Revisiter « mes week-ends avec le New York Times »

Par Hugues Saint-Fort --- Ceux qui connaissent bien ma chronique « Du côté de chez Hugues » qui parait régulièrement sur  « The Haitian Times » www.haitiantimes.com  se souviennent certainement de « Mes week-ends avec le New York Times »,  sorte de chronique assez irrégulière à l’intérieur de ma chronique principale et dans laquelle je réfléchis sur des articles parus dans des sections super-intéressantes de l’édition du week-end du New York Times, telles la section « Book Review », la section « Magazine » ou la section « Sunday Review » (anciennement « The Week in Review »). J’adore la section « Sunday Review » qui est à mon sens beaucoup plus complète que la bonne vieille « The Week in Review ». Avec ses « News Analysis », elle reprend ce qui faisait le cœur de « The Week in Review », c’est-à-dire les analyses des nouvelles dominantes de la semaine, mais en ajoutant plusieurs articles présentés comme « Opinion ». On connait la célèbre division pratiquée en journalisme entre les faits et les opinions : d’un côté, ce qui est arrivé, ce qui est du domaine du réel ;  de l’autre, ce qui relève d’un point de vue, d’une idée, de la réflexion sur ce qui est arrivé. Pendant longtemps, la majorité des journaux américains se vantait de ne livrer que des faits, se contentant de renvoyant à la section éditoriale pour découvrir les opinions du journal. L’arrivée de la section « Sunday Review » en étalant plusieurs articles classés comme « opinion » est venue changer les termes du débat.

Dans les lignes qui suivent, je reviendrai sur deux textes. Ils  sont tirés du « Sunday Review » en date du dimanche 8 juillet 2012, le jour même de l’inoubliable finale de Wimbledon qui a vu le triomphe de Roger Federer, le maestro du tennis mondial.

Le premier texte est intitulé « Don’t indulge. Be happy » (Ne cédez pas à tous vos caprices. Soyez heureux) [ma traduction]. Ecrit par Elizabeth Dunn et Michael Norton, deux universitaires, l’une, professeure de psychologie à l’Université de British Columbia, et l’autre, professeur de gestion à Harvard Business School, ce texte part d’une question casse-tête : « How much money do you need to be happy ? »(Combien d’argent vous faut-il pour être heureux ?). Pour les deux universitaires, « there is a measurable connection between income and happiness; not surprisingly, people with a comfortable living standard are happier than people living in poverty. » (Il existe un rapport mesurable entre revenu et bonheur ; il n’est pas surprenant que les personnes qui possèdent un standard de vie confortable sont plus heureuses que les personnes qui vivent dans la pauvreté.) [ma traduction].
 
Le problème provient du fait que, selon les deux universitaires, un revenu additionnel ne nous apporte pas de bonheur additionnel une fois que nous avons atteint ce standard de vie confortable. Le chiffre magique qui définit ce « standard de vie confortable », selon nos deux auteurs, varie selon les individus et les pays, mais aux Etats-Unis, il semble se situer autour de $75.000.  Or, pourquoi, poursuivent les deux auteurs, la plupart d’entre nous continuent à travailler si dur, même après avoir atteint ce niveau de revenu qui devrait en principe nous rendre heureux ? C’est que, entre autres raisons, nous appréhendons mal ce rapport entre l’argent et le bonheur. Les gens pensent que s’ils gagnent le double de leur salaire, leur bonheur sera lui aussi doublé. En fait, disent les auteurs de l’article, « what we do with our money plays a far more important role than how much money we make. » (ce que nous faisons avec notre argent joue de loin un rôle plus important que le montant de l’argent que nous gagnons) [ma traduction]. « Research shows that underindulgence – indulging a little less than you usually do – holds one key to getting more happiness for your money » (Des recherches  montrent que, en vous laissant moins aller, vous pouvez atteindre plus de bonheur dans votre existence.) [ma traduction].

