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Le nouveau sondage du Brides et le « phénomène » Jovenel - L’influence des enquêtes d’opinion dans les campagnes électorales

 

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Brooklyn, NY  ce  23 Aout 2016 --- À coté de la hausse des prix des produits pétroliers, le premier sondage du Brides sur les intentions de vote pour les candidats aux prochaines élections d’octobre 2016 serait le sujet qui retient le plus l’attention du public. Pour la présidence, ce à quoi tout le monde semble être intéressé, le sondage place Jovenel Moise en tête de liste avec 41% des intentions de vote, suivi de Jude Célestin (25.2%), de Jean Charles Moise et Maryse Narcisse totalisant ensemble 20.1%. Si les élections devaient avoir lieu entre 8 au 15 août 2016, au moment de la cueillette des données, Jovenel Moise remporterait la présidence même dans l’éventualité d’une alliance entre Jude Célestin et 11 des 12 autres candidats ayant obtenus plus de 0.2% des intentions de vote. Si on additionne les pourcentages de vote de Jude Célestin (25.2%), de Jean Charles Moise (12.5%) et de Maryse Narcisse (7.6%), on obtiendra un total de 45.3% des votes dépassant légèrement la proportion attribuée au candidat de PHTK (41%).

Cela sous entend que Jude Célestin gagnerait seulement si les deux candidats de souche Lavalas accepteraient de le supporter. Même dans le cas d’une alliance entre ces trois candidats, la victoire du candidat de LAPEH serait très hypothétique dans la mesure où les votes ne sont pas forcément transférables en ce sens que quelqu’un qui vote Narcisse ne votera pas nécessairement Célestin. En d’autres termes, si la tendance exprimée dans le premier sondage du Brides se maintient jusqu’au 9 octobre, Jovenel Moise remportera la présidence quelque soit les alliances effectuées entre les autres candidats. Et ça c’est un véritable puzzle que j’appellerais « le phénomène Jovenel ».

 Mais, en quoi le sondage du Brides permet de comprendre et d’expliquer le phénomène Jovenel? Apres tout, un sondage sur les intentions de vote est un baromètre électoral permettant aux candidats concurrents de mesurer la tendance pour pouvoir réviser leurs stratégies en fonction des faiblesses identifiées. Les 170 pages du sondage de Brides saturés d’impressionnants tableaux, 327 au total, permettent-ils aux candidats de comprendre le comportement électoral des électeurs? Pour qui les jeunes votent-ils? La popularité du candidat gagnant s’explique t-elle par sa compétence? Son patriotisme ? Ses réalisations? Sa proximité avec le peuple? Quelles sont les principales raisons motivant le vote des travailleurs indépendants représentant environ la moitie des sondés, soit 40.5%? Le candidat de PHTK est-il le plus populaire chez les femmes (30.2%) ? Les hommes (68.2%)? Les jeunes de 30 ans ou moins (29.9%)?

 En tout cas, le premier sondage du Brides pour les prochaines joutes électorales ne permet pas de répondre à ces questions ô combien pertinentes. En effet, les 7 premiers tableaux de la page 17 à la page 19 présentent la répartition des sondés en fonction de certaines variables comme le sexe, le groupe d’âges, le statut d’occupation, la religion pratiquée, etc. Cependant, ces tableaux aident à comprendre presque rien. Par exemple, dire que 61.4% des sondés sont catholiques (tableau 4) ne veut pratiquement rien dire si on ne peut pas savoir quel candidat les catholiques votent le plus. Quel est le candidat le moins aimé par les étudiants représentant 14.7% des sondés (tableau 3)? Qu’est qui motive les 18.8% des chômeurs à voter et quel candidat votent-ils le plus? Ces réponses – qui   pouvaient être bien résumées dans des tableaux de contingence – aideraient non seulement à mieux cerner le puzzle Jovenel Moise, mais permettraient aussi aux candidats de définir des stratégies pour améliorer leur performance dans les zones de faiblesse identifiées. Donc à ce niveau, le rapport de sondage du Brides laisse beaucoup à désirer.

