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Haiti-Tourisme: La Guerre des Plans n'aura pas lieu

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Par Alin Louis Hall- Le mode de pensée manichéen condamne au conflit. Sans ignorer les réalités de notre quotidien, ayons le courage d’assumer notre devenir avec responsabilité. Aussi longtemps que la revanche de l’intelligence sera retardée, nous serons les dépositaires de la trivialité. Réaffirmons la cohésion et l’esprit d’innovation comme des choix cruciaux.

D’abord, c’est le plan d’aménagement touristique de la côte Sud qui avait été annoncé en grande pompe. Puis, c’est au tour du plan de développement de l’Ile-à-Vache de déferler la chronique. Mais bien avant, dans le cadre d'une collaboration entre le Ministère du Tourisme et le Fondo Nacional de Fomento del Turismo du Mexique (Fonatur), un accord de coopération, signé en août 2012 au Mexique anticipa la création d’un Programme Stratégique. « Ce programme crée le concept de Région Intégrée d'Aménagement Touristique (RIAT): régions touristiques où les visiteurs peuvent profiter de programmes complets de vacances incluant de visites culturelles, naturelles et patrimoniales. Ce modèle de développement intégré dans les communautés et les zones touristiques aura des retombées positives sur l'économie locale en favorisant la création d'emplois directs et indirects. »[1]

Soulignons, en passant, que le dragage du port de l’Ile-à-Vache se retrouve sur la liste des travaux d’infrastructures à réaliser. Tandis que, tout juste en face, depuis le renversement du gouvernement Domingue-Rameau [15 avril 1876], la ville des Cayes[2] , ville natale du Président et du Vice-Président, attend la réalisation des travaux de génie portuaire[3]. L’excavation des alluvions et sédiments déposés dans la rade de la ville était l’une des priorités de ce gouvernement. La rade de la ville - qui a vu naitre Jean-Jacques Audubon et qui a accueilli Simon Bolivar en Haïti pour la première fois - se retrouve endormie dans l’espérance de la résurrection. Livrée à elle-même, la population attend la multiplication des pains. Elle est toujours l’invitée d’honneur à la projection du long métrage « Le rétrogradage [4] programmé ». Un véritable navet ! André Rigaud, Nicolas Geffrard, Michel Domingue, Septimus Rameau, Antoine Simon, dorment-ils tranquilles ? Rappelons que la construction de l’Aéroport international des Cayes n’a jusqu’à présent vraiment démarré. Depuis la pose de la première pierre, rien à signaler sur les réseaux sociaux. Quant à la route Cayes-Jérémie, la lenteur de l’avancement des travaux inquiète et laisse présager que le désenclavement de la Grand-Anse n’est pas pour demain.

Dans l’intervalle, le prisme déformant de la communauté internationale pérennise le faux paradigme de la nomenclature des corridors. Une idée bien saugrenue ! Au lieu de miser sur le potentiel de chaque région, les « pays amis d’Haïti » ségréguent. Cette nomenclature des régions entrave le développement simultané des pôles de croissance indispensables pour rééquilibrer l’économie nationale. Le statut de 3e corridor d’un territoire-pays aussi grand que la Jamaïque indispose. De Léogâne à Jacmel, en passant par la côte, autant de villes, naguère autant de ports. Comme un grand navire propulsé dans la mer des caraïbes, cette immense langue de terre a tous les attributs d’une plateforme logistique portuaire et aéroportuaire. Comme dans le cas du Singapour, du coup, ce sont des milliers d’emplois qu’on recrée. Il convient ici de rappeler que la classe moyenne de la région n’a pas survécu à l’anéantissement des filières traditionnelles et à la fermeture des usines sucrières des Cayes et de Darbonne, de la Beurrerie du Sud, et de la Facolef[5].

Concomitamment, la Constitution de 1987, véritable « boîte de Pandore », sert de cadre de référence du débat sur le formalisme avec, comme toile de fond, les fausses couleurs de la rhétorique. Avec un budget national subventionné par la communauté internationale, le législatif bicaméral, l’exécutif bicéphale et la magistrature couchée maintiennent la permanence du déni et alimentent le néant haïtien. Les problèmes structurels sont transférés aux générations futures. La population reste et demeure le dindon de la farce.

