historien -Economiste
Photo: Ulrick Jean-Pierre


[i] Charles Frostin, « Méthodologie missionnaire et Sentiment religieux en Amérique française‎ au 17e et 18e siècles : Le cas de Saint-Domingue », Cahiers d'Histoire publiés par les Universités de Clermond, Lyon et Grenoble, 1979, tome 24, No 1, p. 24. Lire aussi Kawas François, « Histoire des Jésuites en Haïti », Le Nouvelliste, 2 décembre 2005. Lire également Kawas François, Sources documentaires de l'histoire des jésuites en Haïti aux XVIIIe et XXe siècles: 1704-1763, 1953-1964, Paris, L’Harmattan, 2006.

[ii] Sylviane A. Diouf, Servants of Allah: African Muslims Enslaved in the Americas, New York University Press, 1998, p. 152-153.  

[iii] Daniel Fischer, Séminaire d’Alain Badiou sur Platon, 28 janvier 2010.

[iv] C.L.R. James, Les Jacobins noirs, Paris, Gallimard, 1949, p. 83 et p. 75.

[v] Guillaume-Thomas Raynal, Histoire Philosophique et Politique des Etablissements et du Commerce des Européens dans les Deux Indes, Tome sixième, Genève, Pellet, 1780, p. 207.

[vi] Jean-Claude Icart, « La question de couleur dans la révolution haïtienne (2/2) », AlterPresse, 10 août 2014.

[vii] Laënnec Hurbon, L’insurrection des esclaves de Saint-Domingue (22-23 août 1791), Actes de la table ronde internationale de Port-au-Prince (8 au 10 décembre 1997), Paris : Les Éditions Karthala, 2000, p. 36.

[viii] Mgr. J. M. Jan, Les congrégations religieuses à Saint Domingue 1681-1793, Port-au-Prince, Imprimerie Deschamps, p. 179.

[ix] Laënnec Hurbon, L’insurrection des esclaves de Saint-Domingue, op. cit. p. 32.

[x] R.P. Cabon, Notes sur l'histoire religieuse d'Haïti de la révolution au Concordat (1789-1860), Port-au-Prince : Petit Séminaire Collège Saint-Martial, 1953, p. 35.

[xi] Jacques Thibau, Le temps de Saint-Domingue: l'esclavage et la révolution française, Paris, J.C. Lattès, 1989, p. 310.

[xii] Gwendolyn Midlo Hall, Africans in Colonial Louisiana: The Development of Afro-Creole Culture in the Eighteenth Century (Baton Rouge, LA: Louisiana State University Press, 1992.

[xiii] Laënnec Hurbon, L’insurrection des esclaves de Saint-Domingue, op. cit. p. 11.

[xiv] Jean Fritzner Étienne, « L’Église et la révolution des esclaves à Saint-Domingue (1791-1804) dans Lewis Ampidu Clorméus, « Etat, religions et politique en Haïti (XVIIIe-XXIe siècle) », Histoire, Monde et Cultures religieuses, numéro 29, Karthala, mars 2014, p. 32.

[xv] Carolyn Fick, The Making of Haïti - The Saint-Domingue Revolution from Below, Knoxville, The University of Tennessee Press, 1990, p. 137-138.

[xvi] Ibid., p. 159.

[xvii] Ibid, p. 138.

[xviii] Alin Louis Hall, La Péninsule Républicaine, Collection Estafette, Port-au-Prince, Editions C3, Aout 2014, p 408 et 409.

[xix] Gordon S. Brown, Toussaint's clause: the founding fathers and the Haitian revolution, Univ. Press of Mississippi, 2005, p. 146-147.

[xx] A Century of Lawmaking for a New Nation: U.S. Congressional Documents and Debates, 1774 – 1875, Annals of Congress, House of Representatives, 5th Congress, 3rd Session, p. 2740-2792.

[xxi] Tim Matthewson, « Jefferson and the Nonrecognition of Haïti », Proceedings of the American Philosophical Society, Vol. 140, No. 1, March 1996, p. 28.

[xxii] Jacques de Cauna, « Les sources de l’histoire des esclaves aux Antilles », dans Myriam Cottias, Élisabeth Cunin et al. , Les Traites et les esclavages – Perspectives historiques et contemporaines, Paris, Karthala, 2010, p. 283.

[xxiv] Philippe Girard, « Découvertes récentes sur la vie de Toussaint Louverture », Le Nouvelliste, 29 octobre 2013.

[xxv] C.L.R. James, Les Jacobins noirs, Paris, Gallimard, 1949, p. 75.

[xxvi] Gordon S. Brown, Toussaint's clause: the founding fathers and the Haitian revolution, Univ. Press of Mississippi, 2005, p. 154.

[xxvii] A Century of Lawmaking for a New Nation: U.S. Congressional Documents and Debates, 1774 – 1875, Annals of Congress, House of Representatives, 5th Congress, 3rd Session, p. 2740-2792.

[xxviii] Thomas Madiou, Histoire d’Haïti, Tome II 1799-1803, Port-au-Prince, Deschamps, 1989, p. 321. Lire aussi Philippe Girard, « Jean-Jacques Dessalines et l'arrestation de Toussaint Louverture », Journal of Haitian Studies, Vol. 17, No. 1, Spring 2011, pp. 127-128.

[xxix]  Antoine Métral, Isaac Toussaint-Louverture; Histoire de l'expédition des Français à Saint-Domingue sous le consulat de Napoléon Bonaparte, suivi des Mémoires Isaac Louverture, Paris, Fanjat Ainé, 1825, p. 298-299.

[xxx] Joseph Elisée Peyre-Ferry, Journal des opération militaires de l’armée française à Saint-Domingue pendant les année X, XI et XII (1802 et 1803), Port-au-Prince, Imprimerie Henri Deschamps, 2005, p. 236. Lire aussi Philippe Girard, « Jean-Jacques Dessalines and the Atlantic System : A Reappraisal », The William and Mary Quarterly, Vol. 69, No. 3, July 2012, p. 559.

[xxxi] C.L.R. James, Les Jacobins noirs, Paris, Gallimard, 1949, p. 309.

[xxxii] Leslie Péan, Haïti : Mentalité d'esclave et régime politico-économique, AlterPresse, Avril-Mai 2015.

[xxxiii] Paul Roussier, Lettres du général Leclerc, commandant en chef de l'armée de Saint-Domingue en 1802, Paris, Ernest Leroux, Société de l'histoire des colonies françaises, 1937, p. 161-162.

[xxxiv] Ibid., p. 168-169.

[xxxv] Ibid., p. 230-231.