« Syrien » ou « Levantin » ?

De l’usage des dénominations « Levantin » et « Syrien » dans les communautés linguistiques haïtiennes

levantin

Par Hugues Saint-Fort

Résumé : L’usage français de la dénomination « Levantin » appliquée aux personnes originaires du Levant (côte est de la Méditerranée, Moyen Orient, Proche Orient…) prend parfois une connotation péjorative que ne semble pas véhiculer l’usage du même terme utilisé dans les communautés linguistiques haïtiennes. En fait, dans ces communautés, c’est l’usage du terme générique « Syrien » qui prédomine. Pourquoi les locuteurs haïtiens préfèrent-ils la dénomination « Syrien » ? Quand ont-ils commencé à l’utiliser ? Quel usage en font-ils ? Cette étude remonte aux origines de l’introduction de cette dénomination ethnique et explore tout un pan de l’histoire d’Haïti pour expliquer la place, le rôle et le maintien de cette désignation dans les communautés linguistiques haïtiennes.

Mots clés : Levantin, Syrien, communauté linguistique, intervention étrangère, commerce de détail, usage de la langue.    

Le terme « Levantin » est entré dans l’usage sociolinguistique haïtien vraisemblablement avec l’arrivée en Haïti d’un groupe d’immigrants syro-libanais que les locuteurs haïtiens, en général, désignent par le terme générique de « Siryen » (Syrien, en français) ou « Arab » (Arabe, en français). Selon des historiens et érudits haïtiens et étrangers (Dash 2001 ; Giafferi-Dombre 2007 ; Paquin 1983 ; Larose 2012), ces immigrants syro-libanais commencèrent à arriver en Haïti vers 1880-1890). Que ce soit dans la mémoire collective haïtienne, ou par le truchement de l’histoire, les témoignages s’accordent à véhiculer les circonstances de l’arrivée de ces « Siryen » à travers des images dégradantes : « On les rencontre dans les campagnes, sales, trop petits, avec des traits fins, suivis d’un garçon portant leurs boites de marchandises. » (Prichard 1900 : 245, cité par Giafferi-Dombre 2007 : 172-173). Après des générations de présence sur la scène socio-économique haïtienne, force est de constater que les « Levantins » font incontestablement partie de la démographie nationale  malgré une histoire mouvementée, singulière et souvent réductrice. Récemment, à la faveur d’un incident qui a fait beaucoup de bruit dans la presse haïtienne et les forums de discussion haïtiens[i], la question des « Levantins », leur mode d’implantation ainsi que leur place dans la société haïtienne, sans oublier le terme même de leur désignation ethno-géographique, sont revenus sur le tapis. C’est le but de cet article de revisiter cette question.
 
Mon texte est articulé autour de trois axes principaux : dans une première partie, j’examinerai les interprétations et définitions contradictoires de la dénomination « Levantin » dans la langue et la culture françaises en général ; dans une deuxième partie, j’analyserai l’usage que les locuteurs haïtiens ont fait de ce terme dans leurs communications écrites et orales ; enfin, dans une troisième et dernière partie, je tacherai de comprendre comment le groupe ethnique connu sous le nom de « Levantins » s’est implanté dans la société haïtienne malgré la part d’ombre dont il s’est couvert.

1. D’après la populaire encyclopédie Wikipédia disponible sur la Toile et consultée par des millions de lecteurs, cf. :  http://fr.wikipedia.org/w/index.php?title=Levant_(Proche-Orient)   « Le Levant désignait traditionnellement en français les pays bordant la côte orientale de la mer Méditerranée : en premier lieu le Liban et la Syrie (les Etats du Levant au sens français) ; mais la région du Levant inclut également la Palestine, la Jordanie, voire l’Egypte. » Le Levant est aujourd’hui plus souvent désigné sous le nom de « Proche-Orient » ou « Moyen-Orient », par alignement sur l’anglais Middle East. »
 
Toujours selon l’encyclopédie libre Wikipédia, « Levant » est à l’origine un mot issu du français médiéval signifiant « orient ». Il désignait à l’origine tous les territoires méditerranéens à l’est de l’Italie, c’est-à-dire non seulement le Levant actuel, mais aussi les régions de l’Empire byzantin. Ce sens se conserva pour désigner les régions qui dépendaient de l’Empire ottoman. »  Cependant, sur le site istanbulguide.net, il est dit que « Le terme « levantin » est souvent obscur et ne désigne pas partout la même population. En Europe occidentale, on l’attribue aux populations originaires de l’empire ottoman, du Proche et du Moyen Orient, non musulmanes, y compris les Juifs.

