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Le Trait d'Union Entre Les Haitiens

Culture & Société

La Première Conférence Nationale

Nicolas Geffrard touthaitiNicolas Geffrard

Par Alin Louis Hall  ---  Notre problématique de la mémoire a des origines diverses. Prise en tenaille par le déni et la déréliction, la société haïtienne s’est faite même complice de la dilapidation de son patrimoine immatériel. En confiant l’éducation de leurs enfants à certaines institutions où aucune notion avancée d’Histoire d’Haïti n’est enseignée, la classe moyenne et le secteur privé ont opté pour une descendance sans ancrage identitaire. Comme conséquence, une frange de la jeunesse haïtienne, frappée d’une constipation mentale organique, pense que l’histoire d’Haïti a commencé le 7 février 1986. Cette pathologie expliquerait que Jean Claude Duvalier et Jean Bertrand Aristide soient devenus des horizons indépassables. Pour mieux appréhender toutes les dimensions de cet épiphénomène, il est toutefois opportun d’insister sur le manque de repères de cette génération. C’est un sujet de vives préoccupations quand l’Entrevue du Camp-Gérard évoquerait plutôt chez ces jeunes le souvenir d’une réunion quelconque au restaurant « Chez Gérard » à Pétion-Ville, Difficile d’imaginer la tête que feraient Vincent Ogé et Jean-Baptiste Chavannes auxquels on peut tout reprocher sauf de s’être retournés contre leurs propres pères.

Comme l’a démontré Noam Chomsky, la subtilité fondamentale de la pesanteur du statu quo réside dans la stratégie de distraction des masses qui accompagne la perte de l’âme haïtienne. C’est précisément ce qu’avaient compris les dépositaires de la zombification des masses qui ont fait du divertissement musical la meilleure technique d’abrutissement de notre jeunesse. On connaît les résultats de l’« ensauvagement makout » qui a dépolitisé la société haïtienne et a ainsi porté la jeunesse haïtienne à préférer les instruments de musique aux livres. Dans la peur qui s’installa, les notes de musique remplacèrent les mots. 1957, un mauvais tournant ! Pour émousser le sentiment d’appartenance et amplifier la déconnection, les thuriféraires de l’absurde ont vidé tous les symboles de leur substance. On s’explique ainsi cette ombre sur la mort subite du général Nicolas Geffrard le 31 mai 1806, quatre mois avant l’assassinat de Dessalines, qui pèse lourd sur l’anosognosie collective. A la vérité, la disparition subite non élucidée de l’architecte de l’unique conférence nationale doit être vue comme une victoire des germes de la nocivité et des divisions absurdes qui marquent la société haïtienne depuis lors. Or, John Garrigus l’a accentué, « les racines principales de la conscience révolutionnaire d’Haïti se trouvent dans la province du Sud, où le commerce interne aux Caraïbes et une longue histoire de mixité dans les familles – aux origines européennes, africaines, indiennes – ont créé le sentiment profond d’une identité locale, américaine ». (1)

La pédagogie du Camp-Gérard

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Sans détour ni bifurcation, 214 ans après l’Entrevue du Camp-Gérard, il s’agit non seulement de lever le voile sur la culmination de cette marche obligée mais également de reconnaitre le site du Camp-Gérard et ses environs comme le sanctuaire de la contestation. D’abord, contre le régime esclavagiste avec la rébellion des Africains asservis de la Plaine des Cayes et de Port-salut qui dès le 24 janvier 1791, soit huit mois avant la cérémonie dite du « Bois Caiman » incendièrent les cent plantations sucrières de la plaine. Puis, contre le mauvais contrat social louverturien reconduit par Dessalines, Christophe, Pétion et Boyer. A propos de la chute du régime de vingt-cinq ans de Jean-Pierre Boyer, soulignons que la véritable opposition débuta avec le Manifeste de Praslin le 1er septembre 1842. Ce fameux document qui devint l’évangile politique de la révolution de 1843 porte le nom de la plantation, dans la même région du Camp-Gérard et des Platons, où elle fut rédigée. Il est important d’ajouter que cette région est restée, pendant huit décennies au cours du 19e siècle, un foyer actif de l’agitation permanente et de la rébellion paysanne pour un meilleur contrat social. Une tradition d’autodétermination marquée par deux scissions en 1810 et en 1868. Déjà, l’instauration du royaume du « Gran Doko » sur les sommets des Platons vers la fin de 1791 signifiait très clairement un retour au modèle politique africain. Une confirmation de la thèse de Garrigus évoquée plus haut en tant qu’expérience unique selon la tradition kikongo.