Parallèlement, la déresponsabilisation collective, corollaire de la solidarité de la diaspora, alimente un mauvais paradoxe. En réalité, les 1.2 milliards de dollars américains transférés annuellement par le «11e département» transitent en Haïti pour financer indirectement l’économie dominicaine. Thuriféraires d’une culture de victimisation, nous faisons de notre incapacité à interpréter notre quotidien un hommage à la schizophrénie. Un simple diagnostic révèlerait de nombreuses combinaisons de symptômes. Le vrai défi serait de savoir s’il s’agit d’une seule et même maladie ou de plusieurs syndromes distincts.

UNE ESCALE UNIVERSELLE

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Selon Moreau de Saint-Méry, « avant 1666, des Boucaniers français vinrent chasser dans la petite île que l'étonnante multiplication des vaches avait fait appeler l'le-à-Vache et la plaine opposée fut nommée, par eux, la grande terre de l'Ile-à-Vache. Quelques-uns de ces Boucaniers s'arrêtèrent dans cette plaine, et Bertrand d'Ogeron sollicitait le ministre, le 20 Janvier 1666, de faire un établissement de 200 ou 300 hommes, vis-à-vis l'Ile-à-Vache et d'ordonner qu'on ouvrît, de là, un chemin jusqu'au Cul-de-Sac ». Avec le temps, du sommet des montagnes de l’Ile-à-vache, les boucaniers adoptèrent une appellation beaucoup plus descriptive. En raison des nombreux îlots rocailleux ou récifs coralliens de la rade communément appelés « cayes » et, surtout du fait, qu’en certains points cette grande étendue soit en dessous du niveau de la mer, ils la nommèrent la Plaine-du-Fond des Cayes.

Dans le numéro du 11 novembre 2013 du journal Le Nouvelliste, le chroniqueur de la section économique Dieudonné Joachim relaie les dernières déclarations de Stéphanie Balmir Villedrouin, Ministre du Tourisme : « Nous ne voulons pas que les touristes qui visitent l’Ile-à-Vache restent uniquement dans les hôtels ». « Pour elle, l’attrait de l’île est à vendre », commente le journaliste. « Nous allons emmener les touristes dans divers endroits et même sur la grande terre. Gelée, les grottes de Port-à-Piment, de Port-Salut et profiter d’autres attractions qui ne sont pas disponibles sur l’île. »[6]

Au-delà du fait que la ville des Cayes et l’Ile-à-Vache soient regroupées en une même circonscription, il devient trop aisé de spéculer sur les raisons inavouées et inavouables des plans cités plus haut qui ne prévoient même pas un système de transport moderne reliant les deux communes pour le bonheur des touristes haïtiens et étrangers d’une part, des insulaires et des Cayens, d’autre part. Quant aux débarcadères, le silence des autorités parle avec éloquence. Un autre chapitre de la négation de la création d’emplois.

Déjà, il y a 25 ans, l’organisation du premier « Festival de Gelée »[7] lançait un message sans équivoque en faisant d’un coup d’essai un coup de maître. Plus qu’une simple manifestation estivale pour célébrer la patronale, l’objectif était de rivaliser avec le « Reggae Sunsplash » de la Jamaïque. Forte de ses ambitions caribéennes, la ville rééditât l’exploit l’année suivante. Pendant cinq jours, sans arrêt, le soleil, la mer, la musique, le sport de plage et la gastronomie locale. Depuis lors, la tradition continue malgré la perversion de l’idée originale que nous dénonçons aujourd’hui. Tant bien que mal, le festival bat ses propres records d’affluence, année après année, sur l’habitation qui a vu naitre le grand ornithologue John James Audubon.

Dans le contexte du tourisme balnéaire, la longueur d’avance de la caraïbe invite à une robuste réflexion. Mieux connu comme le repère du fameux pirate Henri Morgan et pour les hauts faits de la flibusterie caribéenne, l’Ile-à-Vache représente le cas unique de la première tentative de colonisation afro-américaine. En fait, avant la création du Liberia, le premier test de peuplement afro-américain fut l’initiative de Bernard Kock en 1863, après la Proclamation de l’émancipation.