En Turquie, en Grèce et dans la plupart des pays d’Europe orientale, du Proche et du Moyen Orient, « Levantin » désigne uniquement les Occidentaux nés dans l’ancien Empire ottoman, de confession catholique ou protestante, et sans distinction de nationalité, tout en excluant les Juifs considérés comme autochtones. »  

La culture occidentale a toujours eu une influence remarquable dans le Levant. Le site istanbulguide.net signale que jusqu’au milieu du XVIIIe siècle, l’italien était la langue la plus parlée par les Occidentaux d’Orient, mais par la suite, le français le supplanta. Selon le professeur Cyril Aslanov de l’Université hébraïque de Jérusalem (l’Harmattan 2004 : 264), il existe un français levantin, langue collatérale à l’arabe,  caractérisé « par un certain nombre d’emprunts lexicaux qui ne se sont pas frayé un passage jusqu’au français moderne, ni même jusqu’à l’ancien français d’en-deçà de la mer. » Selon le professeur Aslanov, le français levantin (français parlé en Terre Sainte),  a subi une forte pression des divers vulgaires italiens. Mais, alors que le français était la langue, voire même le sociolecte de l’aristocratie du royaume, les vulgaires italiens étaient en usage chez des marchands et des bourgeois qui n’habitaient pas les mêmes quartiers selon qu’ils étaient génois, vénitiens, pisans ou amalfitains.

La première guerre mondiale (1914-1918) vit la fin de l’empire ottoman qui s’était allié à l’Autriche-Hongrie et à l’Allemagne. Aujourd’hui, dit ce même site, les Levantins sont encore une poignée au Proche Orient, dans les villes d’Alep, Damas, Beyrouth, Tyr, Alexandrie, Saint-Jean d’Acre, Le Caire. A travers les siècles, les Levantins ont su préserver leur langue d’origine, tout en s’exprimant parfaitement dans les langues locales, et ils sont restés pour la plupart, fidèles au christianisme occidental. Fortement imprégnés de culture orientale, ils ont la faculté, toujours selon le site cité, de s’adapter à leur environnement occidental quand ils émigrent. En Europe de l’Ouest, c’est la France qui a bénéficié le plus de l’apport de la communauté levantine immigrée, surtout dans le milieu des arts et de la politique. Ainsi, deux présidents de la République, un Premier Ministre et plusieurs ministres sont ou étaient d’origine ottomane : Adolphe Thiers et Nicolas Sarkozy (par leur mère) respectivement de Constantinople et Salonique, Françoise Giroud née Gourdji à Genève de parents constantinopolitains, Edouard Balladur né à Izmir. Dans le domaine des Arts, on peut citer : l’écrivain Antonin Artaud, le poète André Chénier de Constantinople, les chanteurs Claude François et Dalida, d’Egypte, Henri Langlois, co-fondateur de la Cinémathèque française, d’Izmir, Stéphane Collaro d’Istanbul.

Ce long développement sur les profondes relations entre la France et les Levantins nous permet d’avoir une idée des relations caricaturales teintées même d’une  certaine péjoration  attachée à la dénomination « levantin ». Selon le site http://www.cercledulevant.net/levantin.html « Beaucoup en Europe ont utilisé le terme « Levantin » avec un ton de mépris cachant mal un certain racisme, pour désigner un individu cupide, peu fiable voire déloyal, certes polyglotte mais à la culture superficielle, ayant une identité ‘floue’ – à l’aise partout mais nulle part chez soi, en bref un individu auquel on reproche de n’appartenir à aucun pays, à aucune culture bien déterminée. »

