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La revanche des principes

 

Par Luc Rémy, This e-mail address is being protected from spambots. You need JavaScript enabled to view it , 12 avril 2011

 

Combien sont-ils ceux-là qui avaient réalisé ou qui réalisent aujourd’hui que les élections de 2010, spécialement, la journée du vote du 28 novembre, nous avaient conduits à deux doigts d’une formidable révolution pacifique? 

 Faute de l’avoir vraiment voulu ou d’avoir été capables de s’y engager et la mener, nos candidats aux élections présidentielles ont permis au vieux système infâme, “sans foi ni loi”, de s’abreuver à un puissant élixir de jouvence.

 La révolution pacifique eut été déclenchée sur une décision politique de rupture consciente du candidat fondée sur le recours aux principes, à l’éthique et à la morale. Principe et éthique s’entendent ici de son attachement à une ligne de pensée et de conduite spécifique qui constitue sa marque de fabrique, sa boussole et sa bouée de sauvetage individuel et collectif face à sa mission de servir, d’assumer ses responsabilités publiques, face aux grands défis qui s’imposent à son leadership et face aux malheurs divers qui menacent ou affligent Haïti, sa communauté d’appartenance. Le concept de « moral» réfère, dans notre vision, aux vertus cardinales qui doivent constituer sa base d’orientation, de soutènement, de positionnement, d’affirmation et d’action sur la scène publique nationale dans la perspective d’une véritable république haïtienne à établir. Et ces vertus ont pour noms, entre autres, le courage, la vision, la sincérité, la transparence, la conviction, l’attachement à une ligne philosophique ou doctrinale quotidiennement mise à l’épreuve de la réalité et raffermie, le sens de l’abnégation au profit de l’intérêt communautaire, la défense des intérêts nationaux, une grande capacité de résistance aux pulsions de simple chercheur de pouvoir et aussi de la lucidité et du talent pour dénoncer et refuser les formules compromettantes pour les citoyens, pour  la nation et pour le pays.

En résumé, face aux Grands Électeurs et Décideurs pour Haïti passés maîtres dans l’art de la mise en scène politique, il fallait aux candidats qui se voulaient ou que l’on percevait comme avant-gardistes ou progressistes bien mieux que de la versatilité dans les principes, que de la frivolité politique et tactique, que de la légalité et de la constitutionnalité approximative et inconsistante. Pour se conduire vraiment en femmes ou hommes d’État et affronter les grands défis du pays, au milieu de la conjoncture électorale 2010-2011, les candidates et candidats avaient pour obligation de grimper des pentes de principe et de moralité vraiment abruptes et élevées. C’était leur seule arme efficace pour coincer et le système traditionnel national et ses forces de soutien dans la Communauté Internationale et les empêcher de s’abriter derrière de prétendues lois et résolutions pour violer nos lois, faire fi de toute morale publique et projeter de nous l’image d’un peuple incapable du beau et du grand, sans principes, sans repères identitaires et sans âme.

 

Et c’est là, sur ce terrain du combat pour le triomphe des principes et des valeurs éthiques et morales que les événements et la logique conservatrice du système ont pris de revers toutes celles-là et tous ceux-là qui se réclamaient ouvertement de ces vertus,- ou de qui l’opinion publique les exigeait- et qui pourtant se croyaient impunément autorisés à les galvauder et qui, de fait, prenaient un plaisir vif et déconcertant à les mépriser et piétiner. En représailles, les principes leur ont infligé une cinglante leçon, ayant décampé pour faire place nette, comme toujours, aux pratiques souterraines traditionnelles du système.

