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44% de femmes au gouvernement : Egalité réelle ou instrumentalisation ?

Yvanca Jolicoeur Brutus la mairesse de Port-au-Prince Mme Marie Josephe René la Ministre à la Condition Féminine  Mme Yanick Mézile

Dans un communiqué de presse paru le jeudi 24 janvier dernier, la Commission Antisexiste de l'Organisation du Peuple en Lutte (OPL) a dénoncé « la forte instrumentalisation par le gouvernement Martelly-Lamothe de la question de la promotion politique des femmes », tout en affirmant ne « pas partager l'enthousiasme et l'euphorie de celles et ceux qui ont salué cette entrée massive des femmes dans ce gouvernement ».

 

Les réflexions que nous présentons ici s'inscrivent dans la continuité des questions soulevées par ce communiqué.

L'accès des femmes au pouvoir politique, on le sait, a été toujours et partout difficile. Malgré l'obtention du droit de vote par les Haïtiennes depuis plus d'un demi siècle , malgré les luttes continuelles des organisations féministes axées sur la participation politique des femmes et malgré le fait aussi qu'un «mouvement d'opinion » soit favorable à l'entrée des femmes dans les espaces de pouvoir, celles-ci restaient encore, jusqu'à l'arrivée de Martelly au pouvoir, sous-représentées au niveau de l'exécutif. Et encore plus au Parlement. Seulement 4% de femmes siègent à la Chambre des député-e-s. Le Sénat, comme on le sait, amputé d'un tiers de ses membres, ne dispose d'aucune femme.

Pendant la seule période allant de 2006 à aujourd'hui, Haïti a connu cinq (5) gouvernements. Dans celui dirigé par M. Jacques Edouard Alexis (2006-2008), deux(2) ministères sur 18 sont dirigés par des femmes (Commerce, Condition féminine). Sous le gouvernement de Mme Michèle Duvivier Pierre-Louis (2008-2009), le nombre est passé à trois (3) (Commerce, Condition féminine, Affaires sociales). Celui de M. Jean-Max Bellerive comptait (4) femmes (Affaires étrangères, Condition féminine, Culture, Commerce). Le gouvernement de Garry Conille en comptait trois (3) (Tourisme, Condition féminine, Santé). Et l'actuel gouvernement dirigé par M. Laurent Salvador Lamothe qui comptait 6 femmes ministres au début est passé à dix (10) sur vingt-trois (23) ministres dans le cadre du récent remaniement ministériel ; soit un taux de 44%. Une proportion véritablement inédite!

Reconnaissons qu'en agissant de la sorte, en facilitant l'accession aux postes de ministres de plusieurs femmes dans un même gouvernement, le président de la République s'est attribué un beau rôle. Celui de « redresseur de tort ». Le « Prince » a fait des heureuses. Il a été loin dans son beau rôle, au point d'attribuer un des ministères régaliens, ministère très important, celui de l'Economie et des Finances à la compétence d'une femme. C'est bien connu, quand les femmes parviennent à accéder à des fonctions gouvernementales, elles sont confinées la plupart du temps au bas de la hiérarchie. La composition des gouvernements reflète toujours une division sexuelle du travail politique souvent défavorable aux femmes. Les portefeuilles incarnant des fonctions régaliennes comme (Intérieur, Justice, Affaires étrangères, Défense, Economie et finances) sont souvent réservés aux hommes.

Mais peut-on dire qu'il s'agit là du début d'une nouvelle ère pour les femmes en Haïti ? Le président, en agissant ainsi, veut-il définitivement rompre avec la culture virile de la République imposée depuis plus de deux siècles par ses prédécesseurs ? Ces nominations ont-elles été faites pour compenser le fait que le Parlement est aujourd'hui encore un club quasimasculin ? Qu'est-ce que les femmes haïtiennes pourront tirer de cette féminisation de la scène gouvernementale ? Ces femmes ont-elles un pouvoir réel ? Comment ces femmes ministres sont-elles traitées par le chef de l'Etat, par le Premier ministre et par leurs collègues masculins ministres ? Après avoir passé l'essentiel de sa vie à lancer des paroles dégradantes envers les femmes sur les chars de carnaval, le président Martelly serait-il finalement sensibilisé à la question du respect des droits des femmes et de leur corps en particulier ? Si c'est le cas, pourquoi continue-t-il de s'attaquer indirectement à la dignité des mères de ces adversaires politiques pour le moindre désaccord qui l'oppose à eux ? Des propos sexistes proches de fils de pute ou nique ta mère font largement partie de son répertoire, selon les témoignages de ses victimes. Parlementaires pour la plupart.