Abraham Lincoln des Etats-Unis et Guillaume Fabre Nicolas Geffrard d’Haïti, deux présidents aux objectifs complémentaires, avalisèrent le plan de Kock pour une colonie de 5,000 afro-américains. Kock avait des plans nobles de construction d'écoles, d’églises et d’infrastructures sanitaires. Il voulait même instituer le partage des bénéfices avec les travailleurs noirs. Le gouvernement haïtien prendra les mesures pour inciter les agriculteurs afro-américains à devenir citoyens haïtiens ou propriétaires terriens. Il importe de rappeler que le gouvernement de Geffrard, en apprenant l’échec de la tentative de l’abolitionniste John Brown, décréta une semaine de deuil national. Le 16 octobre 1859, Brown et ses partisans s’emparèrent du dépôt d’armes et de munitions de Harpers Ferry, petite ville de l’état de Virginie. Le raid fut réprimé dans le sang et John Brown, pendu. Une artère de la capitale haïtienne (Lalue) porte son nom. Un autre grand abolitionniste, supporteur de la cause haïtienne, sera honoré .L’ Avenue Charles Sumner, une autre artère de la capitale haïtienne salue la mémoire de ce grand Sénateur républicain.

Abandonné par Wall Street, Kock ne put jamais matérialiser ses nobles objectifs. Une dernière fois, Il visita l’île en décembre 1863 et trouva les travailleurs démoralisés. «Beaucoup d'entre eux étaient devenus réellement fous, sous l'influence d'une certaine dévotion religieuse, à laquelle ils s’étaient abandonnés »[8], une référence voilée au Vaudou. Le 22 Décembre 1863, le Président Lincoln dépêcha un bateau pour rapatrier le reste des travailleurs noirs. A l’heure ou la société haïtienne s’accommode de la vision du pire, il est trop facile de spéculer sur l’échec de l’entrepreneur opportuniste Bernard Kock. Il n’en demeure pas moins que l’Ile-à-Vache doit embrasser l’héritage d’avoir été la première destination des afro-américains.

Parmi les propositions que nous avançons, il y a la création de la Maison Audubon à Gelée. D’égale importance, la restauration de l’œuvre de Jean-Louis François[9], le fort Bonnet-Carré, surplombant la ville d’Aquin et du Fort Olivier surveillant la baie de Saint-Louis du Sud. Quant à la ville des Cayes, elle bénéficierait énormément de la réhabilitation des maisons de Jeanne Bouvil et de Joseph Downie. Ces deux derniers sites peuvent constituer les deux étapes de la « Peregrinación de Los Cayos »[10] . La première maison, sise au No 80 de la rue Simon Bolivar, - qu’on pourrait baptiser « la Casa de Venezuela - représente l’emplacement exact du couronnement du « Libertador » comme chef suprême tandis qu’il logea à la deuxième. Cette dernière se trouve en face de la stèle de Nicolas Geffrard[11] sur la place d’armes des Cayes où l’écho des voix des patriotes du Venezuela et de la Nouvelle Grenade résonne encore. Il faut rappeler que Bolivar et ses compagnons furent également les hôtes du général Jérôme Maximilien Borgella[12], sur son habitation, à Custine (Cavaillon)