Si nous consultons les dictionnaires français pour nous enquérir des définitions du terme « Levantin », une certaine confusion nous attend, dans la mesure où nous pouvons trouver des mentions du type ‘péjoratif’ ou ‘raciste’ qui ne figuraient pas dans des époques précédentes. C’est que les définitions lexicographiques évoluent. Elles enregistrent l’usage de la langue vivante et ne consignent pas les emplois ou les formes qui ont disparu, même si parfois elles les signalent comme vx, pop., littér. fam. etc. Cependant, la troisième édition, millésimée 1991, du dictionnaire Hachette donne cette définition de l’entrée : levantin, ine    adj. et n. Vieilli  Des pays du Levant. Les peuples levantins.  Subst. (souvent péjor. à connotation raciste). Un Levantin. Mais, l’édition de 1982 du Petit Robert de la langue française dit ceci à propos de l’entrée LEVANTIN, INE adj. (1575 ; de levant). Qui est originaire des côtes de la Méditerranée orientale. Les peuples levantins. Subst. Un Levantin, les Levantins.

Il n’y a nulle trace du caractère péjoratif qui serait attaché au substantif « Levantin ». Même chose en ce qui concerne la définition qui figure dans l’édition 2011 du Petit Robert.

2. Comment les locuteurs haïtiens ont-ils utilisé le terme « Levantin » dans leurs communications orales et écrites ? Qui emploie la dénomination « Levantin » en Haïti ? Dans quelles circonstances cette dénomination est-elle employée ? Curieusement, l’usage du terme « Levantin » en Haïti est très réduit. On le trouve le plus souvent dans la presse haïtienne écrite,  et dans certains textes de non-fiction, à caractère sociopolitique. Voici par exemple, un passage tiré d’un texte écrit par l’historien haïtien Charles Dupuy, intitulé « Elie Lescot et les Mulâtres » et paru sur le forum haïtien de discussion « Haïti Nation » du 4 novembre 2010 : « …A la tête des nouveaux organismes créés pour la distribution des produits stratégiques, Lescot favorisait les Mulâtres, bien sûr, mais aussi les Blancs, les Levantins surtout, les Syro-Libanais, à qui, par son décret du 11 janvier 1943, il ouvrit le commerce de détail en Haïti. Rappelons que les familles Bouez, Silvera, Abitbol, Baboun ont fait fortune sous sa présidence. »

Voici un autre passage, très bref cette fois-ci. Il est intitulé « L’occupation silencieuse d’Haïti par la République dominicaine » et est écrit par Joel Léon. On peut le trouver sur le site suivant http://www.anarkismo.net

« …Eux aussi, ces Levantins  venus au pays avec « 2 bich en main » complotent contre ce peuple, pourtant leur bienfaiteur. »

Voici finalement un dernier, lui aussi très bref. Il est tiré de « Forum Haïti » sur La Toile. Le sujet de discussion était « Comprendre la candidature de Michel Martelly ». L’auteur de l’article s’appelle  Billy Nelson et l’article a été écrit le jeudi 3 février 2011 à 22 : 36 :

« Si les Duvalier s’alignaient avec les Levantins, avec Préval, la sucette est dans la bouche des Vorbe, Canez… »

La plupart du temps, les locuteurs haïtiens préfèrent utiliser le terme générique « Siryen » (Syrien, en orthographe française) par lequel ils désignent l’ensemble de la communauté syro-libanaise. Or, nous venons de voir dans la première partie de cette étude que les Syro-libanais peuvent être inclus dans le groupe des « Levantins » mais que cette dénomination peut désigner aussi, en Europe occidentale, des populations originaires de l’empire ottoman, du Proche et du Moyen Orient, non musulmanes, y compris les Juifs. Le terme « Siryen » est largement utilisé chez un  grand nombre d’écrivains haïtiens de fiction, par exemple, Emile Ollivier (1983), Marie Chauvet (1968), chez des critiques littéraires haïtiens, comme Marie-Denise Shelton (1993), chez des ethnologues non-haïtiens qui étudient la question de couleur à Port-au-Prince, comme Natacha Giafferi-Dombre (2007). Voici comment le grand écrivain haïtien Emile Ollivier décrit cette communauté dans son magnifique roman « Mère-Solitude » (1983 :81-82) :

Comme pour parachever leur vengeance, les hommes au pouvoir favorisèrent l’intégration de nouveaux métèques débarqués à Trou-Bordet sous le gouvernement précédent, baluchon sur le dos. Ils ne parlaient, soulignait-on, aucune langue humaine, d’où le sobriquet dont on les affubla : Hari-Chapacha-Boite-Nan-Dos.