Dans quelle mesure une telle conclusion qui se fonde sur des recherches vérifiables doit-elle être prise pour vraie ?  Quelle valeur a-t-elle dans des sociétés où la plus grande partie de ceux qui y vivent sont pauvres au point qu’ils n’arrivent pas à manger ? Peuvent-ils se permettre de refiler un cadeau qui leur a été donné et s’attendre à jouir d’un réel bonheur ?      
Le deuxième texte est intitulé « The New Elitists » (Les nouveaux élitistes) et est écrit par Shamus Khan, un professeur de sociologie à Columbia University, New York. Selon le professeur Khan, on a tendance généralement à expliquer nos goûts comme un choix individuel ou une manière de nous exprimer personnellement. Mais, dans une large mesure, ils sont explicables par notre milieu socioculturel. Selon le professeur Khan, « poorer people are likely to have singular or « limited » tastes. The rich have the most expansive. » (les pauvres vont probablement avoir des goûts singuliers ou « limités »). Les riches ont les goûts les plus chers.) [ma traduction]. Sur ce point, la consommation de ces catégories sociales est très révélatrice. On trouve par exemple à New York des restaurants très chers fréquentés  par des consommateurs très riches, restaurants où un plat pour deux peut coûter jusqu’à $1.500. Le professeur Khan explique que les sociologues « have a name for this. Today’s elites are not « highbrow snobs ». They are « cultural omnivores. » (…ont un nom pour cela. Les élites d’aujourd’hui ne sont pas des « snobs intellectuels ». Elles sont des « omnivores culturels ».) [ma traduction]. Sous ce titre, le professeur Khan désigne la tendance présente chez nos élites d’aujourd’hui à embrasser la diversité. « Barriers that were once a mainstay of elite cultural and educational institutions have been demolished. Gone are the quotas that kept Jews out of elite high schools and colleges; inclusion is now the norm. Diverse and populist programming is a mainstay of every museum. Elites seem more likely to confront snobbish exclusion than they are to embrace it. » (Les barrières qui étaient autrefois un pilier des institutions d’élite culturelles et éducationnelles ont été démolies. Les quotas qui empêchaient les Juifs d’entrer dans les lycées et les universités d’élite ont  disparu ; l’inclusion est maintenant la norme. Une programmation diverse et populiste est un pilier de tous les musées. Les élites apparaissent probablement plus décidées à confronter l’exclusion snob que  l’embrasser. ) [ma traduction].

Cela n’a pas toujours été le cas, explique le professeur Khan qui cite plusieurs exemples, comme celui de William Vanderbilt qui, en 1880, s’est vu refuser l’achat de 18 loges très convoitées à la New York Academy of Music pour la coquette somme de $30.000. Les Vanderbilt se joignirent finalement à d’autres familles tout aussi fortunées, les Gould, les Rockefeller, les Whitney et fondèrent la Metropolitan Opera House Company. C’était les débuts de la nouvelle élite. Elle chercha à supplanter les anciennes familles et à les déloger de leurs positions qu’elles avaient longtemps  maintenues mais la transformation fut loin d’être radicale. Les nouvelles élites furent longtemps conservatrices  dans leurs goûts – bâtissant des châteaux qui rivalisaient ceux des aristocrates européens, achetant des tableaux de vieux maitres et bâtissant des hauts lieux de pèlerinage selon leurs formes d’art européens.
A l’origine, la bourgeoisie américaine, selon le sociologue professeur Khan, ne faisait pas beaucoup de différences entre les élites et le reste de la population. « Shakespeare and opera held mass appeal. To attend an evening’s concert at the New York Academy of Music might mean hearing Verdi, but also some church music and perhaps vaudeville-esque interludes by popular comedians of the day. » (Shakespeare et l’opéra exerçaient un attrait sur les masses. Assister à un concert du soir à l’Académie de musique de NY voulait dire écouter du Verdi, mais aussi de la musique d’église et peut-être des interludes vaudevillesques exécutés par des comédiens du jour.) [ma traduction].

Tout changea avec l’entrée en scène des requins de l’industrie (robber barrons) qui se joignirent avec les élites.  Le statut d’élite devint ainsi moins limité grâce aux liens familiaux et grâce aussi aux ouvertures qui furent accordées aux nouveaux riches. C’est ainsi que les New Yorkais arrivèrent à créer un nouveau mécanisme d’exclusion sociale. « They created an exclusive culture distinct from that of the common American, the result of which was something far more elitist. Through snobbery elites became a class. They developed a shared culture and sensibility. They also shared common enemies. » (Ils créèrent une culture exclusive distincte de celle de l’Américain moyen, et qui devint quelque chose de loin plus élitiste. Grâce au snobisme, les élites devinrent une classe. Elles développèrent une culture et une sensibilité communes. Elles partagèrent aussi des ennemis communs. ) [ma traduction]. Ces nouvelles élites s’appelèrent les Rockefeller et beaucoup d’autres. Elles se répandirent dans le Bas Manhattan (Lower Manhattan).  Elles craignaient la populace (rabble) qui se déversait dans Manhattan venant de bateaux en provenance d’Europe – huit millions d’immigrants entre 1855 et 1890. Les riches déménagèrent pour aller habiter en haut de la ville (uptown). Beaucoup envoyèrent leurs enfants à l’étranger dans des pensionnats riches afin de fuir les corruptions de la ville.  C’est ainsi que prit naissance l’élite de la haute société moderne américaine avec ses propres écoles, ses propres clubs, et tout un tas d’artefacts culturels qui la rendit tout à fait distincte des autres Américains.

