Analyses & Opinions

Anthony Barbier sur le MOPOD et dialogue politique: Dans la perspective d’un large front patriotique pour la désoccupation du pays et la refondation de l’état/nation

anthony-barbier600Anthony Barbier

I.- Dialogue et Mobilisation Démocratique

L’année 2014 a débuté dans la confusion, Ceux qui craignaient le chaos que ne manqueraient pas de créer la mise à exécution des menaces du Président Martelly de constater la caducité du Parlement et d’organiser avec l’actuel CTCEP illégal et inconstitutionnel, des élections pour deux tiers du Senat en référence à la loi électorale de 2008, ont poussé un ouf de soulagement et ont eu une lueur d’espoir après le vote de la nouvelle loi électorale et surtout les discours d’apaisement des autorités (Président de l’Assemblée Nationale, Président de la République et Premier Ministre) à la réouverture Parlement le 13 Janvier 2014. Par contre pour tous ceux qui étaient pris dans la mobilisation contre le pouvoir Martelly/Lamothe ou qui espéraient que cette mobilisation allaient dynamiser une reconfiguration plus positive de la scène politique, l’année 2014 a débuté dans un certain climat de morosité politique suite à la mésaventure du 29 novembre 2013.

Pour l’histoire et pour la vérité, rappelons que la mobilisation contre le Président Martelly a commencé dès 2012, initiée par des partisans du pouvoir déçus des promesses non respectées du président. Certaines organisations populaires d’inspiration lavalassienne ont cherché à profiter de cette mobilisation informelle pour reparaitre sur la scène. Mais l’opposition formelle n’existait pratiquement pas. Les partis politiques et les organisations de la société civile qui animaient le mouvement démocratique entre 1986 et 2006, apparaissaient plutôt abasourdis après la catastrophe du 12 Janvier 2010 qui a littéralement cassé les reins du pays et fauché plusieurs de leurs militants et militantes, mais surtout après le cyclone politique provoqué par les manœuvres politiciennes du Président René Préval qui a affaibli et morcelé les partis comme la Fusion, l’OPL et Fanmi Lavalas en dévoyant dirigeants et parlementaires au sein de ces partis.

Le pouvoir Martelly/Lamothe imposé de haut et protégé par les forces d’occupation, paraissait ainsi sans limite parce que sans opposition formelle. Et, c’est pour remédier à cette situation que l’Initiative Citoyenne (IC) a sonné au Cap Haïtien le 17 octobre 2012, le lambi du rassemblement des forces démocratiques et progressistes. Le MOPOD (Mouvement Patriotique de l’Opposition Démocratique) est ainsi né autour de deux objectifs majeurs :

1)Accompagner le peuple revendicatif dans ses manifestations contre les dérives et fausses promesses du pouvoir

2)Favoriser et dynamiser le dialogue et la concertation entre les forces patriotiques, progressistes et populaires dans la perspective d’un grand frontla refondation de l’Etat/Nation dans le contexte d’une alternative démocratique et populaire favorisant à la fois l’intégration économique et sociale des masses appauvries et notre insertion en tant que nation souveraine dans le marché globalisé qui aujourd’hui se fait de plus en plus sans nous, sinon contre nous.

Les deux objectifs sont étroitement liés et c’est pour ne pas avoir saisi cette étroite et nécessaire liaison que les groupes lavalassiens qui étaient impliqués avec le MOPOD dans la mobilisation populaire, ont cassé cette dernière en cherchant à en prendre la direction exclusive. Aujourd’hui ils doivent commencer à se rendre compte que, contrairement à une prétention insensée, ils n’ont ni la légitimité, ni la capacité politique pour se proclamer « maitres exclusifs » de la mobilisation populaire. Au contraire le secteur lavalas déjà sérieusement affaibli par les dérives du pouvoir Aristidien et les manœuvres politiciennes du Président René Préval, est sorti davantage divisé de la mésaventure du 29 novembre 2013.

