| Pour démontrer qu’Haïtien ne signifie pas haïr les siens |
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Par Leslie Péan Une chose est d’encourager le discours critique en luttant pour faire de la politique l’affaire de tous et pas seulement celle des experts. Une autre est de juger les choses et d’évaluer les hommes et les femmes à partir de la rancœur. Dans la première démarche, on pratique le discours critique en attaquant l’ancrage populacier d’une politique de pagaille qui vise à faire prendre des vessies pour des lanternes. En prenant l’habitude de discuter du duvaliérisme, cette idéologie caverneuse et cette dissolution du politique, en absolvant au passage les insensés qui s’accrochent encore à ce fascisme. En revanche, la seconde démarche oblige à discuter ouvertement de ce comportement maladif qui semble devenir la norme. La haine qui gouverne l’esprit social coupe Haïti de ses sources, la désagrège à petit feu et sème la mort. Cette dimension inconsciente du mal haïtien interpelle. Dans la crise qui paralyse le pays depuis le début de l’année, il importe de braquer les projecteurs sur ceux qui tirent les ficelles des marionnettes de cette tragicomédie.
Chaque fois, la pathologie est la même : le jeu de massacres. Sous tous les prétextes. Les arguments sont tirés par les cheveux. Comme si le mot Haïtien voulait vraiment dire haïr les siens. Le purisme inquisitorial qui, tout en pactisant avec l’occupant, écarte les enfants du pays sera toujours suspect. Insoutenable. Quel genre de messages envoyons-nous à la diaspora avec la politique d’exclusion appliquée par le refus systématique d’accueillir les fils et filles du pays qui ont le malheur d’étudier et de travailler un certain temps à l’étranger ? Comme l’avait fait François Duvalier en 1959 En effet, le discours inquisitorial qui se cache derrière la Constitution pour refuser la ratification d’un Haïtien comme premier ministre accepte sans broncher des troupes étrangères sur notre territoire et se met à genoux devant le plus petit caporal étranger. Les soldats de la MINUSTAH violent les femmes, les hommes, les garçons sans soulever la moindre protestation des ambassadeurs du vide. Pour prendre le pouvoir et le garder, la classe politique est prête à tout. Comme l’avait fait François Duvalier de 1959 à 1963 en invitant les marines américains en Haïti les obsédés du pouvoir ont maintenant systématiquement recours aux forces armées étrangères pour assouvir leurs instincts de domination. En foulant à nouveau le sol haïtien sous Duvalier, après leur départ en 1934, les marines n’ont pas fait qu’entraîner le bataillon tactique des Casernes Dessalines. Ils ont joué un rôle déterminant dans l’appui stratégique et logistique du gouvernement américain aux tontons macoutes. Cet appui permettra l’éclosion des fortunes basées sur la corruption, le détournement des recettes de la Régie du Tabac et des Allumettes, la vente des braceros haïtiens en République dominicaine et le développement de toutes sortes de trafics illicites. L’occupation tonton macoute a été combattue, mais elle a duré trois décennies. Le temps d’implanter dans les esprits la culture du pouvoir à n’importe quel prix. Aujourd’hui, c’est ce que préconisent tous les partisans de la présence de la MINUSTAH. Notre vénération pour des artisans de nos malheurs ne date pas d’aujourd’hui. En 1923, Fernand Hibbert en avait fait la critique dans Les simulacres. La misère aurait balayé les bornes de notre capacité de génuflexion devant l’inacceptable. L’infantilisation régnante nous fait considérer les soldats de la MINUSTAH comme des bienvenus même s’ils amènent avec eux tout un cortège de malheurs, en commençant par le choléra. La politique dictatoriale des générations passées a fait subir une mutation profonde à notre culture de résistance en nous privant de notre autonomie et notre libre arbitre. Nous versons de temps en temps des larmes de crocodile pour nous donner bonne conscience, comme nous le faisons depuis juillet 2011 après le viol scandaleux de ce garçon mineur de Port-Salut par quatre soldats de la MINUSTAH. Mais dans le même temps, nous refusons de remettre en question les fondements de la domination politique et économique qui détruit notre pays, nos valeurs et notre capacité de juger. Les ondes du délire Pourtant le mot Haïtien ne signifie pas haïr les siens. Si c’était le cas, la diaspora n’enverrait pas bon an mal an 2 milliards de dollars aux parents et autres proches restés au pays. Ces transferts de fonds sont sans aucun doute bien reçus des bénéficiaires et ils allègent considérablement les obligations de l’État haïtien envers la population. Au fil des décennies, ils sont une sorte d’obligation pour la diaspora et une source de revenus prévisible jusque dans les comptes publics. De plus, nous payons depuis l’installation du nouveau gouvernement un impôt de 1,50 dollar pour chaque transfert de fonds effectué vers Haïti et nous payons 5 centimes par minute sur nos appels téléphoniques pour donner le pain de l’instruction à nos enfants. Les Haïtiens qui jouent depuis des années dans les équipes de football à l’étranger sont pourtant bien accueillis dans la sélection nationale. Leur performance dans les matchs internationaux donne chaud au cœur aux Haïtiens de toutes les classes sociales. Le commun des mortels réclame l’haïtianité de certains expatriés même après des générations, démontrant dans le pire des cas une apparente capacité d’inclusion et de tolérance. Il va jusqu’à considérer comme Haïtiens des vedettes comme Harry Belafonte, Celia Cruz, etc. C’est précisément cette culture qu’il faut faire triompher aujourd’hui malgré la violence verbale exercée dans certains milieux contre la diaspora.
En ce sens, l’esprit d’étroite comptabilité de la Constitution qui nous fait dévorer nos propres entrailles avec acharnement doit être combattu. Dans cette impasse difficile dans laquelle la société haïtienne se débat, il importe d’être constructif comme les exemples sud-africains et rwandais nous l’ont appris. Une certaine pondération est importante. Pondération d’autant plus nécessaire pour tenir compte des bottes de tontons macoutes étrangers qui continuent depuis 1993 à piétiner, avec une fréquence permanente, nos sensibilités les plus intimes. C’est que nous ne cessons d’improviser sans pouvoir hiérarchiser nos besoins. Nous nous complaisons dans une singularité maladive qui refuse toute comparaison avec des pays qui ont connu les mêmes situations que nous et qui s’en sont sortis brillamment. Il existe pourtant des sociétés qui ont connu la dictature pendant trois décennies et qui ont pu construire ensuite une société démocratique. Ces sociétés peuvent donc être des repères par rapport auxquels nous devrons mesurer nos écarts.
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