« Sur fond de mutinerie, le Commodore Louis Michel Aury ouvertement planifiait une opération sur le Mexique au détriment de la cause vénézuélienne. L’influence de la société cayenne de l’époque était indispensable pour ramener l’union et la concorde. Le Général Marion neutralisera la tentative de Louis Michel Aury en signifiant aux mutins qu’il ne reconnaitrait que l’autorité de Simon Bolivar. Dès lors, les Patriotes du Vénézuéla et de la Nouvelle Grenade se rallièrent à l’autorité suprême du Général Simón Bolívar. Pour la première fois, il obtint l’autorité suprême et l’unité de commandement. Ainsi, par le jeu des circonstances historico-politiques, la ville des Cayes a fait naitre le Bolivarisme et l'a porté ensuite sur les fonts baptismaux. L'histoire a retenu que le Bolivarisme est parti d'une réunion entre le général Bolivar et les membres de l'état-major de l'armée expéditionnaire, tenue dans la maison de la citoyenne cayenne Jeanne Bouvil située, jusqu'à présent, au No 80 de la rue Simon Bolivar de cette ville. De cette rencontre est sortie, après un large consensus, l'intronisation du général Bolivar comme commandant en chef de l'armée des insurgés aux cris de « Viva la patria !». Dès lors, l'unité de commandement attribué au général Bolivar lui permet d'avoir la marge de manœuvre suffisante pour asseoir son autorité, faire passer ses vues stratégiques, militaires et politiques, sa vision de la lutte, sa philosophie de la révolution et ses conceptions de la structure politico-institutionnelle des futurs États libérés. Donc la mise en forme définitive de la doctrine, en l'occurrence le Bolivarisme, qui porte son nom. »[13]

La ville des Cayes bénéficierait également de son statut de capitale mondiale du vétiver. « Malgré la réduction enregistrée dans la production d’huiles essentielles, ce secteur apporte environ 11 millions de dollars l’an et il occupe la 2e place dans l’économie du pays. Notons que le Sud est le premier département producteur d’huiles essentielles à base de vétiver. »[14] Sans investissements directs étrangers et sans assistance de l’Etat. En l’occurrence, les usines d’huiles essentielles représentent des escales incontournables aussi bien que le Jardin Botanique des Cayes et le Parc Macaya, d’une part et la plongée de mémoire du Camp-Gérard et de la Citadelle des Platons, d’autre part. L’entrevue du Camp-Gérard entre Dessalines et Geffrard symbolise la réconciliation, la dynamique unitaire et l’unité fragile qui déboucheront sur le 1er Janvier 1804. La Citadelle des Platons est un puissant témoignage de la volonté de renoncer à jamais à l’ancienne métropole. Pour la défense du nouvel état, le 9 avril 1804, le Gouverneur général à vie Jean-Jacques Dessalines avait signé une ordonnance aux généraux divisionnaires et commandants de département pour l’érection de 18 ouvrages fortifiés dont deux citadelles. L’œuvre de Nicolas Geffrard veille jusqu’à présent sur la Plaine-du-Fond des Cayes. Lors de la deuxième scission, elle ravitailla en munitions Septimus Rameau installé au Camp Bourdet pour défendre la ville contre les bombardements des mercenaires étrangers engagés par Sylvain Salnave.

A ne pas négliger non plus l’œuvre de Laurent Férou qui surplombe Jérémie, la cité des poètes, et la rivière de la Grand-Anse. Selon Moreau de Saint-Méry, construit sur les vestiges de l’ancienne maison du capitaine Marfranc, officier français de la première compagnie de gendarmes qui servit également sous les ordres du général polonais Wladyslaw Jablonowski, le Fort Marfranc s’étend également sur l’emplacement d’anciennes cases d’esclaves.Jadis cité coloniale prospère, Jérémie est l’un des meilleurs exemples de la déchéance de la splendeur passée des villes méridionales. Pourtant, au même titre que l’Anse-à-Veau, Aquin, Jacmel, Petit-Goâve, Léogane, Miragoâne, et Les Cayes, les autres grandes victimes du « rétrogradage »[15] programmé, le patrimoine architectural est remarquable : anciennes maisons de négoce bâties en pierres, en briques, en bois, d'autres encore à structure métallique apparente, d'époque française ou postcoloniale, toute une trame urbaine magnifique. Au centre de la « cité des poètes », place des trois Dumas, on n'a pas oublié l'enfant du pays. Le buste du général républicain Thomas-Alexandre Dumas-Davy de la Pailleterie (1762-1806) rappelle à la postérité la brillante et fulgurante carrière militaire du général de division sous la Révolution. En sept ans, il passa de simple soldat à général. Fils d'un aristocrate français, Alexandre Davy de La Pailleterie, installé à Saint-Domingue, et d'une esclave noire Louise Marie-Césette Dumas, il se caractérisa par sa force exceptionnelle et son courage. Ici, laissons parler son fils Alexandre Dumas, l’auteur de « Les Trois Mousquetaires » dans «Mes Mémoires», au chapitre II :