En fait, c’étaient des Syriens, des Libanais qui fuyaient les persécutions turques  dans les provinces arméniennes. Emu de leur sort, on leur avait accordé asile et permis d’exercer le commerce de détail. Pour les habitants de Trou-Bordet, ce fut un spectacle bien curieux que celui de ces estampes exotiques. Pauvres épaves humaines, ils s’en allaient par les rues de la ville, chaussés de sandales, coiffés de turban, la boite de carton au dos et étalant leurs menues marchandises sur la place publique. De jeunes ours, des singes qu’ils faisaient danser au son de cymbales et de flûtes les accompagnaient pendant qu’ils se livraient au colportage jusque dans les bureaux publics. Ces nouveaux venus, usant d’artifices, débitaient de la pacotille pour de la marchandise de choix. »    
Selon Joseph Justin (1915 : 61) cité par M-R Trouillot (1986 : 58), « c’est en 1890 que les Syriens « dépenaillés, miséreux, débarquent sur nos plages hospitalières »
 
Dans « Amour » de Marie Chauvet, on trouve cette réplique d’un personnage : « Arrangez-vous pour faire venir mon trousseau d’une autre ville. Même les magasins des Syriens sont en faillite, ici, et on n’y trouve que de la camelote, ajouta-t-elle »

Plus loin, toujours chez Marie Chauvet, on trouve cette autre réplique : « … C’est un véritable gang dont les Syriens font aussi partie. J’en ai eu la preuve dernièrement… » (pg.92).

Pour Marie-Denise Shelton, « c’est dans la catégorie des mauvais blancs que figure presque toujours « le Syrien ». Le Syrien est de tous les Blancs celui qui a rarement bénéficié de l’enthousiasme xénophile des Haïtiens. » (1993 : 109).

Donc, tous les érudits haïtiens s’accordent sur la dénomination « Syrien » attribuée aux communautés immigrantes levantines apparues en Haïti vers la fin du dix-neuvième siècle. M-R Trouillot, une autorité  dans le monde des sciences sociales en général et des sciences sociales haïtiennes en particulier, le confirme : « Le terme « syrien », en Haïti recouvre une variété d’immigrants levantins d’origines nationales, ethniques et religieuses très diverses. Ils firent d’abord du colportage, trainant leur camelote du port au village, d’un village à l’autre, d’un coin à l’autre de la ville, desservant la paysannerie et les classes pauvres des villes. Mais peu après, ils s’infiltrèrent dans l’arène soigneusement gardée du marché des importations. Grâce à une immigration continue, grâce aux crédits qu’ils obtenaient des Etats-Unis, grâce à leurs contacts à New York et à Chicago, en 1895 ils étaient déjà 2.000 environ (Plummer 1981 ; 1984 ; Gaillard 1984 : 278). »

Il n’y a pas que les Haïtiens qui clouent au pilori le groupe ethnique des « Syriens ». Les étrangers le font aussi. Natacha Giafferi-Dombre (2007 : 172-173) signale que « Léon-François Hoffmann semble d’accord avec cette observation [que le Syrien est à placer dans la catégorie des mauvais Blancs] ajoutant que « la communauté haïtienne leur refuse (…) le prestige dont, d’une façon ou d’une autre, elle auréole les autres « Blancs », remarquant qu’ « un peu comme les ‘panyol’, ils sont rarement individualisés et n’ont point d’état civil que leur qualité de Syriens »

