Anthony Phelps et le « jardin extravagant de la mémoire »

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Nomade je fus de très vieille mémoire, poésie

Par Anthony Phelps

Éditions Bruno Doucey, 2012, Paris

Anthony Phelps et le « jardin extravagant de la mémoire »

Par Hugues Saint-Fort

« Mon pays que voici » (1968), le livre-culte du poète Anthony Phelps tendrait à éclipser la connaissance ou la popularité des autres œuvres littéraires de l'auteur. C'est peut-être ce qui a motivé la publication de « Nomade je fus de très vieille mémoire », une anthologie personnelle de l'œuvre poétique d'Anthony Phelps. Que cette hypothèse soit vraie ou fausse, la publication de ce texte est venue à son heure puisqu'elle a permis au poète de se voir décerner le prix de poésie du 14ème Salon international du Livre insulaire de Ouessant, en France, le dimanche 19 août dernier. Rappelons que le Salon international du Livre insulaire est consacré à la littérature insulaire et a pour objet la promotion de la culture insulaire. Il est organisé depuis 1999 par l'Association Culture, arts et lettres des iles (CALI).

Ce n'est pas la première fois qu'un écrivain haïtien se voit attribuer un prix du Livre insulaire de Ouessant, en France. Durant les quatorze années d'existence de ce prix qui récompense dans toutes les catégories littéraires une œuvre écrite par un écrivain francophone originaire d'une ile, neuf écrivains haïtiens ont été couronnés, dont huit dans la catégorie « poésie » et un dans la catégorie « fiction ». Ce sont : dans la catégorie « poésie », Jean-Max Calvin, pour son recueil, « La pluie et ses tambours » (2002) ; dans la catégorie « Fiction », Gary Victor, pour son roman, A l'angle des rues parallèles » (2003) ; dans la catégorie « poésie », Davertige (Villard Denis), lauréat du Grand Prix du Livre insulaire – Prix des iles du Ponant, pour son livre « Anthologie secrète » (2004) et, toujours dans la catégorie « poésie », la même année (2004), trois auteurs, Georges Castera, Claude Pierre et Rodney Saint-Eloi, pour leur ouvrage, Anthologie de la littérature haïtienne : un siècle de poésie, 1901-2001 ; dans la catégorie « poésie » Grand Prix du Livre insulaire--Prix des iles du Ponant, Frankétienne, pour son « Anthologie secrète » et, plus généralement, pour l'ensemble de son œuvre (2005) ; dans la catégorie « poésie », Robert Berrouet-Oriol, pour son recueil, Poème du décours (2010) ; et puis, dans la catégorie « poésie », Anthony Phelps, pour son recueil, « Nomade je fus de très vieille mémoire » (2012).

Le poète et romancier Josaphat Robert Large a proposé de désigner l'année 2012, l'année Phelps afin de rappeler la domination intellectuelle et morale que Phelps a exercée dans le domaine de la création littéraire et de la rectitude politique durant cette année. Qui ne se souvient en effet de l'avertissement salutaire que nous a lancé Anthony Phelps quand il a refusé la décoration présidentielle qui lui avait été attribuée en juin dernier, afin de protester contre l'impunité politique dont jouit l'ancien dictateur Jean-Claude Duvalier rentré au pays en janvier 2011 et narguant ce peuple que lui et son bourreau de père ont tant fait souffrir pendant près de trois décennies ?

Autre marque de l'emprise du poète durant cette année 2012 : l'attribution du prix de poésie du 14ème Salon international du Livre insulaire de Ouessant pour son recueil « Nomade je fus de très vieille mémoire ». Ce livre se présente comme une « anthologie personnelle » dans laquelle le poète a rassemblé des extraits d'une vingtaine de ses recueils de poésie publiés sur un espace d'une cinquantaine d'années, entre 1961 et 2011. Le lecteur peut évaluer la progression de l'art poétique d'Anthony Phelps et des thèmes fondamentaux qui ont jalonné sa trajectoire de poète : le pays natal, qu'il aime « comme un être de chair », mais dont les « enfants sans mémoire » pratiquent « la délation et la servilité » ; l'exil qui le perce profondément :