« Je ne sais quelle brouille de cour ou quel projet de spéculation détermina mon grand-père à quitter la France, vers 1760, à vendre sa propriété et à s'en aller fonder une habitation à Saint-Domingue. En conséquence de cette détermination, il avait acheté une immense étendue de terrain, située vers la pointe occidentale de l'île, près du cap Rose, et connue sous le nom de la Guinodée, au Trou-Jérémie. C'est là que mon père naquit de Louise-Cessette Dumas, et du marquis de la Pailleterie, le 25 mars 1762. Le marquis de la Pailleterie avait alors cinquante-deux ans, étant né en 1710.

Les yeux de mon père s'ouvrirent dans la plus belle partie de cette île magnifique, reine du golfe où elle est située, et dont l'air est si pur, qu'aucun reptile venimeux n'y saurait vivre. »

UNE ANTERIORITE LEGITIME

Une meilleure ventilation du Fonds Petro- Caribe représenterait l’opportunité historique de rectifier le tir. Après tout, il s’agit de la retombée positive de l’assistance des péninsulaires d’hier à Francisco Miranda et à Simon Bolivar. Il importe ici de souligner qu’Haïti est sans nul doute l'inspiratrice du mouvement de solidarité entre les peuples d'Amérique du Sud et d'Amérique Centrale. Les interventions du président Alexandre Pétion en l'année 1816 en faveur du général Simon Bolivar représentent l’heureux précédent qui engendra la doctrine panaméricaine. Haïti reste, par-là, le pays ayant initié les premiers développements de la coopération Sud-Sud. Déjà en 1806, la ville de Jacmel accueillait le Précurseur Miranda. En ce qui a trait aux origines du bolivarisme, la ville des Cayes a une tonalité historique particulière pour avoir été le théâtre du déroulement des préparatifs de la première expédition militaire du général Bolivar vers la Nouvelle Grenade. Sous ce registre, elle a joué un rôle de premier plan dans le destin du mouvement bolivarien relatif à la question d'émancipation des peuples d'Amérique Centrale et du Sud.

La noblesse de cette contribution d'une grande portée historique devrait pouvoir la placer en première loge dans le collimateur de l'aide bilatérale Haïti-Vénézuela. Sur ce point, elle fait figure de parent pauvre parce que n'ayant rien bénéficié à date des millions de dollars alloués à Haïti dans le cadre de la coopération bilatérale. Les grands gagnants sont les autres régions, exclusivement, bénéficiaires de la manne bolivarienne. Au chapitre de l'ALBA également, institution créée à l'instigation du président Hugo Chavez, le fonds bolivarien est affecté dans des mégaprojets infrastructurels, à haute intensité de capital, dans les deux autres régions. Absolument rien de significatif pour le Sud, singulièrement la ville des Cayes, berceau du Bolivarisme.

Ce rappel de mémoire permet bien de faire la lumière sur ce point d'histoire, à l'actif évidemment de la ville des Cayes lui conférant une légitimité incontestable. Elle a même le droit de se plaindre de cette ventilation polarisante de l'aide bilatérale. Plus qu’une juste réclamation, une distribution plus équitable, surtout dans son volet bolivarien, serait justice. Le déroulement des festivités carnavalesques dans la ville d’Antoine Simon a mis en relief ses énormes potentialités ainsi que celles de la Péninsule du Sud en matière de développement touristique et économique. Mais l'inexistence des catalyseurs portuaires et aéroportuaires entravent ce développement et annihilent du même coup les potentialités de la ville et de la région. Aussi la ville des Cayes ne peut –elle se réconcilier avec son passé de métropole économique du 19è siècle, lequel statut fut tributaire de l’ouverture et du développement de son commerce international. Elle ne pourra reprendre son statut de Capitale caribéenne d’Haïti sans la transformation de son aérodrome actuel en un vrai aéroport international, sans l'érection d'un port international moderne qui faciliterait l'ouverture des échanges commerciaux avec l'extérieur, notamment les pays de l'ALBA. Le jumelage de la ville des Cayes avec les capitales de ces pays libérés par le général Simon Bolivar doit être une réalité en ce qu'il représenterait à la fois un puissant symbolisme historique et un moyen de stimuler le développement des échanges avec l'Amérique latine. Du coup, réconciliée avec son passé de ville éclectique, la ville des Cayes reprendrait sa vocation naturelle de ville caribéenne et internationale.