Poursuivons nos interrogations ! Si le président de la République veut être vraiment conséquent dans sa démarche, pourquoi dans son « Exposé général de la situation », à l'ouverture de la première session législative annuelle, le deuxième lundi de janvier dernier, devant l'Assemblée nationale, n'y a-t-il même pas effleuré la question de l'égalité homme/femme ? A l'intérieur de sa priorité des priorités qui est l'éducation, quelle est la place réservée à ces milliers de filles-mères victimes de discrimination et d'exclusion dans le système éducatif haïtien, alors que les garçons-papas vivent tranquillement leur scolarité? Pourquoi aucune réforme législative importante n'a vu le jour depuis son accession à la magistrature suprême ? En vertu de quelle procédure, de quelle prérogative le président de la République refuse-t-il de publier dans Le Moniteur la loi sur la paternité responsable votée l'année dernière au parlement ? Pourquoi le projet de loi-cadre contre les violences faites aux femmes, réclamé depuis toujours par les organisations de femmes, tarde-t-il à être finalisé pour être enfin déposé au Parlement ? Quid de l'application de la loi sur les conditions de travail du personnel domestique, composé majoritairement de femmes, promulguée et publiée depuis 2009 ? La liste des questions pourrait évidemment s'allonger. Questions qui embarrasseraient évidemment le gouvernement.

D'entrée de jeu, on peut dire que, depuis sa montée au pouvoir, M. Martelly ne fait qu'appliquer une politique quasi copiée collée de celle pratiquée par ses prédécesseurs récents (populistes et anarcho-populistes). L'un des éléments caractéristiques de cette politique est son omniprésence dans la gestion des affaires de l'Etat. C'est lui qui, «chef de l'Etat », ordonne la composition du gouvernement, qui « fait ou défait » les ministres. Il s'occupe de tout, se mêle de tout, commande tout, régente tout. Les ministres lui doivent une allégeance quasi totale. Certain-e-s, connu-e-s pour leur verve oratoire et leurs qualités de débatteur-e-s avant d'intégrer le cabinet ministériel, n'arrivent pas à déployer leurs ailes dans ce cabinet et se font d'ailleurs tout petit-e-s devant le chef-suprême. Ils n'ont de compte à rendre qu'au chef suprême. On se rappelle les déboires du Premier Ministre Garry Conille abandonné au dernier moment par ses collaborateurs et collaboratrices du gouvernement. Un comportement qui montrait suffisamment que les ministres du gouvernement qu'il était censé diriger, n'avaient aucun compte à lui rendre et que ceux-ci et celles-ci ont bafoué clairement son autorité. La situation est-elle seulement différente avec Lamothe ? Il suffit, pour se faire une idée, de se rapporter à l'épisode du choix des représentant-e-s de l'exécutif qui devraient faire partie du CEP où le président a eu à déclarer publiquement qu'il en avait informé les ministres par pure courtoisie, y compris le PM.