Si à une certaine époque en France, l’appellation « Levantin » semblait un mot chargé,  cela ne veut pas nécessairement dire qu’il en était de même en Haïti. Actuellement (2012), en France, l’usage du mot « rigueur » semble être déconseillé quand on est un homme politique à cause des connotations d’injustice, d’austérité, ou de méchanceté gestionnaire qu’il véhicule, mais cette charge de négativité autour de ce mot ne se retrouve pas dans toutes les communautés francophones. Ce qui est péjoratif en France ne l’est pas forcément en Haïti. Il est important de distinguer soigneusement entre la langue et l’usage de la langue. La langue désigne ce système linguistique intériorisé par les locuteurs et fonctionnant grâce à des composantes phonologiques (sons distinctifs), morphologiques (ces sons se combinent entre eux pour former des mots), syntaxiques (l’agencement de ces mots entre eux pour former des phrases), sémantiques (ces phrases forment un sens). L’usage de la langue réfère aux différents emplois  dont le locuteur se sert dans des situations diverses dépendant des particularités de la société où il vit. Le terme « Levantin » a pu désigner un certain état des relations humaines et sociales entre des Français de l’Hexagone et des immigrés issus du Levant à un certain moment de leur histoire. Ces relations ne se retrouvent pas en Haïti en ce qui concerne le terme « Levantin » tel qu’il est pratiqué en France.
En fait, dans les relations humaines et sociales entre les Haïtiens et les immigrés de la communauté ethnique dont nous discutons, il existe un terme dans l’usage sociolinguistique haïtien pour désigner un certain état des relations humaines et sociales entre les Haïtiens et ces immigrés. C’est le terme « Siryen » (Syrien en français) en usage dans toutes les communautés linguistiques haïtiennes.

A la suite du sociolinguiste Gérard Van Herk (2012), nous désignons par communauté linguistique (speech community): « A group of people who are in habitual contact with one another, who share a language variety and social conventions, or sociolinguistic norms, about language use. » (Un groupe de gens qui sont en contact habituel les uns avec les autres, qui ont en commun dans leur usage de la langue une variété linguistique, des conventions sociales, ou des normes sociolinguistiques) [ma traduction]. Le terme « Siryen » est bien connu de tous les locuteurs des  communautés linguistiques haïtiennes. Nous venons de voir qu’il supplante le terme « Levantin » dans l’expression des relations humaines et sociales impliquant les Haïtiens et les immigrants syro-libanais. L’usage du mot « Siryen » dans les communautés linguistiques haïtiennes projette une charge négative et nous  tenterons de comprendre pourquoi dans la troisième et dernière partie de ce travail.  
        
3. Dans une société marquée par une traditionnelle xénophilie, il est assez curieux de constater le ressentiment général de la majeure partie des classes sociales haïtiennes envers le groupe ethnique communément désigné sous le nom de « Siryen ». En effet, que ce soit chez les « Noirs », ou les « Mulâtres », les « Siryen », dès leur entrée en scène sur l’échiquier social haïtien, ont été mis à l’index. Comment expliquer cette mise en parenthèse unique dans l’espace ethnique et racial haïtien alors que d’autres « Blancs » tels les Français, les Canadiens, les Allemands, les Américains, les Italiens, ont été accueillis à bras ouverts dans la société haïtienne ?

Bien que les conditions de leur entrée en scène dans le corps social haïtien soient uniques dans l’histoire haïtienne, il est difficile de croire que cela seulement peut expliquer les relations malaisées entre  une bonne partie de la population haïtienne et le groupe ethnique des « Syriens ».  Il convient donc de rechercher les réelles causes de cette exclusion. J’ai déjà parlé de la description désagréable et humiliante rapportée par la mémoire populaire haïtienne et par tous les écrivains haïtiens qui ont écrit sur l’arrivée des « Syriens » en Haïti entre la fin du dix-neuvième siècle et le début du vingtième. Une telle image contraste fortement avec celle des autres « Blancs » en Haïti, mais il est difficile de croire que cela seulement peut expliquer les relations malaisées entre presque toutes les classes sociales  haïtiennes et le groupe ethnique des « Syriens ». Pour comprendre la charge de négativité connotée par le terme générique « Syrien » chez un grand nombre de locuteurs haïtiens, il faut relire l’histoire haïtienne et évaluer le rôle joué par les membres de cette communauté dans le contrôle du commerce d’import-export en Haïti et les menaces qu’ils ont fait peser sur différents gouvernements haïtiens par le risque constant d’intervention militaire des gouvernements dont ils étaient ressortissants.