En regard des problèmes liés à son développement, la ville des Cayes ne peut continuer à donner dos à la mer. Cette mauvaise configuration topographique [16] pose de sérieux problèmes sanitaires et d'urbanisation, handicap notable à son développement économique. Cette situation n'est cependant pas irrémédiable et peut être inversée par la création d'une rocade. Cette voie périphérique en bordure du littoral ceinturerait totalement la ville. Elle sortirait de la plage de Gelée en passant par la pointe du Fort l'Ilet pour déboucher vers Charpentier. Distance d'à peine quinze kilomètres, cette voie serait baptisée boulevard Simon Bolivar. Associée au port et à l'aéroport, elle protègerait la ville contre la montée des océans et dynamiserait outre l'économie de la ville et de sa rade mais aussi celle de l’Ile- à -Vache, de la région et, in extenso, celle de la péninsule du Sud.

Au premier tour de la ville, le constat est flagrant. Nombreuses sont les rues sans revêtement d'asphalte. L'état de délabrement et d'engorgement des canaux d'évacuation des eaux usées pose un sérieux problème pour une ville aussi plate. Cette situation est le résultat de l'inadéquation des anciennes structures de drainage. Pendant ces vingt-cinq dernières années, la ville a été sous le courroux de l’éclatement spatial, de la bidonvilisation et de l’explosion démographique. D'où la nécessité de réaliser de profonds travaux de réaménagement et de drainage pour éviter les problèmes de santé publique qui peuvent à terme advenir. En matière de santé, l'hôpital général des Cayes par la vétusté de ses structures ne peut plus répondre aux nouvelles contraintes sociales générées par cette accélération de la pression démographique. D'où l'urgent besoin d'un hôpital moderne fonctionnel, capable d'assurer un service publique de qualité à la satisfaction de la population cayenne, de celle de la région et des touristes.

UNE PENINSULE CARIBEENNE

Que l’économique tire le social et que le tourisme soit un vecteur de développement économique ne sont plus à démontrer. Dans un contexte caribéen hyperconcurrentiel, la conception des plans cités plus haut révèle des talons d’Achille. Alors que les anciens schémas directeurs portaient essentiellement sur l'occupation des sols, il parait clair et évident que l’objectif de ces plans n’est pas de renforcer ni la cohérence entre les politiques d’habitat, d’urbanisme, de développement économique et de transport, ni le respect des principes du développement durable. 

Pour dire les choses autrement, le tourisme ne saurait être abordé que transversalement. Il touche tout autant à l’aménagement du territoire, à l’ingénierie territoriale, au développement économique, à la formation, à l’emploi, à l’environnement, à la santé, à la culture, aux sports, aux loisirs. C’est donc un sujet transversal où il faudra savoir faire usage de multi-compétences et où les profils d’experts rencontrés seront en double voire en triple compétences.

Pour trouver l’harmonie entre le développement urbain et une stratégie économique efficace, dynamique, pérenne et soucieuse de l’environnement, l’aménagement de ce vaste territoire passe d’abord par la régénération des activités traditionnelles et la promotion des filières existantes. Le développement d’une économie autrefois rythmée par les activités portuaires constitue la première étape. L'activité portuaire, ce sont le port de cabotage, les activités de consolidations et transbordements, les ports de plaisance, les débarcadères etc… qui représentent beaucoup d'emplois. Pour s'adapter au contexte économique international, la Péninsule du Sud doit être transformée en une plate-forme logistique pour devenir un maillon fort de la chaîne internationale des transports comme le Singapour. A proximité d'une des voies maritimes les plus fréquentées, elle est idéalement située au centre de la Caraïbe, en face du Canal de Panama Canal, entre la Floride et l’Amérique du Sud. Si elle tourne le dos à la mer, Haïti tourne le dos au monde entier et à son avenir. L’émergence d’Haïti passe d’abord par son intégration dans sa propre région.