Si les ministres sont, selon toute vraisemblance, sans pouvoir réel au sein de ce gouvernement, les femmes ministres, nous avons pu nous en rendre compte, subissent doublement l'autorité du chef, en tant que ministres mais aussi en tant que femmes. Leur impuissance politique dans le dossier Pierre-Louis/Bernadin en est une preuve symptomatique. Aucune n'a été capable ou en mesure de prendre positon ou de placer son mot dans l'affaire (prétextant pour beaucoup qu'il s'agissait d'une affaire privée). Car si personne ne peut dire avec certitude ce qui s'était passé entre Marie Danielle Bernadin et Josué Pierre-Louis dans cette chambre, tout le monde, en revanche, a été témoin des insultes publiques dont Marie Danielle a été l'objet. Elle a été insultée publiquement et traitée en quantité négligeable par les avocats de M. Pierre-Louis, particulièrement par Me Rénold Georges qui refusait de la nommer, l'appelant systématiquement « ti fi a ».
Le silence dans ce dossier des ministres telles que Yanick Mézile, Condition féminine et Droits des femmes, Rose-Anne Auguste, Droits humains et Lutte contre l'extrême pauvreté, a révélé clairement le faible poids politique de ces dernières dans un gouvernement qui dit pourtant promouvoir l'égalité homme/femme. Nous rappelons que l'égalité politique entre les hommes et les femmes ne peut se résumer à une simple question de visibilité en surface des femmes. Elle implique aussi et surtout la possibilité pour les femmes ministres d'être entendues. « Les femmes doivent être visibles et audibles comme sujets politiques autonomes », dit la politologue féministe Mariette Sineau. Ces ministres ne sont non plus pas capables d'introduire dans l'agenda des conseils de gouvernement ou des conseils de ministres, que nous avons pu suivre en direct, les questions relevant de leur compétence comme celles des droits humains et/ou des droits des femmes.

La retransmission de ces conseils de gouvernement en direct nous a permis, entre autres, d'observer une forme de marginalisation systématique dont sont l'objet certains et certaines ministres. On pourrait citer (on est avant la réalisation du remaniement du cabinet opéré en janvier) : les ministres des Haïtiens et Haïtiennes vivant à l'étranger (Daniel Supplice), des Affaires sociales (Josépha Gauthier), de la Promotion de la paysannerie (Marie Mimose Félix), de la Condition féminine et des Droits des femmes (Yanick Mézile), de la Culture (Mario Dupuy).

A la suite du remaniement qui a emporté trois (3) parmi ces ministres cités précédemment, les deux autres maintenues (Mézile et Félix) font toujours figure de marginales au sein du gouvernement. Si, pour les deux hommes, on peut dire que leur marginalisation était liée fondamentalement à une question de politique politicienne, vu que ces derniers (l'un pour avoir toujours revendiqué son origine partisane tout en étant ministre Tèt Kale, et l'autre pour avoir exprimé publiquement ses frustrations) commençaient à devenir des éléments encombrants et suspects pour le pouvoir ; le traitement marginal des femmes ministres a à voir essentiellement avec leur origine sociale et leur sexe. Ces ministres, qui cumulent deux attributs de dominé-e-s : femmes et individus issues de milieux modestes , sont, dans le gouvernement, les plus moins dotées socialement . Soit dit en passant, celles-ci sont aussi négligées par les médias d'Etat. Les caméras ne restent pas trop sur elles lors des réunions de conseils.

Les ministres « héritières » (au sens où l'entendent Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron) ont au contraire un traitement tout à fait différent. On leur accorde un temps de parole plus long que les autres femmes dans les conseils, on les applaudit pour un rien, etc.. Pourtant ces nouvelles recrues (les héritières) manquent singulièrement d'atouts politiques (comme la plupart des hommes de ce gouvernement d'ailleurs). Ce sont des techniciennes dépourvues de passé militant, ayant la seule confiance du chef de l'Etat, c'est-à-dire ne constituant pas pour lui des rivales en puissance. D'ailleurs, celles-ci ont été choisies parmi ces intimes et ces fidèles. Mais qu'il s'agisse des moins dotées socialement, des plus moins dotées socialement ou encore des héritières, elles subissent toutes la domination du chef suprême.

De ce point de vue, on peut donc faire l'hypothèse raisonnable que Martelly est en train de faire une utilisation politicienne de la question de la participation politique des femmes, et de celle du quota par la même occasion. Ce qui nous conduit justement à relever avec Charlotte L'Écuyer, l'un des hiatus observés dans l'application du quota : « avec le système du quota, ce ne sont pas les femmes elles-mêmes qui ont la charge du recrutement, mais les responsables du processus de recrutement » qui, nous ajoutons, sont des hommes majoritairement (chefs d'Etat, de gouvernement ou de parti). Les réflexions de l'anthropologue féministe Françoise Héritier sur le sujet s'inscrivent dans cette même perspective. Pour elle, l'application du quota « implique une véritable volonté politique éclairée ». Cette volonté politique éclairée dit-elle est « d'autant plus difficile à susciter qu'elle doit s'appuyer sur une décision altruiste des hommes au pouvoir, lesquels doivent accepter l'abandon d'une partie de leurs prérogatives et nous avons vu combien cela est de l'ordre de l'impensable».

