Economie

Construire les institutions, l'urgence de l'heure

thomas-lalimeCela peut paraitre paradoxal, mais si vous demandez à un économiste du développement par où entamer le processus de développement d'Haïti, il existe de fortes  chances qu'il vous réponde : « commencez par construire les institutions ». Car, contrairement à une idée largement répandue, le sous-développement d'un pays, avant d'être un problème économique, peut s'expliquer par la défaillance de ses institutions ou tout simplement leur absence ; de même que, à l'inverse, le développement d'un autre peut s'expliquer généralement par l'existence d'institutions appropriées. Cette thèse a été étayée par des décennies de recherches en sciences économiques et politiques combinées.

L'historien économique américain Douglas North, prix Nobel d'économie en 1993, est tranchant là-dessus : « L'innovation, les économies d'échelle, l'éducation et le capital humain ne sont pas des causes de la croissance économique; ils sont la croissance. L'explication fondamentale des différences dans les sentiers de croissance entre les pays réside dans les différences entre les institutions».

L'auteur définit les institutions comme toutes règles ou contraintes sur le comportement individuel. Celles-ci peuvent être formelles : constitutions, codes d'investissement, lois électorales ou informelles comme certaines normes sociales non écrites. Et ceci, sans jugement de valeur. Les institutions informelles, du moins sur le plan économique, ne sont pas forcément moins importantes que celles formelles. «Depi nan ginen, ti nèg pa vle wè nèg» peut être considérée comme une institution qui s'est incrustée dans l'imaginaire collectif national, invitant les Haïtiens à se méfier les uns des autres. Inconsciemment peut-être.

Qui plus est, cette norme informelle peut expliquer la tendance du secteur privé haïtien à privilégier la constitution de sociétés familiales rachitiques et minables, gérées de manière artisanale, au détriment de grandes sociétés anonymes favorisant la participation d'un plus grand nombre d'investisseurs locaux et étrangers. Et cette structure archaïque d'accumulation du capital peut s'ériger en véritable frein au processus de développement économique national. Cette institution informelle peut aussi expliquer la méfiance de nos leaders à conclure et à respecter des pactes de bonne gouvernance, souvent présentés comme planche de salut à une paix politique et sociale nécessaire au décollage économique.

Douglas North voit ainsi le développement économique comme un processus permettant de passer d'un ensemble d'institutions archaïques et inefficaces à des institutions modernes capables d'oeuvrer au bien-être des citoyens d'un pays. C'est-à-dire, contrairement à la croyance répandue qui présente le développement économique comme la construction de grands bâtiments et la détention d'un stock important de capital physique. Si le développement économique résultait uniquement de la construction de gratte-ciels et de l'accumulation de capital physique, des pays comme l'Arabie Saoudite et le Nigeria, grands producteurs de pétrole, seraient parmi les pays les plus développés. Mais, en dépit de la disponibilité de l'or noir en grande quantité, la primauté des institutions archaïques, très souvent informelles, les retient encore dans la catégorie des pays en développement.

Notons qu'en Arabie Saoudite, une femme doit obtenir l'autorisation de son mari ou de l'autorité compétente de sa localité pour conduire une voiture ou pour voyager à l'étranger. Question d'institutions informelles, cela n'est probablement écrit nulle part dans leur constitution ou dans leurs lois officielles.  

Les vertus de l'institutionnalisation et de l'État de droit

Comme pour faire la preuve du rôle des institutions dans le processus de développement, Paul Romer, théoricien américain de la croissance économique, véhicule actuellement l'idée des « Charter Cities » qui consiste à développer un village qui pratiquerait un État de droit dans un pays sous-développé où ces pratiques sont boiteuses ou n'existent pas. Ce village serait dirigé par un pays développé qui applique avec rigueur les règles d'un État de droit. Entendez par là, un État fondé sur le respect des lois. Et selon le professeur North, une loi est une institution. Seul les gens qui veulent respecter ces lois pourraient habiter un Charter City. Professeur Romer donne la garantie que ce village (Charter City) serait développé rapidement, notamment grâce à l'afflux des investissements étrangers, contrairement au reste du pays.

