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Du Taiwan de la Caraïbe à Ayiti Dekole : plusieurs déclinaisons d’un seul et même projet.

haiti-dkolePar Pati James -- Au cours de la décennie 70 du siècle dernier, Baby doc  rêvait de faire d’Haïti le Taiwan de la Caraïbe. Au lieu   de devenir  le  Taiwan   tropical, Haïti, à la fin du règne de Jean-Claude Duvalier, allait s’affirmer comme le plus grand  producteur de boat people dans la zone Amérique. Le << miracle asiatique >> sous les tropiques  n’aura pas lieu.

Puis,  avec le général Henry Namphy  et le fameux Conseil National de Gouvernement, c’était << la bamboche démocratique >>. La queue du macaque ayant été coupée le 7 février 1986. Sous la houlette du << Chicago boy >>  Leslie Delatour,  le plan d’ajustement structurel-  imposé aux dirigeants haïtiens depuis 1973 par le FMI, qui n’a jamais rien à se reprocher-  allait servir de panacée pour sortir Haïti du tréfonds de   l’abîme. Sans l’affirmer, le modèle, en cette période de transition, n’est plus Taiwan mais plutôt le Chili de Pinochet. Car l’Orient est vraiment trop loin et, comme disent les mexicains, nous sommes  plus près des américains que de Dieu. En véritable gringo, sans crainte  ni gêne, Leslie Delatour alors ministre de l’Économie et des Finances, est sur tous les rings, dans tous les médias, à défendre et à justifier ses coups de poings assassins : liquidation des entreprises publiques au profit  de mercenaires du secteur privé, élimination des barrières douanières, révocations massives dans l’administration publique, privatisation de l’enseignement supérieur, renforcement des infrastructures de sous-traitances, affaiblissement du secteur agricole. La potion est amère, beaucoup plus amère qu’un  << remèd chwal >>. Mais <<  l’impeccable Leslie >> est persuadé que c’est << la formule >>. Un matin de juin 1986, répondant à un petit groupe de syndicalistes qui lui demandaient des explications concernant la fermeture de  l’usine de Darbonne, il a dit à l’un d’eux, en le regardant dans les yeux et avec toute l’arrogance qu’on lui reconnaissait : << Si vous croyez pouvoir rentabiliser l’usine, donnez-moi juste  un dollar et prenez la >>  Timides,  sans grande formation théorique, donc incapables de discourir sur l’économique,  les pauvres syndicalistes, abattus et pâles, sont repartis ce jour-là avec le sentiment qu’ils venaient d’affronter  un Terminator, un Invincible qui, en plus de son verbe, allie science et pouvoir.

Les pauvres syndicalistes sont repartis ce jour-là avec le sentiment qu’ils venaient de perdre  leur dernière bataille et qu’il ne restait plus de combat à livrer. Revanche historique de Goliath contre le petit David !  Mais, contrairement au Chili où, sur les cadavres des militants de l’Unité Populaire et avec le sang des  mineurs, la dictature a pu ériger des  bases  pour la croissance et la modernisation, en Haïti, la bamboche néolibérale, entre 1986 et 1990,  aura transformé le pays en un vrai bordel, une entité  chaotique , ingouvernable. Des électeurs massacrés avec leurs bulletins de vote en main. Deux (2) coups d’état, l’un contre  Lesly Manigat pour avoir tenté une percée louverturienne, et l’autre contre le général Namphy lui-même qui rêvait pourtant de donner au pays un loock aussi admirable que le sien, << pawòl tafya>>, dira laconiquement une méringue de Koukman Eksperyans. Instauration du gangstérisme d’état avec Prosper Avril et apparition du phénomène zenglendo qui évoluera,  plus tard, vers la  mode kidnapping. Sur le plan strictement économique et financier, le constat n’est pas moins dramatique : fin du système de parité fixe (5 gourdes pour 1 $US) entraînant la décote exponentielle  de la gourde par rapport à la devise américaine, avec des effets négatifs sur la balance commerciale, sur la production  et sur  le niveau de vie des couches les plus vulnérables de la population ; nouvelle vague d’émigrations  entraînant fuite de cerveaux et de mains d’œuvre  qualifiées, avec des conséquences tout aussi  négatives sur le développement  des capacités et des performances nationales. Haïti, au début de la décennie 90, est un État fragile, affaibli, ruiné et avili, avec une masse de pauvres et une minorité d’affairistes. Les lendemains qui chantent du néo libéralisme n’auront été qu’un leurre


