Culture & Société

Réponse de Leslie Pean à Lemète Zéphyr : Le danger d’une approche superficielle d’une question complexe (1 de 2)

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Leslie Péan, 7 avril 2016  --- Ce texte en deux parties totalisant 3761 mots est une réponse à celui de 3874 mots de Lemète Zéphyr intitulé « Les errements d’une vision économiciste de la situation sociolinguistique d’Haïti[1] » publié en Mars 2016. Lemète Zéphyr propose une critique de deux textes que j’ai publiés dans le journal Le Nouvelliste en 2013 intitulés « ÉCONOMIE D’UNE LANGUE ET LANGUE D’UNE ÉCONOMIE » les 25 et 26 mars 2013 suivi de « RETOUR SUR ÉCONOMIE D’UNE LANGUE ET LANGUE D’UNE ÉCONOMIE » le 27 mars 2013. Le débat n’est pas nouveau. Des experts haïtiens et étrangers qui étudient la question indiquent que l’espace sociolinguistique est traversé par des courants opposés[2].

Avant même la réforme Bernard de 1979 introduisant le créole dans l’enseignement en Haïti, ma position de soutien au créole est connue. Déjà en 1976, sous le nom de plume FAHO, j’écrivais dans la revue SÈL des Pères du Saint Esprit (Spiritains) un article en créole intitulé : « Kèk nòt sous balans-péman pandan diktati Divalié Yo (1957-1975) »[3]. Plus que révélateur d’un état d’esprit, cet article témoigne de l’ambition stratégique qui m’a toujours habité : le développement du capital humain haïtien. À ce sujet, l’exemple du Japon demeure incontournable. Un pays montagneux de 120 millions d’habitants, détruit complètement en 1945, qui importe 99% de son pétrole et qui ne peut consacrer que 5% de son territoire à l’agriculture, a pu devenir l’un des trois pays les plus florissants de la planète à cause de son capital humain. Il faut donc miser sur les cerveaux. En Haïti, un tel projet de société est impossible sans un toilettage en règle de l’État pour éliminer ses effets pervers.

Quarante ans plus tard, c’est dans l’optique de soutien au créole que le 21 février 2016, j’écrivais : « Les intellectuels haïtiens et étrangers ont réalisé un travail de titan avec cet outil théorique de l’ouvrage Haïti : de la dictature à la démocratie ? La prochaine étape sera de travailler à mettre ces énoncés en créole haïtien pour qu’ils puissent pénétrer les esprits des masses afin de compléter le cycle de l’ambition scientifique. Effort indispensable pour sortir de l’élitisme encouragé par un statu quo aux abois et qui pense isoler les masses de la connaissance en voulant tout ramener au créole dans lequel il n’existe pas suffisamment d’ouvrages scientifiques permettant la promotion du savoir[4]. » Je m’inscris donc en clair dans l’appui au créole dans le cadre d’un projet cognitif.

En effet, dans cette veine, j’exhorte à la prudence. Il ne faut pas se tromper de combat. Dans le domaine sociolinguistique, il y a de la camelote. De la pacotille. N’a-t-on pas vu le discours d’inauguration en créole d’un président de la République publié le 14 mai 2011 avec des erreurs orthographiques et grammaticales ? Quelques exemples. On lit dans le texte du discours « Sa a, mwen pap negocie li », « Pou jan pep ayitien se pep ki gen kouraj », « nan bwè gròg gro soley midi ». Il fallait écrire « negosye », « ayisyen » et « nan bwè gwòg gwo soley midi ». Cette dérive dans l’écriture du créole participe d’une dérive plus générale qui conçoit la rigueur comme de l’arrogance. Le fascisme est là en filigrane dans un mouvement qui revendique n'importe quoi et refuse d'appliquer les règles élémentaires dans la transmission des savoirs. Au fait, la bêtise demeure la bêtise quelque soit la langue dans laquelle elle est exprimée.

Quand on veut noyer son chien, on l’accuse de rage

L'inventaire du mal fait par le fascisme de l'école des Griots en ethnologie et en matière de religion commence à peine d'être réalisé. L'internalisation qui était faite hier sur les croyances animistes continue en y ajoutant cette fois la mystification linguistique. Combien de discours nettement réactionnaires utilisent le support symbolique du créole pour leur vulgarisation. On n’a qu’à écouter certaines émissions de radios qui pullulent en Haïti et en diaspora pour s’en convaincre. La manipulation des masses pour qu'elles acceptent n'importe quoi, sans pied ni tête, se fait avec le slogan "se pa pale franse". La relecture de mes deux textes de mars 2013 que fait Lemène Zéphyr n'est pas innocente car elle laisse de côté l'essentiel, la critique du tout voum se do qui envahit le domaine sociolinguistique. C'est la course à l'absurdité où c'est le plus absurde qui gagne.