Donc, qu’est-ce qui distingue  ces nouveaux omnivores culturels ? A la différence du caractère de classe que partagent les élites du ‘Gilded Age’, les omnivores semblent tout à fait distincts et leurs goûts semblent être une question d’expression personnelle. Par exemple, « instead of liking things like opera because that’s what people of your class are supposed to like, the omnivore likes what he likes because it is an expression of a distinct self. … By contrast, those who have exclusive tastes today – middle-class and poorer Americans – are subject to disdain. » (au lieu d’aimer des choses comme l’opéra parce que c’est ce que les personnes de votre classe sont censées aimer, l’omnivore aime ce qu’il aime parce que c’est une expression d’un soi distinct…Par contraste, ceux qui ont des goûts exclusifs aujourd’hui – les Américains qui appartiennent à la classe moyenne et aux classes plus pauvres – sont sujets au mépris.) [ma traduction].

Donc, la culture des élites d’aujourd’hui est une culture strictement individuelle, qui se concentre sur soi-même. Mais, ce qu’on oublie de dire, c’est qu’il en coûte beaucoup aux talents pour se développer. Etre un remarquable et brillant étudiant aujourd’hui, « requires not just smarts and dedication but a well-supported school, a safe, comfortable home and leisure time to cultivate the self…. Today America has less intergenerational economic mobility than almost any country in the industrialized world; one of the best predictors of being a member of the elite today is whether your parents were in the elite. The elite story about the triumph of the omnivorous individual with diverse talents is a myth. » (demande non seulement de l’intelligence et beaucoup de travail, mais aussi beaucoup de support à l’école, un domicile confortable et sûr, et du temps de loisir pour se cultiver…L’Amérique d’aujourd’hui possède moins de mobilité intergénérationnelle que presque n’importe quel pays du monde industrialisé; l’un des meilleurs prédicteurs d’appartenance à l’élite d’aujourd’hui est si vos parents font partie de l’élite.) [ma traduction]. Quand elles suggèrent que c’est leur travail et pas leur richesse, que c’est leur talent et pas leur lignée familiale qui expliquent leur succès, les élites attribuent la responsabilité de l’inégalité  sur ceux que notre promesse démocratique a laissé tomber. Pour le professeur Khan, si les élites d’aujourd’hui arrivent à reconnaitre la base de classe de leur succès, alors, peut-être arriveront-elles à reconnaitre leur responsabilité de classe. « They owe a debt to others for their fortunes, and seeing this may also help elites realize that the poor are ruled by a similar dynamic: their present position is most often bound to a history not of their own choosing or responsibility. » (Ces élites ont une dette envers les autres membres de la société pour leurs fortunes, et cette reconnaissance devrait aussi les aider à se rendre compte que les pauvres sont menés par une dynamique similaire à la leur : leur position présente est le plus souvent liée à une histoire qu’ils n’ont pas choisie eux-mêmes ou dont ils ne sont pas responsables.) [ma traduction].

Cet article du professeur Khan bien qu’il soit dirigé vers la société américaine contient des leçons qui sont hautement pertinentes pour notre propre société haïtienne. Etre riche en Haïti, société extrêmement pauvre, devrait forcer plus de gens à plus de responsabilités envers ceux qui sont démunis de tout. S’impliquer socialement devrait être la règle. Il est faux de penser que votre richesse vous donne la liberté d’investir dans les secteurs qui ne vont pas aider les plus démunis. Les clichés classiques de liberté individuelle que tiennent les super riches ne sauraient tenir face au spectacle de la misère insupportable et des souffrances immenses de l’énorme majorité en Haïti.
    
Hugues Saint-Fort