Il s’agit ici de respecter le principe de l’historicité. La volonté d’être orignal peut conduire à des interprétations fallacieuses et entretenir toutes les confusions dans l’imaginaire collectif. A propos du bicolore national, on peut établir facilement que le Congrès de l’Arcahaie du 18 mai 803 n’avait absolument rien à voir avec sa création. A la vérité, deux des trois couleurs du drapeau de l’ancienne métropole ont été reconduites. Selon la tradition qui nous est parvenue, Dessalines y arracha le blanc, mais la « société coloniale sans sanction » qui émergea continua à faire le Blanc. Autour de la controverse sur notre emblème national, il y une confrontation entre deux écoles de pensée. L’une veut que Dessalines ôtât la bande blanche verticale de l’emblème colonial pour donner naissance au premier étendard haïtien symbolisant l’union des Mulâtres et des Noirs dans la lutte pour leur liberté. L’autre soutient que le haut commandement français ait appris la création d’un drapeau des insurgés par l’Amiral Latouche Tréville en lisant un rapport sur la capture d’une barge indigène portant un drapeau noir et rouge survenue le 19 mai 1803 entre Port-au-Prince et l’Arcahaie. L’amiral français en fit immédiatement rapport à ses supérieurs, soulignant que le drapeau indigène portait les mots : « Liberté ou la Mort ». Mais en plus du drapeau noir et rouge qui se trouvait dans la barge, Claude et Bonaparte Auguste (2) ont démontré que le Congrès de l’Arcahaie du 18 mai 1803 n’avait rien à voir avec la création d’un drapeau quelconque.

Alors qu’on ne saurait contester que les « Bossales », majoritaires à l’époque à 90%, n’ont pas signé l’Acte fondateur, les chercheurs et historiens s’accordent à reconnaitre qu’ils n’ont pas eu le privilège de gravir non plus le podium le 1er Janvier 1804 aux Gonaïves. En clair, un mauvais début pour présenter la décolonisation sur les fonts baptismaux. Rideau ! Par contre, l’Entrevue du Camp-Gérard ne laisse place à aucune tergiversation par son caractère inclusif. A ce sujet, Madiou confirme la présence de Giles Bénech, un des leaders de la rébellion des Platons. Dans la majesté de l’enceinte du Camp-Gérard, la légion de cavalerie fut confiée au colonel Guillaume Lafleur, Noir ; la 18e demi-brigade, au colonel Jean-Jacques Bazile, Noir ; la 19e, au colonel Giles Bénech, Noir. Un contraste frappant par rapport aux Noirs dont le nombre ne dépasse pas le tiers des 37 signataires de l’Acte de l’indépendance. En plus de son caractère inclusif, l’Entrevue du Camp-Gérard a posé les jalons du processus unitaire. En ce sens, elle réconcilia le Nord et le Sud et acheva cicatrisation après la guerre entre Toussaint et Rigaud. Elle favorisa le parachèvement l’organisation de l’armée des indépendantistes qui ne combattaient pas sous le même commandement. En insufflant la dynamique unitaire à cette phase critique de notre guerre de libération, l’Entrevue du Camp-Gérard fut le principal catalyseur de la culmination qui aboutit au 18 novembre 1803 et déboucha sur le 1er Janvier 1804. Pourtant, ils ne sont pas légions les historiens professionnels à reconnaitre l’empreinte de Geffrard et la contribution du Sud dans la création du nouvel Etat. A propos du processus unitaire après la déportation de Toussaint Louverture le 7 juin 1802, Michel Hector, sans ambigüité, écrit ceci : « Il se consolide au Congrès de l'Arcahaie en mai 1803 et culmine avec la rencontre Dessalines - Geffrard au Camp-Gérard le 5 juillet où tous les combattants du Sud reconnaissent l'autorité de commandement du général en chef de l'armée libératrice.» (3) En clair, l’Entrevue du Camp-Gérard marqua le tournant le plus décisif du point de vue militaire et stratégique. Il est important de signaler que la Péninsule du Sud n’avait attendu aucune consigne ni mot d’ordre pour se libérer toute seule du joug de l’oppression. Bien avant cette rencontre décisive, il ne restait à conquérir que les Cayes et Jérémie. La surdétermination, l’abnégation et le sens du sacrifice face à l’angoisse du rétablissement de l’esclavage avaient déjà placé les intérêts supérieurs au-dessus des motivations individuelles et mésintelligences.