Cette idée de Paul Romer (http://www.chartercities.org) invite à la réflexion suivante: qu'est-ce qui est prioritaire pour la reconstruction d'Haïti ou encore pour y attirer un flux d'investissement massif ? Est-ce la construction d'un État de droit ou la reconstruction de nos bâtiments ? La réponse du professeur ne souffre d'aucune ambigüité : l'État de droit. Romer avait d'ailleurs pris très au sérieux l'offre du président sénégalais Abdoulaye Wade d'accueillir chez lui un nombre d'Haïtiens après le séisme du 12 janvier 2010. Il voyait dans cette offre la possibilité d'expérimenter son modèle de «Charter Cities», arguant que si l'on héberge ces Haïtiens sur un terrain neutre au Sénégal où l'on applique ces règles de droit, ce petit coin de terre sénégalais dépasserait rapidement le niveau de développement à la fois du Sénégal et d'Haïti.     

Le projet Romer peut paraitre illusoire pour certains; mais à bien y réfléchir, on peut découvrir son sens profond. Prenons la corrélation négative existant entre la croissance économique et l'instabilité politique en Haïti. Il n'y a rien d'étonnant et d'innovant puisque l'instabilité politique décourage les investissements dans les entreprises, dans le capital humain, dans la recherche. Elle décourage également l'investissement dans le processus d'institutionnalisation pourtant nécessaire au développement économique. Si l'instabilité politique constitue un frein à la croissance économique, tout plan de développement national doit donc accorder une priorité à la stabilité politique. Or, seule la passation de pouvoir sans heurts, à travers des élections honnêtes, crédibles et démocratiques, peut garantir la stabilité politique. En général, les crises politiques majeures engendrant l'instabilité politique partent d'élections frauduleuses et contestées.

En ce sens, l'absence d'un Conseil électoral autonome, crédible, formé de gens compétents  peut être considérée comme un vecteur d'instabilité politique, ralentissant ainsi la croissance économique. De plus, en cas de litige électoral, le système judiciaire peut mettre un délai inacceptable à trancher. Et lorsqu'il arrive à le faire, le verdict rendu n'est pas toujours au-dessus de tout soupçon. Le cas Siméus en offre une parfaite illustration. La faiblesse du système judiciaire constitue donc un terrain fertile à l'instabilité politique et à une faible croissance.       

Ces deux exemples renseignent sur l'impact négatif de la faiblesse institutionnelle sur la croissance économique. On peut donc comprendre aisément que la faiblesse institutionnelle qu'a connue le pays au cours des 30 dernières années explique en grande partie son incapacité à expérimenter une croissance soutenable. Et là, le cycle peut devenir vicieux. En ce sens que faute d'absence de croissance soutenable, le pays peut échouer dans la mise en place des institutions modernes. Puisque faire fonctionner des institutions de façon efficace demeure une opération coûteuse. Ainsi s'enlise-t-on de plus en plus dans le sous-développement. D'où l'idée de trappe de sous-développement qui coiffe l'observation empirique des pays qui se trouvent dans ces genres de cercle vicieux conduisant à des désastres plutôt que des miracles en terme de développement économique.

Depuis la fin des années 80, Haïti tente d'instituer sans succès un système démocratique basé sur le respect des règles d'un État de droit moderne. Pourquoi est-il si difficile de mettre en place de pareilles institutions? Serait-ce l'absence de la vraie volonté politique ? Du capital physique ? Du capital humain ?  
Il ne fait aucun doute que le développement d'Haïti passera par la mise en place d'institutions modernes capables de garantir le respect des vies et des biens. Et si nous sommes encore à ce stade critique de notre histoire de peuple, c'est que nous avons échoué à mettre en oeuvre ces institutions. Pourquoi Haïti échoue lamentablement dans la mise en place de ces institutions ? Cette radiographie politique est une étape nécessaire au décollage économique. Combien de temps nous faudra-t-il pour parvenir à camper ces institutions?  Peu importe les réponses à ces questions, celui qui posera les premières pierres aura l'estime de toute la nation !

Thomas Lalime
Source: Le Nouvelliste