2.- Elections, Dialogue et Mobilisation Démocratique

Le MOPOD a redynamisé la scène politique et légitimé l’opposition démocratique à l’occupant et ses alliés au pouvoir. Par la mobilisation populaire contre les dérives du pouvoir et l’idée d’un dialogue constructif pour la cohésion des forces démocratiques et populaires, le MOPOD a réveillé l’esprit de résistance et l’instinct combatif de notre peuple. L’espoir progressivement renaissait..

Mais l’occupant a vite compris et a déployé en conséquence une stratégie à double volet visant à cassé la mobilisation populaire et à récupérer l’idée du dialogue promue par le MOPOD. D’un côté il fait pression sur le Parti Fanmi Lavalas pour l’obliger à désavouer ses bases populaires impliquées dans la mobilisation pendant que, d’un autre côté, il aiguillonne le Président Martelly vers un ensemble de concessions qui le rendent méconnaissable. Sans vraiment changer son arrogance et ses propos grivois vis-à-vis du Parlement et de la classe politique, le Président a multiplié vers la fin 2013 les appels au « dialogue pour les élections » tout en feignant d’autres concessions mineures lui permettant de conserver l’essentiel pour gagner les prochaines élections ::

-       le CTCEP tonton Noël, inconstitutionnel et illégal ;

-       le Gouvernement Lamothe, corrompu et incompétent, mais décidé à mobiliser toutes les forces conservatrices et les ressources publiques du pays pour entretenir le chaos indispensable au statu quo.

Personne n’est dupe que ce changement de stratégie a été dicté et imposé au pouvoir par l’occupant. Mais cela répond aux préoccupations des forces conservatrices internes qui craignent le départ des forces d’occupation dont la présence leur parait indispensable au maintien du système actuel fondé sur la rente, la prédation et l’exclusion sociale. En attendant de restaurer la dictature comme seule garantie de survie pour ce Système.

Le soit disant dialogue avec le pouvoir Martelly/Lamothe sous l’égide de la CEH pour des élections prétendument crédibles, répond à une stratégie élitiste et conservatrice visant à des « élections sans le peuple » pour sauvegarder le système en attendant de restaurer la dictature. On dialogue entre amis pour légitimer l’occupation et l’impunité du pouvoir Martelly/Lamothe qui est un pouvoir corrompu et illégitime n’ayant aucune autonomie propre autre que celle d’exclure et réprimer pour voler, piller, extorquer

Les formations politiques comme la Fusion, l’OPL et La KID qui depuis 1986 étaient au cœur de la mobilisation démocratique pour le changement de ce système inique, se montraient jusqu’à présent réticentes face à la mobilisation démocratique du MOPOD contre les dérives de l’équipe Martelly/Lamothe sous prétexte qu’elles désapprouvaient la présence des groupes de base lavalas. Aujourd’hui elles s’allient au parti Fanmi Lavalas et à Kontra-Pèp pour dialoguer avec le pouvoir et ses alliés en vue de partager le gouvernement et les prochaines élections. Ce faisant, ils ont choisi le camp des ennemis du peuple car toutes les élections/magouilles et chauvesouris qui ont contribué à ensanglanter le tissu social, à morceler et atomiser le mouvement démocratique depuis la fin des années 1990, ont été préparées, financées et proclamées par l’occupant et ses alliés au pouvoir. Les dirigeants historiques de ces partis le savent, mais fatigués et épuisés ils optent pour la survie dans le système.