Sans rentrer dans les détails techniques linguistiques qui ne sont pas de mon domaine de compétence, j’ai tenu à mettre en garde contre la chienlit qui s’installe et faire un plaidoyer contre le fascisme dans le domaine sociolinguistique. La sonnette d’alarme est tirée contre les dégâts des approches superficielles de la question linguistique, lesquels dégâts sont nettement visibles aujourd’hui avec des étudiants qui ont terminé leur cursus d’école secondaire et ne peuvent pas avoir une pensée articulée en créole ou en français pour fréquenter l’université.

Engagé comme il l’est dans le combat contre les bandi legal, Lemète Zéphyr roule pour le compte du changement. Les contradictions entre nous sont « au sein du peuple ». Toutefois, elles peuvent devenir antagoniques si la vérité le blesse au point de faire de moi un ennemi à abattre. Je connais les tares de notre culture de chen manje chen et je ne les cache pas sous aucun prétexte. L’une de ces tares se résume ainsi « Quand on veut noyer son chien, on l'accuse de rage ».

Nos gouvernements de mendiants arrogants doivent changer la donne

 Sur la question de la promotion du créole, je l’ai dit en clair : « Seul un discours critique sur le créole haïtien peut aider ses véritables défenseurs à dresser les balises capables d’en empêcher une dénaturation populiste[5]. » Le tort fait à la cause des masses populaires par les approches populistes est incommensurable depuis 212 ans. C’est une véritable mascarade qui s’est renouvelée pour aboutir à la charogne des Martelly. Dans ce domaine, je n’ai aucune compassion surtout pour ceux qui ont des états d’âme et j’encourage ceux et celles qui en ont à s’en débarrasser. Le comportement insolite et insoutenable de notre peuple en face de ses bourreaux doit être dénoncé systématiquement. Tout comme ceux qui sans retenue et sans vergogne dégainent leur membre viril pour arroser copieusement un mur ou un poteau électrique.    

Il ne s’agit plus d’avoir simplement un regard interloqué à leur endroit mais de leur dire qu’ils agissent comme des animaux et de les sanctionner. Également, il ne s’agit pas de dire que c’est parce que l’État et les mairies n’ont pas pris leur responsabilité en construisant des vespasiennes que cette situation existe. L’État c’est l’extension de nous-mêmes, de vous et de moi. Je l’écrivais le mois dernier « Nous sommes tous, vous et moi, responsables de nos malheurs[6]. » Lemète Zéphyr a tort d’écrire que Leslie Péan« « parle des “Haïtiens” comme s’il n’en était pas un. » La différence entre lui et moi est que les vilaines postures, les comportements inciviques et abominables que nous reproduisons depuis 212 ans, je les critique sans hypocrisie. Sans mettre de gants. Il y a de ces conneries que nous faisons qui méritent que nous devons nous en prendre avant tout à nous-mêmes. Je me dis, nous sommes des êtres humains doués de raison, bon sang !

Sur la question du créole, j’ai écrit : « Quels sont les moyens financiers et humains (traducteurs professionnels, formations de professeurs, manuels scolaires) dont nous disposons pour faire du créole la langue d’enseignement ? Que faire pour empêcher ceux qui enseignent en créole ou enseignent le créole de dispenser un enseignement au rabais et empêcher que leurs étudiants ne se retrouvent dèyè kamionèt-la au moment d’aborder leurs études secondaires et universitaires ? Pour éviter un lave men suye a tè, l’insécurité linguistique doit être pensée en rapport avec l’insécurité socio-économique. Le fait que le créole soit dominant comme langue de communication ne signifie nullement qu’il puisse être la langue d’enseignement au niveau supérieur[7].» C’est vraiment malheureux que Lemète Zéphyr ait décidé de sélectionner ce qu’il lit de moi.

Pourtant j’écris ce que je pense à partir d’arguments documentés. J’ai écrit en 2013 les mots suivants : « Un fait est indéniable : ceux qui ont faim et soif sont limités dans ce qu’ils peuvent penser. Comme l’écrit judicieusement Vertus Saint-Louis, " l’homme ne vit pas seulement de pain, mais il vit d’abord de pain[8]. " D’ailleurs, nos compatriotes n’hésitent pas à s’expatrier dans des pires conditions pour ne pas mourir de faim en Haïti[9]. » Comment Lemète Zéphyr peut voir dans ce raisonnement de l’économicisme ? Cela revient à utiliser les mots loin de leur sens connu. D’ailleurs c’est grâce aux transferts financiers des émigrants haïtiens que nos frères et sœurs vivant en Haïti peuvent survivre. Ils continuent de soutenir Haïti malgré l’ingratitude qui leur est manifestée. La diaspora est taxée et n’a aucune représentation politique.