Conclusion

Une fois de plus et de trop, l’« Entrevue du Camp-Gérard » du 5 au juillet 1803 a été commémorée à la cloche de bois. Parce que l’histoire a souvent brouillé les cartes, les Péninsulaires se doivent de réapproprier leur patrimoine immatériel. L’histoire doit retenir que cette entrevue, par le jeu des circonstances historico-politiques, entre le général en chef et les leaders militaires du Sud couronna la culmination du processus unitaire. De cette rencontre sortit l’unification des forces indépendantistes. Dès lors, l'unité de commandement attribué au général Dessalines lui permit d'avoir la marge de manœuvre suffisante pour asseoir son autorité, faire passer ses vues stratégiques et militaires. Le processus unitaire bouclé, le général en chef repartit pour l’Ouest convaincu qu’il ne s’agissait plus d’une simple rébellion que la France pouvait mater mais plutôt d’une révolution que rien ne pouvait arrêter.

Nous voulons rendre ici un vibrant hommage aux leaders militaires de la Péninsule du Sud et à leur participation à toutes les phases de la guerre de l’indépendance. Nous ne pourrons avancer si nous ne nous inspirons pas de la dynamique unitaire que ces héros enterrés avec des costumes de préjugés, sans fleurs ni couronnes, ont insufflé à notre guerre de libération nationale. Malheureusement, les réflexes acquis et les mauvaises habitudes ont la vie dure. A travers les lunettes de préjugés des révisionnistes, la première conférence nationale, qui s’est tenue du 5 au 6 juillet 1803 dans la Plaine-du-Fond des Cayes, continue d’être sous le joug permanent de leur « fatwa ». Pourtant la pédagogie de l’« Entrevue du Camp-Gérard », reste la meilleure référence à notre légende « l’Union fait la force ». Dans l’intervalle, pour décrire la situation haïtienne, il nous faut un bistouri pour plume et du fiel pour encre. Un clin d’œil à Boisrond-Tonnerre, un natif de la Plaine-du-Fond des Cayes et rédacteur de l’Acte de l’indépendance, que Geffrard présenta au général en chef Dessalines à l’occasion de cette Entrevue du Camp-Gérard.

Références:


(1)John Garrigus, Before Haiti, New York, Palgrave, 2006, p. 312. (« Some of the most important roots of Haitian revolutionary consciousness lay In the South Province, (where) inter-Caribbean commerce and a long history of mixed European, African, and native American families created a powerful sense of local, American identity »)

 

(2) Claude et Bonaparte Auguste, Pour le drapeau, - Contribution à la recherche sur les couleurs haïtiennes, Canada, 1982.

(3) Michel Hector, « Commémoration de la rencontre du Camp-Gérard » publié dans Le Nouvelliste du 05 juillet 2006.