 Le Brides du professeur Fortuna pouvait offrir mieux, mais l’intérêt de l’institution semble être ailleurs. Le tableau 2 à la page 17 répartissant les sondés par groupe d’âges est, entre autres, un indice que la qualité du travail est techniquement questionnable confirmant l’hypothèse selon laquelle que « loin des objectifs de la connaissance des opinions, et même de la prévision électorale, les sondages peuvent parfois servir à des fins d’instrumentalisation, voire de manipulation de l’opinion publique[1] ».

 En effet, le tableau 2 est une distribution de fréquence divisant les sondés en des intervalles de classe selon la variable âge. En principe, les classes doivent satisfaire deux conditions : elles doivent être exhaustives et mutuellement exclusives. La première condition veut que les intervalles de classe contiennent toutes les valeurs possibles composant l’échantillon alors que selon la deuxième condition, les classes doivent être arrangées de telle sorte que chaque valeur observée appartienne à une classe et une seule. Par exemple, il n’est pas possible d’avoir deux intervalles de classe comme suivent :

30 – 40

40 – 50

tout simplement parce que 40 appartient à chacune des deux classes. Et c’est exactement ce qui est observé dans le tableau 2 de distribution de fréquence du sondage du Brides reporté ci-dessous : tableau 2- sondage brides - aout 2016L’ordre du classement constitue un autre aspect bizarre du tableau. Pourquoi l’intervalle de 30 – 40 ans précède l’intervalle de 18 – 29 ans ? En tout cas, bien que la validité technique du travail soit questionnable, il ne faut surement pas négliger son impact sur l’opinion. L’influence des enquêtes d’opinion dans les campagnes électorales est bien documentée dans une vaste littérature traitant de la sociologie des comportements politiques. Il est observé que les sondages peuvent, entre autres, contribuer à dessaisir les individus de leur volonté souveraine tout en orientant leurs préférences vers des candidats qu’ils n’auraient pas normalement choisis. L’individu rationnel ne gaspille pas son vote. Il vote stratégiquement selon Anthony Downs, l’auteur de An economic theory of democracy (1957). Un vote stratégique est « un vote pour un candidat autre que le candidat préféré motivé par la volonté que ce vote soit efficace[2] ». Il existe en effet deux possibilités de vote stratégique : (1) un vote stratégique inversé qui est l’acte d’abandonner son candidat préféré au premier tour, espérant qu’il sera de toute façon présent au second tour et (2) un vote stratégique dit vote utile qui consiste à abandonner son candidat préféré pour voter le candidat ayant la plus grande chance de gagner. Sauter dans le bon wagon – celui du vainqueur annoncé – est un autre effet psychologique des sondages appelé l’effet bandwagon s’apparentant au vote utile. Donc, un sondage est un véritable outil de communication politique. Ils peuvent, par les effets susmentionnés, changer toute une réalité électorale. C’est peut-être dans cette perspective qu’il faut comprendre l’émergence de plusieurs industries sondagières en Haïti pendant les élections de 2015 fabriquant des enquêtes les unes moins fiables que les autres. C’est peut-être aussi la raison pour laquelle qu’il ne faut pas ignorer certaines rumeurs faisant croire que des candidats auraient investis de sommes importantes dans la fabrication des sondages pseudo-scientifiques afin de stimuler les électeurs à sauter dans le bon wagon. A ce niveau, doit-on parler de sondages d’opinion ou de campagne d’intoxication de l’opinion ?

 Claude Joseph
Adjunct professor – Fordham University and Lehman College
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[1] Marquis, L (2005),  « sondages d’opinion et communication politique », p. 1. Les Cahiers du CEVIPOF. Centre de Recherches Politiques de Sciences Po

[2] Blais A, (2004), « Y-a-t-il un vote stratégique en France? », in B. Cautrès, N. Mayer (dir.), Le nouveau désordre électoral, Paris, Presses de Sciences Po, p. 279-301

 

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