 

Face à la tragédie additionnelle du tremblement de terre, vu les problèmes d’ordre administratif, politique et humanitaire qui se posaient à notre pays, et vu les manœuvres évidentes de Préval pour refaire main basse sur l’appareil d’État par les urnes, les élections, n’étaient pas une priorité nationale en 2010 ; l’heure était, paradoxalement, à la concertation et à la re-construction du pays et de nos institutions, y compris du cadre approprié pour des élections ultérieures crédibles et acceptables. Tous les secteurs politiques et sociaux, de nombreuses associations socioprofessionnelles et les partis de l’opposition classique faisaient valoir l’inopportunité des élections. Et tous se tenaient à l’écart après que le président eut décidé de foncer sans concertation, sans planification et dans sa dynamique habituelle d’élections  ratées, placées à dessein au-dessous du seuil démocratique minimal et expertement contaminées qui exigent nécessairement l’arbitrage des Grands Électeurs pour expurger les résultats finals, et mettre en veilleuse, ou garder en otage, le vote souverain.

 

En laissant M. Préval seul sur le terrain pour manœuvrer, mais aussi suffisamment isolé pour qu’il ait eu à revenir plus tard à la raison, ces forces posaient la question électorale en termes clairs de respect des principes et des normes démocratiques. Peu importe qu’elles aient été toutes sincères ou pas. Et tous ceux-là qui allaient décider de rompre avec leur parti ou leur plateforme pour participer aux élections n’avaient qu’une option, c’était de s’accrocher aux principes, aux valeurs démocratiques, au respect strict des lois nationales, à la transparence et à la fermeté dans leur décision en vue d’inspirer confiance et imposer respect à tous. Autrement, ils étaient les instruments, conscients ou non, de la politique de M. Préval et de ses alliés nationaux et étrangers. Et aurait été invincible aux élections celui-là ou celle-là qui eut pu jouer cette carte des principes, de légalité stricte, de la cohérence, de la clarté, de la fermeté, de la conviction et des intérêts du peuple haïtien pour rassembler les forces nationales derrière lui ou derrière elle, autour d’un Agenda National, et pour tout à la fois proposer et revendiquer une Haïti fondée sur le droit, l’esthétique et des valeurs humanistes .

 

D’ailleurs, la survie de M. Préval dépendait de la présence dans la course présidentielle de deux ou trois personnalités perçues, à tort ou à raison, à la fois comme des poids lourds et indépendantes de son pouvoir ; c’était M. Charles Henry Baker et Madame Mirlande Manigat. Vers la fin de l’année, le désordre institutionnel était à son comble et avait trouvé son expression suprême dans la journée électorale du 28 novembre faite de bourrage d’urnes, de l’exclusion de milliers d’électeurs dans les registres, de brouillage des pistes de vote,  de coups fourrés divers. Et contre ce scrutin en porte à faux à la morale publique et aux intérêts supérieurs d’Haïti, la conscience nationale criait, gémissait et cherchait un phare, une tête, et une voix pour lui montrer la voie. Oh, événement sublime, la masse des candidats à la présidence abandonna le bateau qui faisait voie d’eau ! C’était l’amorce d’une révolution principielle sans pareil. L’ordre prévalien et ses soutiens dans la communauté internationale se sont trouvés désemparés. Tout était possible pour le pays en termes de rupture immédiate et instantanée avec les images d’Haïti en dégradé et en termes d’affirmation du leadership national et de nos intérêts collectifs.  On rêvait du recentrage de l’État autour du protocole, de l’image républicaine, de la loi,  de la constitution, des principes, de la morale publique  et de la souveraineté nationale. Bref, on attendait beaucoup du leadership individuel et collectif de nos “annulationnistes”. Et une simple petite phrase de Mirlande lancée à des journalistes étrangères qui la pressaient de répondre à leur question en anglais et en espagnol laissait entrevoir qu’elle allait pouvoir jouer, aux côtés des autres annulationnistes et au service de la Nation, un rôle de leader consciente de sa mission et sûre de sa capacité de l’assumer. “Non, leur dit-elle, je m’adresse maintenant à la Nation.” C’était là, nous semblait-il, une parole digne non seulement d’un président mais  d’un chef d’État.