Ensuite c’était Lavalas, avec une rhétorique égalitariste "Fòk wòch nan dlo konn doulè wòch nan solèy" et des méthodes peu conventionnelles. Haïti, vers la  fin de l’année 1990, est, en effet, une poudrière. Les militants des organisations populaires, appelés avec un brin de  sympathie les OP, sont très actifs sur le terrain. L’anti impérialisme s’impose de plus en plus comme la nouvelle culture  des jeunes. Les étudiants de la FENEH  revendiquent Charlemagne Péralte comme figure emblématique de l’anti américanisme.  Dans les facultés de Port-au-Prince,  les refrains du chanteur engagé Manno Charlemagne sont sur toutes les lèvres, << ou vin lakay wen ou bwè Klerin m ou vin lakay mwen ou bwè tafya m epi w monte sou vant fanm mwen. Koulangèt manman w blan >>. La tension monte. Le cynisme des conservateurs ayant fait place à la mobilisation populaire. Dans le monde rural, le mouvement paysan s’organise. Chavannes Jean Baptiste, dans le Plateau Central. Jean Marie Vincent dans le Nord’Ouest, particulièrement à Jean Rabel où les familles Lucas et Poitevien venaient  de perpétrer un massacre contre les petits paysans sans terre. Dans la  Grand ‘Anse,  Monseigneur Willy Romélus se fait la voix des sans voix. Et si le leader communiste René Théodore n’a pas l’adhésion du pays, il est admiré et apprécié. Il a le verbe. Il est charmant. Il est courtois. Dans la diaspora, le père Jean Juste s’active et Farah Juste chante l’espoir. A Port-au-Prince, K Plim et son complice Turneb Delpé  lancent le mouvement Kòk kalite /Lavalas. Le 16 décembre, le père Titid, après des années passées à dénoncer le capitalisme comme un péché mortel, est élu président de la République. Haïti étonne. Haïti bout. À radio Haiti Inter, Jean Dominique salue cette victoire en se référant à Jacques Soleil. << Les peuples sont comme les arbres. Ils fleurissent à la belle saison>>, dit-il, dans un éditorial fleuve de 40 minute et 21 secondes. Haïti semble vivre une nouvelle ère.

Et pour avoir voulu se mettre à contre-courant de l’histoire, le docteur Roger Lafontant, véritable icône du macoutisme, paiera de sa vie  sa myopie politique. Mais, dans la cacophonie ambiante, une  voix résonne, comme une  mauvaise prophétie, celle du monseigneur Ligondé : << Aprè dans tanbou lou. Pèp ayisien gen pou manje wòch>>, dit cet homme qui pendant longtemps a personnifié le prestige de ce que les duvaliéristes appellent, non sans une certaine fierté, le clergé noir. En effet, après l’euphorie, c’est la désillusion. Coup d’état.  Exil du prêtre président aux États-Unis d’Amérique. Embargo économique contre Haïti. Retour du président escorté des marines de l’oncle Sam, en octobre 1994. A nouveau, les blancs débarquent ! Le président américain Bill Clinton promet au peuple haïtien des centaines et des centaines de kilomètres de routes. Les premières actions du gouvernement constitutionnel rétabli sont déconcertantes : révocation massive dans l’administration publique, réduction du tarif douanier,  privatisation d’entreprises publiques et nomination du << Chicago boy>> Leslie Delatour, le même, à la tête de la Banque centrale (BRH). Le peuple ne reconnaît plus le Titid des années 90-91. Bien sûr il y a eu le coup d’état du 30 septembre, les années d’exil du prêtre président, les négociations avec le Black Caucus, les soirées mondaines chez les kennedy, dans le Massachussets, la rencontre de Mildred. Mais tout ça n’explique en rien les transformations du leader des pauvres.  Le président Aristide, que le peuple n’appelle déjà plus Titid, va si loin dans l’application des recettes néolibérales que même les autorités de la Banque Mondiale se verront  obligés de lui demander de ralentir sa course. Ce qu’il ne fera pas. Car cette politique génocidaire va continuer, à travers les actions de son marasa  René Garcia Préval qui, incapable d’apporter des réponses concrètes aux attentes du pays, invitera la population à << naje pou sòti>>. L’anarcholibéralisme n’aura été que la prémisse annonçant  l’ère des << bandi legal >>.

Après Lavalas, c’étaient donc Lespwa et Inite, ses deux variantes. La transition Alexandre/ Latortue n’ayant été qu’un  intermède entre deux actes d’une même tragi-comédie. Malgré sa piètre performance lors du mandat de 1997 - 2000, Ti René est proclamé à nouveau président en 2006, après deux  chaudes journées de manifestations ponctuées de violences et de menaces contre le secteur privé (A noter que le même scénario sera reproduit en 2011 à l’occasion de l’élection de Michel Martelly). Cet homme à la barbe grisâtre et à la démarche plutôt timide,  que Washington considère à l’époque comme << un allié >> et comme le << seul politicien incontournable >> sur le terrain haïtien, est passé maître dans l’art de la corruption et de la manipulation. Avec un cynisme à nul autre pareil, Ti René va entreprendre un travail de démantèlement systématique des partis politiques. Il va aussi, aidé par sa femme  Elizabeth Débrosse, courtiser la classe des affaires qui verra en lui un << gentleman>>. << Quand ti René .promet quelque chose, il le donne>>, dit un homme de la vieille garde de l’oligarchie traditionnelle. C’est vrai. Il avait promis de combattre le projet de loi sur le salaire minimum de Steven Benoît. Il l’a fait. Il avait promis de liquider la TELECO. Il l’a fait. Il avait promis d’affaiblir le ministère des travaux publics au profit du CNE. Il l’a réussi.  Ti René, pendant son deuxième mandat, aura donc tout fait pour affaiblir le secteur politique, consolider ses réseaux, affaiblir les institutions nationales, renforcer la disparité entre les possédants et les pauvres, rendre donc le pays beaucoup plus inégalitaire et  beaucoup plus dépendant par rapport à l’internationale. Avec lui, c’était déjà le règne de la politique compas direct sur fond mercantile… la banalisation du politique.