Selon le regretté M-R Trouillot (1986 : 57), « l’année 1890-1891 marque le second tournant de la main mise américaine sur le marché des importations, d’abord à cause de la crise de l’économie locale dont les Américains sauront profiter (Justin 1915), ensuite à cause de l’immigration syrienne qui leur fournira leurs intermédiaires favoris. »

Ce qu’on a appelé « l’invasion syrienne » en Haïti doit se comprendre en réalité comme la confirmation définitive de « l’emprise américaine sur le bord-de-mer » (M-R Trouillot 1986 :58). Le Département d’Etat se servit de l’exode forcé des « Syriens » fuyant la chute de l’empire ottoman pour « se créer une clientèle économique et politique qui favoriserait leurs intérêts commerciaux. » (M-R Trouillot 1986 : 59). … « L’invasion syrienne fut, dans ses résultats, une offensive américaine. Selon Plummer (1981 : 532) ; 1984), entre 1903 et 1911, la consommation haïtienne des produits nord-américains doubla grâce à la présence syrienne ».
Rappelons que vers la fin du dix-neuvième siècle, avant l’entrée en scène des « Syriens », c’était les Européens qui contrôlaient l’essentiel de l’économie haïtienne. Les Allemands contrôlaient le commerce import-export ; les Français contrôlaient le secteur bancaire (Paquin 1983). C’est dans ce contexte qu’il faut placer « l’invasion syrienne ».  

Cependant, les commerçants haïtiens étaient furieux contre les nouveaux immigrants. Selon l’économiste haïtien Alain Turnier, cité par Paquin (1983), « Around 1880, Port-au-Prince did not have one single important Haitian merchant ; around 1903, retail trade was also no longer Haitian.” (vers 1880, il n’y avait à Port-au-Prince aucun commerçant haïtien important ; vers 1903, le commerce de détail n’était plus dans les mains des Haïtiens.) [ma traduction]. Le politologue haïtien Vernet Larose (2012) écrit à ce sujet que « les commerçants tant haïtiens qu’étrangers s’en plaignirent auprès des autorités. Ces nouveaux commerçants furent convoqués par la Police, et condamnés à verser  une amende de trois cents dollars avec ordre de quitter le pays sans délai, sous peine de confiscation des marchandises et d’emprisonnement. »

La presse haïtienne défendait farouchement les commerçants haïtiens contre « l’invasion syrienne » dont le nombre augmentait constamment. Le journal Le Devoir, qui accolait à son nom de presse, l’Anti-Syrien, estima qu’ils étaient plus de 20.000 dans tout le pays, en janvier 1903 (Larose 2012). Des lois très nationalistes furent adoptées, en particulier celle du 2 août 1897 « considérant qu’il importe de protéger la nationalité contre l’introduction dans son sein d’éléments hétérogènes viciés qui la corrompent et finiraient si l’on n’y mettait ordre, par effacer en elle tout ce qu’elle a reçu de sève généreuse des fondateurs de notre indépendance. » (Larose 2012). Sous le président Nord Alexis, une loi fut votée le 13 août 1903 qui prohibait l’immigration arabe, un certain nombre d’appartements appartenant aux « Syriens » dans des villes de province furent attaqués. Ce n’est que le 8 janvier 1904 que cette loi fut promulguée (Larose 2012).

La loi du 24 octobre 1876 interdisait aux étrangers toute vente au-dessus de cent piastres. Cependant, nous dit Larose, « en février 1907, à la suite d’inspection de police , des Syriens-Américains furent cités à comparaitre en justice. Le corps diplomatique, à l’instigation du ministre américain Furniss, menaça le gouvernement de la fermeture de toutes les maisons étrangères si la loi de 1876 était mise en application. Le gouvernement plis en ne prenant aucune sanction à l’encontre des commerçants étrangers qui violaient la loi. Et sous la présidence d’Antoine Simon, nombre de Syriens expulsés d’Haïti revinrent s’y installer comme détaillants. »  

Conclusion :