 

Mais l’espoir national, cette amorce de la rupture, n’a duré que le temps de l’énoncé de cette réponse, le temps d’un clin d’œil envoûtant parti de quelque rive étrangère. Ramollis en une soirée, Mirlande et Michel revinrent bien vite dans le jeu. Et Mirlande, particulièrement, s’est ainsi faite, du début jusqu'à la fin du processus, la garante et la grande salvatrice de Préval abasourdi, de la Communauté Internationale empêtrée et prise au dépourvu, et aussi de l'ordre traditionnel haïtien dont les masses veulent sincèrement et avidement la transformation.  Quant à M. Charles Henry Baker, l’autre caution dont M. Péval s’était assuré dans la liste des candidats, bien que cohérent dans ses principes et constant dans son discours public pour l’annulation, il n’a jamais pu décoller et n’a pas pu non plus s’imposer au milieu de la crise électorale. Et le Groupe des 12 candidats à la présidence (annulationnistes)  auquel il appartenait n’a joué qu’un rôle de trublion très effacé, jusqu’au jour où quatre de ses membres revinrent dans la course électorale avec le statut nettement moins prétentieux et moins glorieux de simples supporters de M. Martelly.

 

Du trio Jude Célestin, Michel Martelly et Mirlande Manigat qui avaient décidé de rester en lice l’opinion publique attendait la rupture. Le bon vieux peuple espérait un bon miracle ; c’est qu’il était- et est encore- prêt à suivre les principes ; il voulait voter « principes », « organisation impeccable » ; il attendait qu’on lui offrît, qu’on lui montrât la voie des principes et de l’organisation. Il fallait que l’un au moins de ce ces leaders les affichât publiquement, courageusement et qu’il en fît la promotion en parole et en acte. Mais c’était oublier que Jude, concourant sous la bannière de l’Inite, symbolisait vingt ans de prévalisme encroûté ; que le groupe des douze était sans ressort stratégique et tactique pour influencer positivement les événements; que Michel et Mirlande, en revenant dans la course, sans aucune condition formellement et publiquement définie avec la Nation et les Décideurs pour Haïti, ne pouvaient plus se battre pour des principes, la démocratie électorale, nos lois et notre constitution, mais simplement pour tenter de décrocher une victoire liée et sous haute surveillance. Ces candidats pouvaient, à leur guise, à la fois dire “oui” et le contraire de oui, “je veux et je ne veux pas”. Ils pouvaient même oser du-n’importe-quoi en face de l’électorat, et lui offrir du-n’importe-quoi, dans la pure logique du système, à charge pour les Grands Électeurs de récompenser l’acteur le plus appliqué et le plus performant dans la simulation du rôle qui lui sera confié ou imposé au pouvoir. Là a résidé l’essentiel du triomphe du statu quo aux dernières élections.

 