Dans un autre registre, il importe de rappeler qu’avec un taux de croissance inférieur au taux de croissance de la population, « même en l’an 2130 Haïti ne sera pas un pays émergent. »[17] Pire. Le bilan du primat de l’Ouest et du Nord est totalement anémique : moins de 400,000 emplois. Selon l’économiste Kesner Pharel, le secteur formel de l’économie ne dépasse pas la barre de 210,000 salariés ; soient 60,000 pour le secteur public et 150,000 pour le secteur privé[18].

Certes, le potentiel minier des autres régions fait saliver. Faut-il rappeler que l’histoire du développement est d’abord celle de la transformation ? Les Américains, les Canadiens, les Australiens et les Néo-Zélandais avaient vite fait de réaliser que l’exportation des matières premières ne crée pas la richesse. Plus que la dépendance de l’économie aux revenus des matières premières, l’abondance de ces dernières serait à l’origine de sa faible croissance. En cas d’envolée spectaculaire des cours, l’abondance peut conduire à la dépendance. Les revenus très élevés issus de l’exploitation des ressources naturelles entraînent une spécialisation des exportations en matières premières ou en produits dérivés. Lorsque les cours mondiaux rétractent, l’abondance pénalise la croissance à long terme. Ce phénomène est connu sous le nom de « maladie hollandaise » en référence à l’expérience des Pays-Bas, exportateurs de gaz dans les années soixante.

CONCLUSION

Large et transversal, le champ d’expertise couvrant le tourisme touche directement les progrès économiques, sociaux et environnementaux. Le tourisme, s’il est un secteur d’activités économiques, n’est pas pour autant un domaine doctoral. La « tourismologie » n’existe pas. La « carnavalogie », encore moins.

Avant d’être une destination, la péninsule du Sud est une région. Avant d’être une destination, l’Ile-à-Vache est une île située en face de la ville des Cayes. L’inexistence d’un débarcadère décent, standard « hibiscus », dans la rade de cette ville nous rend perplexe, sceptique même. En ce sens, l’article de Robenson Geffrad est assez révélateur. « Après trois heures de route, un groupe de journalistes de Port-au-Prince arrive finalement sur le quai des Cayes. Pas trop joli ni trop accueillant. Mais comme c'est la première fois que nous nous rendons à l'Ile-à-Vache, on ferme les yeux sur les détritus jetés à la mer et le mauvais état du lieu».[19]

Au-delà de cette nécessité de reformuler la destination et le produit, il y a d’abord une urgence de dynamiser l’économie de la péninsule par le biais d’un plan de développement économique cohérent. De ce point de vue, il est essentiel de jouer sa dimension stratégique. En conséquence, la péninsule doit être réintroduite dans le devenir d’Haïti comme échelle de référence. Son développement doit être planifié en conformité avec les exigences de maximisation durable de son potentiel dans un cadre multidisciplinaire. Toutefois, c’est encourageant que la Ministre du Tourisme envisage d’emmener les touristes de l’Ile-à-Vache sur la « Grande Terre ». Les péninsulaires doivent prendre au mot les dépositaires du boyérisme centralisateur comme ils l’avaient fait pour l’organisation du Carnaval 2012. Ils ont désormais une opportunité historique de grandir la réflexion méridionale. Plus que de simples escales pour des touristes qui s’ennuient juste en face, la Péninsule du Sud doit être en mesure de fournir tous les produits et services dont l’île aura besoin. Au moment où la relance de la production agricole est agitée, l’heure de la régénération des filières traditionnelles et de l’appui aux filières existantes est finalement arrivée. Le plan de développement touristique de l’Ile-à-Vache et le plan d’aménagement touristique de la côte Sud doivent viser l’intégration économique de la région. La Plaine-du-Fond des Cayes doit être le panier à provisions de l’île. La Péninsule du Sud doit renouer avec son passé et sa vocation naturelle de grenier.