Ah cette douleur du Pays absent

Lancinante comme une écharde

sa ville natale, Port-au-Prince, qui l'attend désespérément mais qui se perd à la dérive :

j'écoute ma Ville s'en aller

cette Ville derrière le brouillard

Port-au-Prince fleur d'éclipse et de marécages

Port-au-Prince becquetée d'oiseaux de proie

Port-au-Prince opprimée

Port-au-Prince aux dieux noirs

à cheval sur l'Occident

dieux aux couleurs d'Archange et d'Immaculée

Port-au-Prince refoulée aux confins de l'ombre

rejetée en marge

Anthony Phelps, Emile Ollivier, Gérard Etienne, Lyonel Trouillot font partie de ces quelques écrivains haïtiens qui ont chanté, célébré et décrit Port-au-Prince avec une ferveur remarquable. En attendant qu'elle soit rebâtie après la dévastation qu'elle a connue en janvier 2010, il faudra que les amoureux de la capitale s'en remettent aux pages célèbres de ces écrivains pour se remémorer cette ville fascinante. Mais, les accents passionnés pris par le poète Phelps pour célébrer Port-au-Prince resteront peut-être inégalés dans les lettres haïtiennes.

Autre thème central dans la poésie de Phelps : la mémoire. L'ouvrage de Phelps qui a été primé tire son titre d'un poème intitulé « Nomade je fus » qui a paru dans le recueil « La Bélière caraïbe » en 1980. En fait, le dernier vers du poème « Nomade je fus » est exactement le titre du recueil : Le poème se termine ainsi :

Nomade je fus de très vieille mémoire.

De toute façon, on se demande si la thématique de la mémoire ne serait pas la constante régulatrice de la poésie d'Anthony Phelps tant elle domine l'œuvre du poète. La mémoire engendre sa longue remontée dans un chant majestueux, tour à tour noble, mélancolique, lent, à travers ces vers :

Je continue ô mon Pays

ma lente marche de poète

et je remonte lentement le lit de ton Histoire

avec dans la mémoire la noblesse de tes enfants

Cette même mémoire peut se dérouler dans un espace plus personnel qui fasse appel à l'enfance et au temps enfoui des souvenirs tenaces :

Passé de mémoire d'ange que je décrypte

Sous les poils crépus des mots sirènes

Et les rognures du temps

Je remonte le fil des contes crépusculaires

Ponctués de déesses marines

De maitres de carrefours

Bien sûr, l'amour occupe une place de choix dans cette anthologie personnelle. En témoigne ce magnifique poème intitulé Hélène aux yeux de grenier tiré du recueil Motifs pour le temps saisonnier publié en 1976. Le quatrain qui suit demeure pour moi l'un des plus beaux de sa déclaration d'amour à sa compagne Hélène.

Hélène ceinte de médailles

Têtes d'Achille en vieil argent

La pluie sexuée a tes cheveux

ta main soyeuse ta transparence

Puis, plus loin, le poète écrit ceci :

Tu es mon endroit

je suis ton verso

vice versa

L'orage entre nous deux

Ne consumera rien d'essentiel

Cette anthologie personnelle de Phelps révèle les préférences du poète pour les textes poétiques de sa longue production littéraire, mais on peut s'interroger sur ce qu'il lui a coûté personnellement pour choisir, éliminer, retenir des pans entiers de sa propre création. Comment un créateur arrive-t-il à se débarrasser des fruits de sa création pour garder ce qu'il va représenter comme le meilleur de ce qu'il a enfanté ? Tel est le dilemme auquel fait face n'importe quel créateur lorsqu'il construit son anthologie personnelle. Mais, pour nous lecteurs, il restera un recueil « Nomade je fus de très vieille mémoire », c'est-à-dire le meilleur de la longue production poétique d'Anthony Phelps, tel que le poète lui-même se le représente, une poésie pour les vrais amoureux de rythme, de recherche et de richesse lexicales, de chant somptueux et majestueux qui donne cette impression d'infini et de sacré que seule la vraie poésie peut procurer.

Hugues Saint-Fort

Pour lire les textes du Dr Saint-Fort : A haute voix