L’« affaire Siméon » ne serait-elle que la partie visible de l’iceberg ?

levantin

Par Hugues Saint-Fort --- Ce que j’appelle « l’affaire Siméon » se réfère à un incident rapporté dans les colonnes du quotidien Le Nouvelliste et décrivant les mésaventures d’une jeune adulte haïtienne, Nicole Siméon, linguiste de formation, formatrice de journaliste et travaillant en tant que « directrice régionale dans une organisation internationale qui fait notamment de la formation et de la production en journalisme et en communication sociale. » La question posée par Mme Siméon dans son article est celle-ci : « …Pourquoi, quand je m’arrête à la fin d’une dure journée de travail pour faire mes courses, on me refuse l’accès à ces magasins (un supermarché et un magasin)

sous le prétexte que je porte un sac à dos dans lequel se trouvent mon ordinateur (Macbook dernier cri), mon appareil photo (Nikon D80), mon enregistreuse (Marantz) et autres bricoles que, pour rien au monde, je ne laisserai dans une voiture sur un parking même – dit – sécurisé à Port-au-Prince. » Mme Siméon, ayant remarqué que pendant qu’on lui refusait l’accès à ces magasins, le préposé aux casiers laissait passer sans dire un mot une dame blanche étrangère qui portait elle aussi un sac à dos comme le sien, s’indigne et se demande « au nom de quel régime inégalitaire des commerçants osent pratiquer le profilage racial pour l’accès à un petit magasin ? »   

Cet incident n’a cessé de faire des vagues dans toutes les communautés haïtiennes, celles de l’intérieur comme celles de l’extérieur. La très grande majorité des commentaires (98%) qui ont été envoyés au quotidien Le Nouvelliste (qu’on doit féliciter au passage pour avoir recueilli et publié les propos des lecteurs ainsi que le magnifique article de Mme Nicole Siméon) expriment leur indignation ou leur rage qu’un tel incident ait pu se produire en Haïti. J’ai moi-même écrit la semaine dernière dans ma chronique hebdomadaire « Du côté de chez Hugues » qui parait sur www.Haitiantimes.com  et sur certains forums haïtiens, quelques réflexions que cet incident m’a inspirées. Dans les lignes qui suivent, je reviens sur cet incident mais avec une perspective quelque peu nouvelle, tout en ne perdant pas de vue l’essentiel de ce que la majorité des commentaires publiés sur Le Nouvelliste ainsi que le texte de Mme Siméon tenaient à faire ressortir : la constance de la question de couleur en Haïti et l’exacerbation des inégalités de toutes sortes qui creusent le fossé entre les possédants et les démunis.

Le texte qui suit est le résultat, d’une part, de longs entretiens que j’ai eus avec deux amis qui habitent Haïti et qui étaient de passage à New York, et, d’autre part, des lectures entre les lignes que j’ai effectuées à partir des dizaines de commentaires qui ont été publiés dans la page du Nouvelliste réservée à cet effet. Je considère ces commentaires dignes d’intérêt dans la mesure où un certain nombre d’entre eux est rédigé par des gens qui vivent sur le terrain,  et qui sont donc familiers avec un certain état de choses se déroulant en Haïti. A partir de ces conversations et de ces lectures, il me semble que l’on est en train d’assister à une reconfiguration de la traditionnelle communauté d’affaires levantine établie en Haïti depuis les années 1880.

Je signale tout d’abord à propos des termes « Levant» et « levantin » que je prends le nom « Levant » dans l’acception suivante : « l’ancienne désignation de l’aire géographique correspondant à la Méditerranée orientale qui est maintenant occupée par le Liban, la Syrie et Israël. » Pour moi, ainsi que le dit Philip Mansel, dans un article du Monde diplomatique en anglais intitulé « We are all Levantines now », paru en avril 2012,  « Levant is a geographical word, free of associations with race or religion, defined not by nationality, but by the sea. » (Levant est un terme géographique, qui n’est pas associé à la race ou la religion et qui se trouve défini non par la nationalité, mais par la mer. » [ma traduction].

