| La revanche de Keynes contre Hayek |
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Par Robert Skidelsky LONDRES - L'économiste autrichien Friedrich von Hayek, décédé en 1992 à l'âge de 93 ans, a déclaré un jour qu’il était nécessaire de survivre à ses adversaires pour avoir le dernier mot. Né en 1899, il a eu la chance de survivre à Keynes pendant près de 50 ans, et a ainsi pu revendiquer une victoire à titre posthume sur un rival qui ne l'a guère épargné, d’un point de vue intellectuel, de son vivant. Cependant, ces deux traditions ont été éclipsées par l'école des anticipations rationnelles, née à Chicago – le courant de pensée qui domine la sphère de l'économie classique depuis vingt-cinq ans. Les agents économiques étant supposés détenir des informations sûres pour parer à toutes les éventualités, les crises systémiques ne sont pas censées se produire, excepté à la suite d'accidents ou de surprises hors de la portée des théories économiques. Keynes (et les keynésiens modernes) pencherait vers la théorie selon laquelle la crise résulte d’une cause opposée : le sous-investissement par rapport à l'offre d'épargne – qui représente également un niveau de consommation ou de demande globale insuffisant pour maintenir un taux de plein emploi de l'investissement –, qui est supposé conduire à une forte baisse des attentes en matière de profits. Encore une fois, cette situation pourra durer un certain temps grâce au financement de l’endettement des consommateurs, mais in fine, les consommateurs s’endettent et consomment moins. En effet, les interprétations de Keynes et de Hayek quant à l'origine de la crise ne sont pas si différentes en réalité, le surendettement jouant un rôle clé chez les deux économistes. Mais les conclusions vers lesquelles pointent ces deux théories sont très différentes. Alors que pour Hayek, la liquidation des investissements excessifs ainsi qu’une augmentation de l'épargne des consommateurs sont nécessaires à la reprise, pour Keynes, il suffit de réduire la propension à épargner et d’accroître la consommation afin de maintenir les attentes des entreprises en termes de profits. Quand Hayek revendique une austérité croissante, Keynes aspire à davantage de dépenses. Et cela constitue un indice qui permettra de comprendre pourquoi Hayek a perdu la grande bataille qui l’opposait à Keynes dans les années 1930. La politique de liquidation des excès a été catastrophique d’un point de vue politique – en Allemagne, elle a porté Hitler au pouvoir –, mais ce n’est pas tout. Selon Keynes, si tout un chacun – ménages, entreprises et gouvernements – essayait d'augmenter son épargne simultanément, l'économie continuerait de fonctionner jusqu'à ce que les gens soient trop pauvres pour épargner. C'est précisément cette faille dans le raisonnement de Hayek qui a rendu bon nombre d’économistes sceptiques, et les a poussés à adhérer à la politique de “ relance ” keynésienne. L'économiste Lionel Robbins l’a d’ailleurs rappelé en ces termes : “ Face à la conjonction gel-déflation actuelle, l'idée de base selon laquelle la réduction des investissements erronés et... le fait de favoriser les chances d’épargner étaient... jugés autant inappropriés que le fait de refuser d’apporter son aide à un ivrogne qui a perdu ses clefs et ne les cherche que sous un réverbère, au motif que c’est là qu’il y a de la lumière. ” Excepté chez les hayékiens purs et durs, il semble évident que la relance coordonnée à l’échelle mondiale en 2009 a stoppé net l’évolution vers une autre Grande Dépression. Il est certain que les nombreux sauvetages de banques et le maintien de l’économie représentent un coût pour les gouvernements, qui voient leur solvabilité sapée voire ruinée dans ce contexte d’effondrement des affaires. Mais il est de plus en plus communément admis que l'austérité du secteur public, en ces temps de réduction des dépenses dans le secteur privé, garantira des années de stagnation, si l’économie ne s’effondre pas de nouveau. Un changement de politique est donc nécessaire. Concernant l’Europe, mieux vaut ne pas émettre trop d’attentes ; la vraie question est de savoir si le Président Barack Obama prouvera qu’il a la même stature que Franklin Roosevelt. Pour éviter que de nouvelles crises de même ampleur se produisent à l'avenir, les keynésiens tendent à opter pour un renforcement des outils de gestion macroéconomique, tandis que les hayékiens n’ont aucune solution sensée. Il est beaucoup trop tard pour que l'un de leurs remèdes favoris – l'abolition des banques centrales prétendument à l'origine de l’endettement à outrance – ne soit implémenté. Même une économie sans banques centrales serait sujette à des erreurs découlant de l’optimisme ou du pessimisme des analystes. Et adopter une attitude indifférente face aux retombées de ces erreurs serait un très mauvais calcul, que ce soit d’un point de vue politique ou moral. Ainsi, même s’il se distinguait en tant que philosophe de la liberté, Hayek méritait de perdre sa bataille contre Keynes dans les années 1930, et aujourd’hui, ses théories ne vont vraisemblablement pas l’emporter. Robert Skidelsky, membre de la Chambre des Lords britannique, et professeur émérite d'économie politique à l'Université de Warwick. Copyright: Project Syndicate, 2011. www.project-syndicate.org Traduit de l’anglais par Elodie Chatelais Source Le Matin: 26/8/26 |