3.- Le MOPOD n’est ni populiste, ni extrémiste

La mobilisation que prône le MOPOD n’est pas populiste dans le sens précis qu’elle ne vise pas à promouvoir un « leadeur sauveur », mais à dynamiser la cohésion des forces démocratiques et populaires pour légitimer notre demande de désoccupation et nos actions visant la refondation de l’Etat/Nation. Elle vise à mobiliser le peuple dans toutes ses composantes, économiques, sociales et politiques dans les départements, les communes et les sections communales autour des quatre crise majeures qui tenaillent le pays menaçant son existence même :

-       La crise de souveraineté politique (Le pays est occupé)

-       La crise sociale (Nous entretenons la plus grande masse de pauvres dans la caraïbe)

-       La crise de développement économique (L’économie de rente ne produit plus rien, même si la « raison rentière[1] » subsiste)

-       La crise environnementale

Face à ces quatre crises qui nourrissent les misères de notre population, le MOPOD propose un dialogue inclusive, démocratique et populaire autour de cinq objectifs définissant sa vision du processus de refondation/reconstruction nationale :

-       La stabilité sociopolitique par la mise en place et le renforcement des institutions prévues dans la Constitutions de 1987 pour consolider la démocratie représentative et participative ainsi que le développement humain durable.

-       Le développement économique durable (création de mécanismes et d’infrastructures de production durable de richesses économiques);

-       La protection de l’environnement naturel et du patrimoine culturel haïtien ;

-       La justice Sociale (distribution équitable de richesses en créant des mécanismes permettant d’éliminer graduellement la pauvreté et de réduire les inégalités criantes) ;

-       La récupération de la souveraineté politique en commençant par un retrait négocié et progressif  de la MINUSTAH et ses forces armées;

La mobilisation du MOPOD n’est pas jusqu’auboutiste non plus. Elle réclame la démission de l’équipe Martelly/Lamothe pour bien signifier au peuple que le MOPOD ne dialogue pas avec ses ennemis. Mais que cette équipe parte maintenant ou dans deux ans à la fin du mandat du Président Martelly, le MOPOD se structure en un mouvement politique pour offrir à notre peuple un instrument stratégique pérenne capable de mobiliser des moyens et méthodes de luttes non violentes, pacifiques et démocratiques pour gagner les prochaines élections.

Dans ce sens, le MOPOD n’est pas une alliance électorale, mais un espace pérenne de mobilisation patriotique, démocratique et populaire pour la désoccupation du pays et la Refondation de l’Etat/nation. C’est dans cet esprit que dans sa résolution No 15 à la retraite de la Côte des Arcadins, le MOPOD se déclare « resté  ouvert aux autres forces démocratiques, populaires et progressistes désireuses de le rejoindre dans le souci de construire un large front républicain »

4.- Faire la politique autrement

La jeunesse majoritaire en Haïti et dans la Diaspora n’a cessé d’exiger une autre façon de faire la politique pour sortir de la tradition du présidentialisme autocratique qui projette le Président de la République comme seul figure de proue du système garantissant le partage des dépouilles de la rente. Le MOPOD propose une voie de faire la politique autrement d’une part en offrant un espace de mobilisation sur les problèmes structurels du pays, en particulier :

-      L’intégration nationale, en particulier des masses exclues depuis 1806

-      L’insertion internationale sur une base souveraine et digne, moyennant :

-      La création de richesses dans le contexte d’une économie productive et solidaire, et :

-      La mise en place d’un Etat légitime fondé sur le droit pour garantir la cohésion et la paix sociale

D’autre part, en institutionnalisant la méthode des élections primaires qui offrent aux multiples candidats une chance d’être choisi pour le poste convoité et une autre de faire partie d’une équipe de pouvoir avant et non plus après les élections. La méthode traditionnelle d’un président illégitime parce que issu d’élections frauduleuses organisées sous l’égide de puissance tutrices qui l’affaiblissent pour mieux le dominer, ne tient plus la route. Elle crée et entretient l’instabilité et le chaos. Le nouvel autocrate président n’inspire confiance à personne, parce que illégitime et affaibli. Les accords politiques doivent être conclus avant les élections dans une dynamique de construction d’un pouvoir cohérent valorisant les qualifications et compétences individuelles et collectives en rapport avec les solutions envisagées aux différents problèmes du pays.

Anthony Barbier
Sociologue


[1] Alain Giles, la raison rentière, Rencontre. Revue haïtienne de société et de culture, No 24-25, janvier 2012.

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