Et puis, la bande à Sweet Micky est arrivée dans le chaos haïtien, produit de trente-sept (37) années d’application aveugle de la politique néolibérale dictée par les États-Unis d’Amérique et les institutions de Breton Woods et  aussi produit des effets du séisme de magnitude 7 du 12 janvier 2010. Les politiciens ayant conduit le pays au bord de l’abîme, dit le président du compas, il faut le changement. Avec un thème, pour le moins, audacieux et un slogan simple << Tèt kale>> qui sonne comme une réplique donnée à T Vice, un troisième jour gras, au champ de Mars, Micky s’impose  comme celui qui, en cette période électorale 2010-2011, incarne le changement, la rupture, l’avenir, la modernité. Ses discours de campagne sont tranchants. Il dénonce la lenteur du processus de la reconstruction post séisme, le laxisme du CIRH, le gaspillage des ONG, les pratiques de corruption du gouvernement Préval/ Bellerive. Candidat atypique, il dénonce aussi le manque de pragmatisme des intellectuels. Et comme au carnaval, la formule a marché. Après plusieurs manifestations violentes, aux Cayes comme à Port-au-Prince, et des négociations sur fond de dilatoires entre Préval, l’OEA et les ambassades américaine, canadienne et française, suite à un verdict prononcé d’une gueule ferme d’Hilary Clinton, Michel Joseph Martelly est  élu président de la République. Une victoire qui s’inscrit dans le cadre de la stratégie  de banalisation du politique mise en œuvre par René Garcia Préval et renforcée par l’ambassade américaine. Avec un chanteur de compas direct comme président de la République, le peuple haïtien, qui depuis longtemps déjà a cessé de faire l’histoire, a un amuseur reconnu d’utilité publique comme leader. Pour les tenants de la politique compas direct, il faut un peuple qui applaudit et qui  rit non qui questionne. Et Martelly le sait. Ses premières actions d’éclat comme président de la République montrent clairement qu’il est un produit du système traditionnel qui ne croit ni aux institutions démocratiques ni en la souveraineté nationale. Arrestation du député Bélizaire, critiques acerbes contre   la presse indépendante, décoration de Bill Clinton,  propagandes  autour des projets bidons initiés sous le gouvernement de Préval comme 16/6, Kay Pam et le fameux parc industriel de Caracol où déjà on entend la grogne des ouvriers qui n’ont que 150 gourdes comme salaire journalier.. Sans imagination, réduisant la politique aux actions de communication, l’équipe Tèt kale, qui exprime pourtant le voeu de faire d’Haïti un pays émergent à l’horizon 2030, piétine et s’enfonce tête baissée  dans le plan néolibéral visant à faire d’Haïti un État faible avec une économie axée principalement sur l’industrie de la soustraitance et du textile. Ayiti dekole est un  beau slogan. Mais avec le projet rose, Haïti ne décollera pas. Ce projet s’inscrit dans la continuité des politiques dictées par FMI et les  États-Unis d’Amérique et appliqués par tous les gouvernements haïtiens de 1973 à 2011. Ce sont des recettes, véritable << bouyon rechofe >> qui n’ont fait que détruire les véritables ressources du pays. Bill Clinton lui-même le reconnaît en admettant sa culpabilité dans l’effondrement  de la production du riz haïtien au profit du riz américain à travers la réduction du tarif douanier imposé aux dirigeants haïtiens. Mais, têtu comme une bourrique, Bill Clinton persiste. Pour lui, le bonheur d’Haïti, aujourd’hui, est dans la loi Hope et la  loi Hope seulement, entendez par là,  la soustraitance et le textile. Or comment faire d’Haïti un pays émergent avec une économie axée uniquement sur l’industrie d’assemblage ? Comment jeter les bases du développement durable d’Haïti quand, à travers le projet de Caracol, on risque de détruire la plus grande aire marine protégée du pays, ce qui aura un impact négatif non seulement sur  l’environnement mais aussi sur l’industrie de la pêche et le tourisme. Comment faire d’Haïti un pays émergent à l’horizon 2030 si, dès aujourd’hui, on ne fait rien pour amorcer le passage du pays à l’économie verte ? Comment permettre à Haïti de décoller sans une rupture avec le néo libéralisme taillé sur mesure pour ce peuple  craint et bridé parce que porteur d’une mémoire à risque ?

Martelly, comme ce fut le cas pour René Garcia Préval, ne pourra pas réussir là  où Jean Bertrand Aristide et Jean-Claude Duvalier ont échoué. Avec Ayiti Dekole,  Haïti ne décollera pas. Les  forces progressistes haïtiennes, conscientes et éclairées, de l’intérieur comme de la diaspora, doivent se préparer à de nouveaux combats.

Patti James
Source: Forum Tout Haiti