Pour ainsi dire, l’aménagement du territoire représente l’ensemble des actions publiques tendant à un développement équilibré des régions et à une organisation de l’espace selon une conception directrice. En l’occurrence, trouver le juste équilibre entre le développement durable et la protection de l’environnement, tel est le défi que doivent relever les péninsulaires. Au nom de ces richesses culturelles, foncières et patrimoniales de tous ordres qui sont encore mobilisables, toute activité économique ne peut s’établir durablement au détriment de l’identité de la région et doit être associée au respect des caractéristiques du territoire.

Alin Louis Hall



[2] La ville des Cayes a été fondée à l'emplacement de Salvatierra de la Zabana (« Terre sauvée des eaux »), un bourg espagnol créé durant le gouvernement de Nicolás de Ovando en 1503. Le site est abandonné dans le courant du XVIIe siècle.

La Compagnie de Saint-Domingue, chargée à partir de 1698 par Louis XIV de la mise en valeur du sud de la colonie de Saint-Domingue est à l'origine de la renaissance du site urbain des Cayes, qui prend de l'importance vers 1750. La prise de Saint-Louis-du-Sud par les Anglais en 1748 déplace le centre de gravité du sud de Saint-Domingue vers les Cayes. À la fin du XVIIIe siècle, Les Cayes est le troisième port de la colonie de Saint-Domingue, derrière le Cap-Français et Port-au-Prince.

Le 5 septembre 1781 et le 16 septembre 1788, la ville est dévastée par des cyclones. Avant la révolution, Les Cayes était une ville tranquille au sud-ouest de Saint-Domingue, où les tensions nées de l’esclavage n'étaient pas aussi grandes que dans la capitale et dans le nord de l’île.

Après l'indépendance en 1804, le port des Cayes est durant le XIXe siècle parmi les principaux ports d'Haïti. L'activité portuaire et d'import-export aux Cayes commence s'effondrer à partir des années 1920 au profit de Port-au-Prince, puis disparaît dans les années 1970.

[3] L’actuel port désaffecté est une relique de l’occupation américaine.

[4] En mécanique, l’action de ralentir ou de passer à une vitesse inférieure.

[5] Fabrique de Conserves, de Légumes et de Fruits.

[6] « Destination touristique : Ile-à-Vache sous les projecteurs » Le Nouvelliste, publié le 11 novembre 2013 – Dieudonné Joachim

[7] L’auteur est l’un des initiateurs, fondateurs et organisateurs du premier « Festival de Gelée ».

[8] STATEMENT OF FACTS in relation to the Settlement on the Island of A Vache NEAR HAYTI, W.I. of a colony under BERNARD KOCK with Documentary Evidence and Affidavits, NEW YORK WM. C. BRYANT & CO., PRINTERS 41 NASSAU ST. COR LIBERTY 1864

[9] Signataire de l’Acte de l’Indépendance.

[10] Pèlerinage des Cayes

[11] Signataire de l’Acte de l’Indépendance.

[12] Signataire de l’Acte de l’Indépendance.

[13] « Notre patrimoine : une contribution intemporelle à l'universel », Le Nouvelliste, publié le 8 août 2013. – Alin Louis Hall

[14] « Colloque sur les huiles essentielles aux Cayes », Le Nouvelliste, publié le 25 novembre 2013.- Joseph Serisier

[15] En mécanique, l’action de passer à une vitesse inferieure. L’action de ralentir.

[16] Sur le littoral, les maisons donnent le dos à la mer

[17] « Avec la tendance actuelle, Haïti ne sera pas émergente même en 2130 », Le Nouvelliste, publié le 24 juin 2013.- Thomas Lalime

[18] « Présentation du bilan de Martelly, preuve d'une démocratie sous les tropiques, selon Kesner Pharel », Le Nouvelliste, publié le 14 mai 2013. – Dano Darius

[19] « L'Ile-à-Vache « is open... », ses habitants espèrent et questionnent », Le Nouvelliste, publié le 21 août 2013.- Robenson Geffrard

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