Economie

Ces femmes qui vendent du «Bon coco»

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A Limonade, dans le Nord d'Haïti, elles sont 500 femmes œuvrant dans la transformation du cacao. Patiemment, elles valorisent depuis 11 ans la fève du cacaoyer qu'elles transforment en chocolat, vendu sur le marché local et même à l'étranger. Dans l'atelier de transformation du « Rasanbleman fanm vanyan Limonad » (RAFAVAL), ce sont les femmes qui font tout, de l'achat des fèves de cacao jusqu'à l'emballage du «Bon coco», le produit final de plus en plus populaire.

rafaval4Dans le quartier de « Ti Savann », à la rue Bellevue Palais Roi, se trouve l'atelier de transformation de cacao et de fruits du RAFAVAL. Il n'y a pas de cheminée, encore moins de vrombissements de moteurs, mais c'est bien une usine qui est là, donnant du travail à 50 femmes. A l'intérieur, des moulins, des machines à coudre et des ustensiles de cuisine. Dans la salle d'attente, on peut lire sur le mur des messages contre la violence faite aux femmes. Au sein du RAFAVAL, les femmes luttent jusqu'au bout pour leur autonomie. Sous toutes ses formes. Des femmes autonomes qui veulent prendre leur destin en main.

Fondée le 5 décembre 2002 avec 200 membres, l'organisation rassemblant quatre groupements de femmes de Limonade compte aujourd'hui un membership de quelque 500 personnes, œuvrant dans l'éducation, l'agriculture, l'élevage et la transformation. Chacune cotise à raison de 25 gourdes par mois. C'est notamment grâce au leadership de ces femmes que le cacao est valorisé dans la région. Des séminaires sont organisés à l'intention des planteurs afin d'encourager la production du cacao qui, à l'échelle mondiale, représente un marché annuel d'environ trois milliards de dollars.

Chaque année, au cours des mois de mai, juin et juillet, le cacao abonde à Limonade. Les autres mois, la matière se fait plus rare et ces entrepreneures doivent alors parcourir les communes avoisinantes pour en acheter. C'est que l'atelier doit être alimenté en permanence...

Les noix de cacao doivent d'abord être triées, grillées, moulues et fondues afin d'être transformées en un délicieux chocolat qui sera vendu sur le marché local, dans les supermarchés et même, sur commande, à l'étranger. « En un jour, nous pouvons vendre pour 1 500 dollars américains », confie Ernise Petigny, 34 ans, présidente du RAFAVAL, qui vend son chocolat sous le label «Bon coco».
C'est donc une entreprise qui marche. A l'approche des fêtes de fin d'année, ces entrepreneures se frottent les mains. « Il arrive parfois que nous vendions jusqu'à 500 000 gourdes de chocolat en décembre », révèle Mme Petigny, fière de diriger une association qui ne travaille qu'avec les femmes.

« Ce sont les femmes qui font tout ici, même pour dépanner les moulins, poursuit fièrement Ernise Petigny. Elles sont aussi capables que les hommes. »

Parlez-en à Lisena Charles, mère de 10 enfants, qui travaille depuis toujours à l'atelier de transformation. C'est la grande responsable du grillage du cacao. A 61 ans, cette femme continue de faire son travail avec passion et manifeste un amour fou pour « son » association. « J'arrive parfois à griller en une journée jusqu'à 100 livres de cacao, voire plus, cela dépend des commandes, explique la sexagénaire. Depuis 11 ans, c'est ce que je fais comme travail et j'en suis bien contente ! »

Emise-petignyErnise Petigny, présidente du RAFAVALLinda Payoute, veuve depuis 2008, soutient que la RAFAVAL est l'une des plus belles choses qui lui soit arrivée dans la vie. Au départ, dit-elle, plus d'un pensait que l'organisation relevait d'une bonne blague. « J'ai deux enfants, c'est grâce à l'organisation que je peux les élever, déclare cette femme qui habite la rue Prison de Limonade. Seule la mort pourra me séparer du RAFAVAL. »

L'atelier fonctionne bien et les responsables ne comptent pas s'arrêter en si bon chemin. Leur tête nourrit plein de projets. « L'un de nos objectifs, c'est d'arriver à transformer le chocolat en poudre, mais il nous faut un appareil à cet effet qui coûte environ 10 000 dollars américains », indique Ernise Pretigny, soulignant que la RAFAVAL n'a pu bénéficier de certains contrats à cause du manque d'équipements.

« Une organisation voulait nous acheter du chocolat, mais elle a exigé que ce soit en poudre, dit-elle. C'est la raison pour laquelle nous voulons mettre la main sur un appareil idoine. »

En attendant d'être capable de transformer le chocolat en poudre, la RAFAVAL vend aussi le chocolat en liquide, notamment au campus de Limonade. Cependant, la rareté du lait pose problème. « Si nous pourrons acheter une centaine de vaches à nos membres, ce serait merveilleux, confie la présidente de l'association. Nous aurions du lait régulièrement et nous pourrions proposer du chocolat au lait dans les écoles et au campus de Limonade. »

Les retombées positives de l'existence de la RAFAVAL dans la région ne se limitent pas à la seule transformation du cacao. Depuis octobre 2010, une petite école communautaire de niveau fondamental accueille gratuitement une centaine d'enfants, notamment des rescapés du tremblement de terre du 12 janvier 2010. « Avec les bénéfices que nous faisons avec notre atelier de transformation, nous sommes en mesure d'accorder une allocation supplémentaire à nos enseignants afin de les encourager », se félicite la présidente.

Cette association qui, au départ, ne voulait qu'améliorer les conditions de vie des femmes de la région peut dire fièrement : Mission accomplie !

Valéry Daudier
Source: Le Nouvelliste