En Haïti, on a pris l’habitude de désigner sous le nom de « Siryen » toute cette communauté levantine qui comprend des Syriens bien sûr, mais aussi des Libanais, peut-être des Israéliens ou d’autres groupes ethniques. Selon J. Michael Dash (2001 : 34), le « scholar » bien connu d’origine trinidadienne spécialisé en études haïtiennes,  et professeur à NYU, les immigrants levantins sont arrivés en Haïti vers les années 1880, en nombre relativement important et réussirent rapidement dans les affaires. Toujours selon Michael Dash, vers le tournant du siècle, il est estimé qu’il y avait environ 2.000 d’entre eux impliqués dans le commerce d’import, et jouissant de liens étroits avec leurs homologues installés dans d’autres parties du monde, surtout aux Etats-Unis. Le ressentiment ressenti envers ces récents immigrants venait aussi bien de la part des marchandes haïtiennes dont les moyens d’existence étaient menacés par ces nouveaux venus sur le marché que de la part des hommes d’affaires haïtiens riches  qui étaient impliqués aussi dans le commerce d’import-export. Dash signale que des pressions furent exercées sur des gouvernements haïtiens au début du vingtième siècle pour que les activités de ces immigrants levantins soient contrôlées et limitées, et certains politiciens haïtiens nationalistes menacèrent même de les expulser d’Haïti. En conséquence, beaucoup d’entre eux laissèrent Haïti au début du vingtième siècle. Ceux qui restèrent prirent racine dans le pays et leur nombre augmenta durant l’Occupation américaine. Dash indique que l’élite mulâtre les traitait avec dédain de « nouveaux riches ». Ils devinrent très actifs en politique haïtienne et soutinrent la politique de Duvalier, tant et si bien que, selon Dash, « at various times members of the Arab community served as ministers in Duvalier’s government » (Dash 2001 : 34). Dash conclut que, « because of their minority status there has always been a close bond among members of this community. Their businesses are also usually family run » (…certaines fois, des membres de la communauté arabe devinrent des ministres dans le gouvernement de Duvalier…) … (à cause de leur statut minoritaire, il y a toujours eu des liens étroits parmi les membres de cette communauté. Leurs affaires sont aussi habituellement gérées en famille.) [ma traduction].

Il existerait donc une nouvelle configuration de la communauté d’affaires levantine établie en Haïti. Qui sont ces gens ? En quoi seraient-ils différents de la traditionnelle communauté que nous venons de décrire brièvement ? Que font-ils ? Quelles sont leurs relations avec cette ancienne communauté ?

Apparemment, la nouvelle communauté levantine n’est pas trop différente de l’ancienne. Leurs membres sont tout comme les anciens exclusivement tournés vers les affaires, mais avec peut-être chez eux une dévotion beaucoup plus marquée pour le travail. Ils travaillent littéralement sept jours sur sept, et possèdent presque tous les supermarchés des environs de Pétionville et de Port-au-Prince. Ils sont, peut-être encore plus que les anciens, extrêmement repliés sur eux-mêmes, et ils gèrent en famille leurs affaires. De plus, il semble qu’ils ne sont nullement tournés vers la société haïtienne et ses nombreux problèmes. Ils n’ont pas pris racine dans le pays contrairement aux anciens qui, tant bien que mal, se sont quand même investis dans quelques travaux à caractère social ou humanitaire. On peut deviner que les profits réalisés par les membres de cette nouvelle classe vont directement à l’étranger et ne restent pas en Haïti. Un tel comportement rappelle étrangement la classe des « grands blancs » dans la colonie de Saint-Domingue, au dix-huitième siècle, grands blancs dont la seule préoccupation était de servir et d’enrichir la métropole française.  

Leur clientèle est constituée par les membres les plus détachés de la dure réalité sociale haïtienne parce qu’ils sont ou bien de passage dans le pays, ou bien appartiennent à une certaine bourgeoisie haïtienne qui, traditionnellement, ne s’implique que rarement dans les affaires quotidiennes de la souffrance humaine qui caractérise les différents aspects de la vie en Haïti. Ce sont : les touristes le plus souvent français, américains et canadiens ; les membres de la Minustah ; les coopérants européens et nord-américains ; les responsables des innombrables ONG qui sont établis dans le pays ; les Haïtiens à revenu élevé et les membres de la haute bourgeoisie haïtienne (Noirs et mulâtres).