En clair, ceci constitue une aberration, comme tant d’autres, que nos gouvernements de mendiants arrogants refusent de changer la donne. Et notre diaspora dans les Antilles françaises, à la Guyane française, en France, aux Etats-Unis, en République Dominicaine, en Amérique latine et au Brésil apprend le français, l’anglais, l’espagnol, le portugais pour pouvoir mieux mettre en valeur sa force de travail. Isaac Newton était anglais mais il a écrit son texte de base Principia Mathematica en latin en 1687, car c’était la langue la plus avancée de son temps. Le fait qu’aujourd’hui 80% des textes scientifiques soient écrits en anglais[10] reflète une nouvelle réalité qui a évolué. Tout comme le latin fut la lingua franca au temps de l’hégémonie romaine, aujourd’hui c’est l’anglais qui donne le ton avec l’hégémonie américaine.

Aujourd’hui nous avons en Haïti un État marron qui consacre 1.5% de son produit national brut (PNB) à l’éducation alors que la moyenne est de 4.5% en Amérique latine. De plus cet État marron contrôle moins de 20% des dépenses en matière d’éducation. Les dirigeants de cet État marron fonctionnent exactement comme l’avait fait le marron Jean Kina appuyant les esclavagistes pour le maintien de l’esclavage à Saint-Domingue. Exactement comme le fit François Duvalier et ses tontons macoutes utilisant la mystique du marronnage pour caporaliser les consciences avec « la statue du marron inconnu » et légitimer ses exactions. La méchanceté se drape derrière des illusions. Le fait que depuis 212 ans seulement 5% de la population s’exprime ou écrit en français n’est pas dû à la langue d’apprentissage mais au système socio-économique existant. C’est de l’illusion que de croire le contraire. Maladi-a pa nan dra-a.

À un moment où les dépenses de l’État pour l’éducation ne représentent que 12% du budget national sur la période 2006-2014, on ne saurait parler d’excès. Il faut donc tenir compte de ce financement marginal dans les propositions d’action visant le secteur de l’éducation. Seules les victimes de ce que notre compatriote Alin Louis Hall[11] nomme « le syndrome du cerveau lent » peuvent y voir de l’économicisme ! C’est du charlatanisme sociolinguistique que de promouvoir le « tout créole[12] » loin d’une vision globale du monde et de l’être humain. Au temps de la globalisation, on ne saurait se limiter à la gestion à court terme de la société y compris dans le domaine sociolinguistique. Ce serait une erreur fatale pour les générations des 80 prochaines années. Tout comme la pensée ethnologique de pacotille de l’école des Griots a ankylosé l’économie et pourri les cerveaux de générations d’Haïtiens depuis les années 1930 ! (à suivre)

 Leslie Pean
Historien - Economiste


[1] Lemète Zéphyr, « Les errements d’une vision économiciste de la situation sociolinguistique d’Haïti », Berrouët-Oriol blog, Montréal, Mars 2016.

[2] On peut lire un résumé du débat dans Benjamin Hebblethwaite et Michel Webzer, « Le problème de l’usage scolaire d’une langue qui n’est pas parlée à la maison : le créole haïtien et la langue française dans l’enseignement haïtien », Dialogues et Cultures, 2012.

[3] Leslie Péan, « Kèk nòt sous balans-péman pandan diktati Divalié Yo (1957-1975) »SEL niméro 30-31, jounal ayisyin aletranje, Brooklyn, New-York, 1976.

[4] Leslie Péan, « Autour de l’ouvrage « Haïti : de la dictature à la démocratie ? », AlterPresse, 21 février 2016.

[5] Leslie Péan, « Marasme économique, transmission des savoirs et langues (6 de 6) (degi) », AlterPresse, 11 juin 2013.

[6] Leslie Péan, « L’État marron et l’aventure Martelly », AlterPresse, 20 mars 2016.

[7] Leslie Péan, « Marasme économique, transmission des savoirs et langues (6 de 6) (degi) », op. cit.

[8] Vertus Saint-Louis, Système colonial et problèmes d’alimentation – Saint Domingue au XVIIIe siècle, Montréal, Éditions du CIDHICA, 2002, p. 9.

[9] Leslie Péan, « Marasme économique, transmission des savoirs et langues (6 de 6) (degi) », op. cit.

[10] Dr. Daphné van Weijen, « The language of (future) scientific communication », Research Trends, November 2012.

[11] Alin Louis Hall, « Le syndrome du cerveau lent », Le Nouvelliste, 21 et 22 mars 2016.

[12] Robert Berrouët-Oriol, Le « “système”  linguistique d’Yves Dejean conduit à une impasse », AlterPresse, 12 août 2011.