Cela dit, si certaines militantes des droits des femmes voient dans le quota un outil efficace pour rééquilibrer le pouvoir entre les hommes et les femmes, d'autres pensent que le quota à lui seul ne pourra pas résoudre le problème. Les femmes bénéficiaires de cette action positive se retrouvent souvent en situation de vulnérabilité. Celles en particulier qui se font nommer par le Prince et qui la plupart du temps sont instrumentalisées par ce dernier !
Mais disons tout de suite qu'il ne s'agit pas là d'une spécificité haïtienne. Dans son livre Profession : femmes politiques, Mariette Sineau affirme :

« Le profil type des femmes politiques durant le septennat de Valéry Giscard d'Estaing est celui de femmes nommées par le chef de l'Etat, instrumentalisées par lui, servant de symbole et de faire-valoir. Leur promotion, loin d'être le résultat d'une politique partisane délibérée en faveur des femmes, garde un caractère personnel, et n'est pas de nature à entraîner une redistribution du pouvoir entre les sexes. Bien après avoir quitté le gouvernement, Monique Pelletier l'avouera sans fard dans une interview au Matin de Paris : « Les femmes ministres avant 1981 ont été des femmes alibis. J'ai moi-même été un alibi (26 décembre 1986»

Ainsi, face à l'enthousiasme qui a gagné, lors du remaniement en janvier dernier, certains milieux féministes qui font la promotion politique des femmes en Haïti, nous avions pensé qu'il était urgent de faire entendre d'autres voix -féministes aussi-, qui dévoilent l'hypocrisie et l'instrumentalisation qu'est en train de faire le pouvoir en place de la question. Une instrumentalisation qui peut nuire à la capacité revendicative même du mouvement des femmes, comme nous l'avions déjà relevé en janvier dans le communiqué cité dans l'introduction.

Ce qui s'apparente, en effet, à une révolution symbolique en matière d'égalité entre les sexes n'est autre chose, nous nous répétons, qu'une instrumentalisation, un « égalitarisme de façade, libéral et bourgeois » pour reprendre une expression de Michel Nestor. Un égalitarisme qui ne fait aucune remise en cause des rapports de pouvoir à l'oeuvre dans notre société, lesquels permettent l'exploitation des femmes, en particulier des plus pauvres. Les programmes sociaux bidon de ce gouvernement, exécutés de surcroit dans l'opacité la plus totale, et qui ciblent particulièrement les femmes, comme « Ti manman cheri » et « Kredi woz pou fanm lakay » sont de nature à creuser davantage le fossé des inégalités sociales de classe et de sexe existantes dans le pays.

Pour terminer, il est significatif de rappeler que c'est sous la présidence de ce président « promoteur de femmes ministres » que l'existence du ministère à la Condition féminine et aux Droits des femmes (MCFDF) a été pour une énième fois menacée. Mais cette fois très menacée. Le premier Premier ministre désigné par le président Martelly, M. Daniel Rouzier, inscrivait, avec l'accord du président en 2011, le MCFDF sur sa liste des ministères à supprimer pour des raisons, disait-il, budgétaires, alors qu'il allait annoncer en même temps la création de plusieurs nouveaux ministères et secrétaireries d'Etat. N'était la mobilisation des organisations de femmes haïtiennes et des féministes qui militent dans des partis politiques contre cette décision de supprimer le ministère, on parlerait au passé aujourd'hui de cette institution indispensable pour s'engager dans la voie de l'établissement d'une société égalitaire pour les deux sexes.

Marie Claude DORCE
Présidente de la Commission Antisexiste de l'OPL