Ce qu’on trouve dans ces supermarchés rivalise en abondance et en modernité avec les produits exposés dans les supermarchés des capitales européennes ou des grandes villes des Etats-Unis ou du Canada. Malgré leur coût exorbitant, ces produits sont achetés rapidement par la clientèle décrite plus haut dont la plupart des membres  possèdent  un salaire vingt ou trente fois plus élevé que le salaire de l’Haïtien moyen. Pire, beaucoup de ces produits (fruits tropicaux, riz,… ) qui sont en vente dans ces supermarchés coûtent excessivement plus cher que les mêmes produits haïtiens qu’on peut acheter à un prix extrêmement réduit dans n’importe quel marché ouvert de Port-au-Prince (encore un autre exemple de la destruction de l’agriculture locale !).

Les questions à se poser sont celles-ci : pourquoi la majorité des supermarchés, si ce n’est tous, à Pétionville ou à Port-au-Prince appartiennent-ils à cette « nouvelle classe » (on peut bien parler de « classe » dans cette circonstance, n’est-ce pas ?) d’hommes d’affaires levantins ? Comment ont-ils pu s’implanter aussi rapidement dans les affaires haïtiennes et réaliser des fortunes appréciables ? Quel rôle a joué la corruption, le mal endémique à la société haïtienne, dans cette réussite exceptionnelle ? Qu’ont fait et que font les différents gouvernements haïtiens qui doivent en principe avoir un droit de regard sur les activités de cette « nouvelle classe » ? Qu’est-ce qu’on nous cache à propos de cette nouvelle classe d’hommes d’affaires levantins ?  

Apparemment, depuis une dizaine d’années environ, il a émergé dans la communauté levantine établie en Haïti une nouvelle classe de nantis. La structure de cette classe semble être ainsi constituée : tout en haut de l’échelle sociale, il y a le groupe de ce que j’appelle les « nouveaux levantins », puis vient le groupe des « superviseurs philippins » et, finalement, tout en bas de l’échelle, les vigiles noirs.

Les « superviseurs philippins » représentent une nouvelle entrée dans cette structure. D’où sortent-ils ? Traditionnellement, Haïti reçoit peu d’immigrants en provenance des Philippines. Mais, depuis quelque temps, un certain nombre d’immigrants philippins ont fait leur entrée dans le monde haïtien des affaires. La plupart d’entre eux travaillent comme gérants de seconde classe dans des entreprises marchandes ou des supermarchés ou des hôtels. Les Philippins sont bien connus dans le monde de la migration internationale. « Migration Information Source » a estimé en décembre 2004 qu’il y avait 8.1 million de Philippins (sur une population qui compte environ 85 millions d’habitants) qui travaillaient ou résidaient dans près de 200 pays ou territoires. Au cours des trente dernières années, une « culture de migration » s’est développée dans les Philippines avec des millions de Philippins pratiquement obsédés par le désir de travailler à l’étranger, malgré tous les risques et les dangers auxquels ils font face quand ils arrivent dans ces pays. On voit donc que les Philippines, sur le plan de la migration, connaissent exactement le même destin que celui d’Haïti, à cause de leur situation politique (instabilité politique), démographique (surpopulation), économique (niveau de chômage élevé, salaires très bas, importance des transferts d’argent pour les familles des migrants restées au pays).

Enfin, les Haïtiens, tout en bas de l’échelle sociale qui travaillent le plus souvent en tant que vigiles ou travailleurs manuels et qui exécutent avec peut-être un excès de zèle les consignes qui leur sont données par les patrons levantins. Leur situation est nettement dramatique car, pour échapper à la misère qui ronge le gros de la population haïtienne, ils sont obligés d’exécuter tous les ordres qui leur sont donnés par les patrons levantins.

Jusqu’où ira-t-on avec cette nouvelle classe d’immigrants levantins qui veulent tout et tout de suite, faisant fi de leurs responsabilités dans une société haïtienne qu’ils refusent d’intégrer et dont ils exacerbent les préjugés historiques de classe et de race ? Au-delà de la partie visible de l’iceberg constituée par la bombe Siméon, il y a peut-être tout l’avenir de la structure de classe inégalitaire inhérente à la société haïtienne qui s’entremêle avec les valeurs coloristes qui renforcent cette structure de classe. Plus que jamais, Haïti a besoin d’un Etat de droit.

Hugues Saint-Fort
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Références citées:
J. Michael Dash (2001) Culture and Customs of Haiti. Westport, Connecticut: Greenwood Press.


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