Laissons le dernier mot à M-R Trouillot 1990: 67: « The moral of the story is clear: the foreign trader has always operated in Haiti with the assurance that he can call in a foreign power if necessary. When the protection of one power has appeared doubtful or insufficient, he has not hesitated to seek the aid of another. This was true en 1823; it remained true in 1903, when the Levantine merchants threatened to use the military power of France and the United States to settle their disputes with the government. And it was true throughout the intervening period. Some merchants rejoiced at Haiti’s many insurrections because they gave them many opportunities to claim exorbitant damages from the state. Others committed arson, burning their own stores and then claiming indemnities, and they were usually backed by their consulates.” (La morale de l’histoire est claire: le commerçant étranger a toujours fonctionné en Haïti avec l’assurance qu’il peut faire appel à une puissance étrangère si c’est nécessaire. Quand la protection d’une seule puissance semblait douteuse ou insuffisante, il n’a pas hésité à chercher l’aide d’une autre. C’était vrai en 1823 ; c’est demeuré tout aussi vrai en 1903, quand les commerçants levantins menacèrent de faire intervenir la puissance militaire de la France et des Etats-Unis pour régler leurs disputes avec le gouvernement. Et c’était aussi vrai pendant toute la période de l’intervention. Certains commerçants se réjouirent des nombreuses insurrections qui se produisirent en Haïti parce qu’elles leur donnaient beaucoup d’opportunités de réclamer des dommages exorbitants au gouvernement. D’autres commirent des incendies volontaires, brulant leurs propres magasins pour réclamer ensuite des indemnités. Généralement, dans ces cas-là, ils étaient soutenus par leur corps diplomatique.) [ma traduction].

Dans la célèbre « lodyans » de Justin Lhérisson intitulée « La Famille des Pitite-Caille » (1905),  M. Voum, un ami étranger d’Eliézer Pitite-Caille qui est le héros de cette « lodyans » et qui venait d’être passé à tabac par la police haïtienne, lui conseilla de se naturaliser : « Faites-vous français, allemand ou américain. C’est le seul moyen d’être respecté et protégé sur le sol d’Haïti. Vous pourrez circuler librement, à toutes les heures du jour et de la nuit ; vous pourrez avoir votre franc-parler sur les affaires du pays… » (pp. 74-75). C’est cela que les « Syriens » ont compris au tournant du dix-neuvième siècle quand, « munis de passeports et de crédits américains »,  ils devinrent les relais de la présence physique des Etats-Unis d’Amérique. (M-R Trouillot 1986).   

Hugues Saint-Fort   
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Références citées :

Aslanov, Cyril (2004) Indices d’une couleur dialectale picarde, wallonne et lorraine dans le français du royaume de Jérusalem (XIIIe siècle) In : Des langues collatérales. Problèmes linguistiques, sociolinguistiques et glottopolitiques de la proximité linguistique. Paris : L’Harmattan

Chauvet, Marie (1968) Amour, colère et folie. Paris: Gallimard.

Dash, J. Michael (2001) Culture and Customs of Haiti. Connecticut: Greenwood Press.  

Giafferi-Dombre, Natacha (2007) Une ethnologue à Port-au-Prince. Question de couleur et luttes pour le classement socio-racial dans la capitale haïtienne. Paris : L’Harmattan.

Larose, Vernet (2012) Notes de recherche. La migration syrienne. Une richesse dans la vulnérabilité.

Ollivier, Emile (1983) Mère Solitude. Paris : Albin Michel

Paquin, Lyonel (1983) The Haitians. Class and Color Politics. Brooklyn: Multi-Type. 

Pritchard, Hesketh (1900) Where Black rules White. A Journey across and about Haiti. Westminster: Archibald Constable & Co.

Shelton, Marie-Denise (1993) Image de la Société dans le roman haïtien. Paris : L’Harmattan

Trouillot, Michel-Rolph (1986) Les racines historiques de l’Etat duvaliérien. Port-au-Prince : Editions Deschamps.

________________(1990) Haiti : State against Nation. The Origins and Legacy of Duvalierism. New York: Monthly Review Press.
Van Herk, Gérard (2012) what is Sociolinguistics? New York: Blackwell Publishing Ltd.

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[i] Voir dans le quotidien Le Nouvelliste du mercredi 11 juillet 2012  l’article intitulé « Que dire d’être Noir dans la « république » de Pétionville ? »  et les nombreuses réactions qui s’ensuivirent sur les forums de discussion (Haïti nation, forum culturel, tout Haïti, Koze mande chèz…)