Que ceux qui croient donc aux principes, à l’état de droit, au changement réel et authentiquement démocratique pour Haïti cessent de se faire des illusions concernant ces vertus que nous avons évoquées plus haut. Elles sont impitoyables vis-à-vis de ceux qui s’en revendiquent en marrons, c’est-à-dire sans conviction ni sincérité.  Le vice peut tromper le vice ; il peut même se déguiser en vertu ; mais la vertu a horreur d’être instrumentalisée au service de causes dont elle se sait étrangère et qui sont incompatibles avec sa nature qui participe en fait de l’essence supérieure et rare potentiellement présente en chaque être humain. Contrairement à l’argument électoral de  Michel Martelly qui cherchait à faire passer Mirlande Manigat comme un vieux “produit du système” plus que trentenaire, et lui-même comme un réel “homme nouveau”, les faits ont conféré une seule et même appartenance aux deux : les deux sont entrés dans le jeu électoral prévalien dans le même style; ils en ont tous deux fait un abandon éclair et y sont revenus ensemble, en face du groupe des « annulationnistes » et de tous ceux-là qui prônaient un gouvernement de salut national. Aucun des deux n’a cherché à se poser en apôtre de l’unité nationale, en rassembleurs/se des forces nationales en vue d’un agenda haïtien à défendre face à la communauté internationale ; ils ont tous deux trouvé normal de dire aujourd’hui une chose et d’en prendre le contrepied demain. Tous deux ont accepté sans protestation le fait que M. Jude Célestin a été écarté non par des institutions haïtiennes, mais par la décision de quelques « experts » internationaux ; tous deux ont trouvé conforme que les résultats des deux tours des élections aient été décidés non à partir de normes et procédures légales et administratives établies par nos lois, mais au gré d’arrangements extra institutionnels opaques échappant à nos médias et à nous autres citoyens; tous deux ont accepté le screening international des votes du second tour plaçant ainsi la source du pouvoir de l’ “élu”, non dans la volonté du peuple (qui doit être souveraine) mais dans cette force cachée qui a arrêté le choix final. Ainsi chacun des deux a-t-il été tour à tour le vainqueur; dans la nuit même du dimanche 3 avril, veille de la publication des résultats, M. Martelly et son état-major devaient encore se battre durement pour faire re-pencher la balance en leur faveur. Autant dire que son élection, in extremis, a tenu au miracle. Au petit miracle évoqué par l’ancien président B. Clinton ! Voilà pourquoi aussi la légitimité de l’élu a sa base, non dans le bon vieux peuple qui a manifesté pour lui, non dans le nombre de voix obtenues (d’ailleurs les chiffres n’ont qu’une valeur nominale dans l’affaire) mais dans ces faiseurs de roi qui lui ont fait la très significative faveur de l’avoir “repêché” deux fois, une fois contre Jude Célestin, une autre contre Mirlande Manigat. Ainsi, dans les faits, Mirlande et Michel ont joué le même rôle de soutiens et défenseurs du vieux système décrié par nos femmes et hommes de progrès. D’ailleurs, n’ont-ils pas peut-être offert, et peut-être aussi à leur insu, une occasion supplémentaire en or à César pour élargir et consolider son « diviser pour régner » si indispensable à la pérennisation de son contrôle sur le pays ? Et oui, loin s’en faut que les dernières élections colmatent les brèches de notre univers politique et social multi-polarisé et occupé ou qu’elles en aient desserré quelques boulons charnière. Et sans vouloir faire une remarque déplaisante sur leur nom dont ils ne sont nullement responsables et qui n’a rien à voir avec la politique, il est quand même amusant de remarquer que les deux candidats ont été pratiquement interchangeables dans le système, sous le simple rapport, bien entendu, de leurs acronymes qui permettent de lire MIMI pour (Michel/Mirlande) MAMA (Martelly/Manigat) ou même MIMA  pour Mirlande Manigat/Michel Martelly.

 

En définitive, la méthode d’intervention et de participation de Mirlande et de Michel dans les élections de 2010-2011, les formes qu’ont prises l’échec de l’une et la victoire de l’autre, loin de tenir de l’exception ou du miracle, demeurent bien l’expression et la confirmation de la vitalité de l’ancien système aujourd’hui plus que bicentenaire. Leur sort respectif a été littéralement tiré de la matrice des forces traditionnelles qui exercent leur domination également plus que séculaire sur Haïti et qui ont organisé les dernières élections législatives et présidentielles. Que personne ne se trompe sur ce fait qui n’est nullement un élément de détail, mais qui est et sera l’enjeu central du pouvoir michélien qui s’annonce. Et aussi de l’avenir politique de Mirlande Manigat. Le vainqueur et la vaincue auront beaucoup à faire pour prouver qu’ils sont d’authentiques leaders nationaux, qu’ils sont capables de défendre et faire triompher les principes et les valeurs morales et éthiques favorables au bien commun de nous tous haïtiens ; et que leur slalom individuel ou conjoint sur le terrain de ce que beaucoup appellent compromissions dangereuses pour l’avenir de l’État haïtien n’était que tactiques politiques bien calculées pour prendre d’assaut et vaincre les forteresses réactionnaires sur lesquelles trébuchent toutes les tentatives d’émancipation et de progrès du peuple haïtien. C’est lorsque Martelly aura dynamité ces forteresses haïtiennes et étrangères que son élection aura été vraiment un miracle. Entretemps, les principes continuent tout simplement de mettre sur la sellette et Michel et Mirlande et tous ceux-là qui les ont accompagnés, le premier dans sa victoire et la seconde dans sa défaite.

 

Luc Rémy, This e-mail address is being protected from spambots. You need JavaScript enabled to view it , 12 avril 2011

 

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