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Haïti : La Nouvelle Mise à Mort de Jean-Jacques Dessalines

17 oct 2014 manifestation anti martelly   dessalines cheval touthaitiPhoto: Dessalines (volontaire haitien) - par Jean Marc Herve Abelard

« ...Elle ne put réprimer un élan d'orgueil maternel en s'écriant à haute voix devant le corps diplomatique au grand complet : si j'avais su que mon fils allait devenir président de la république, je l'aurais envoyé à l'école. » Gabriel García Márquez, L'Automne du Patriarche.

Par Castro Desroches  --- « Ceci est inacceptable. C'en est trop. Notre malheureux petit pays ne peut pas supporter les frais de tant de clowns et de shows médiatiques de petits profiteurs. Cela doit cesser. » Ce sont ces réflexions de l'agronome Jean-André Victor (Ranmasé, Radio Caraïbes, 19 juillet 2014) qui sont revenues à l'esprit à l'occasion du spectacle saugrenu et révoltant offert le vendredi 17 octobre, près du Pont Rouge, par le personnage caricatural qui tient lieu de président d'Haïti.

Ce n'est pas sans raison que Jean-Claude Duvalier s'énervait lorsque l'on comparait son régime à celui de Michel Martelly. Tout assassin et kleptomane qu'il fut, il sut garder jusqu'à la fin, un minimum de décorum. Paix à son « arme ».

C'est donc dans une ambiance de bacchanales et de profanation que s'est déroulée cette année la commémoration du 208e anniversaire de l'assassinat du fondateur de la Nation haïtienne. Ce spectacle excentrique et insolite de la clique cynique qui se pavane au pouvoir, constitue « une grande première » dans les annales de la policaillerie haïtienne pourtant prodigue en dirigeants insensés et loufoques. Des dizaines de milliers de dollars ont été décaissées en vue de satisfaire l'appétit de jouissance des joyeux lurons qui entendaient coûte que coûte se défouler au cours de cette journée de deuil national. Dans le même temps, certains fans du régime sont restés sur leur faim et ont proféré des menaces graves à l'encontre du ministre de la communication Rudy Hériveaux qui n'a pas délivré l'argent promis pour faire acte de présence sur le lieu du crime. La popularité, paraît-il, ça se paie en espèces sonnantes et trébuchantes.

En cette nouvelle journée de honte nationale, on aura vu aussi, un travesti en rut (à la Sweet Micky : perruque, mini-jupe et culotte rose) recevoir en cadeau une moto, tandis que le chef de l'État (mais dans quel état ? Pantalon blanc transparent...) encourageait la foule à lancer des propos grivois. Ambiance babylonienne. Déhanchements. Sacrilège. Étrange manière de célébrer « la vie » de Dessalines. À ce sujet, il faudrait peut-être consulter l'éminent professeur Sauveur Pierre-Étienne, pour lui demander son avis. Le régime « tet kale » aura bel et bien besoin d'une éminence grise pour l'aider à faire face à la nouvelle vague de manifestations de l'opposition dite « radicale ». La seule, la vraie.

À défaut de pouvoir lui-même se déguiser ce jour-là, le président d'opérette a trouvé dans la foule son alter ego. Un travesti taillé sur mesure et impatient de passer aux actes. Il connaît bien le goût de sa bouche. Avec cette moto flambant neuf, l'heureux récipiendaire ne devrait pas avoir de problèmes à trouver la route du palais national pour les suites nécessaires. Cependant, en toute objectivité, il faudrait féliciter M. Martelly de n'avoir pas enlevé sur place son pantalon. En ce sens, il y a eu plus de peur que de « mâle »...

Dans tous les pays qui se respectent, les chefs d'État se recrutent parmi les sénateurs, les députés, les gouverneurs, les anciens ministres, les dirigeants de partis politiques, les maires et même les grands-mères...Des femmes et des hommes qui ont fait leur preuve dans la gestion des affaires publiques et qui peuvent obtenir, en bonne et due forme, un certificat de bonne vie et mœurs. En Haïti, où l'on s'enfonce davantage dans la voie du sous-développement et de la dépendance, le chef de l'État a été choisi, par les pays « amis », en qualité de roi du carnaval. On retrouve ainsi, à la tête de l'État, un individu crapuleux à qui on ne confierait pas, pendant une minute, son argent, ses enfants et même ses animaux domestiques.

Après trois ans et demi d'exercice du pouvoir, on s'attendrait, peut-être, à l'émergence d'un minimum d'étiquette ou même d'un faux-semblant de dignité. À force de jouer journellement le rôle de président, le comédien ne finit-il pas par se confondre avec le personnage par effet de mimétisme ? Ne finit-il pas par absorber par effet d'osmose le sens de la mesure et de la pondération ? Peine perdue. On a affaire, ici, à homo erectus. Un sous-primaire incapable d'évoluer mais qui pourtant accumule des richesses dans la Caverne d'Ali Baba. Que faire alors ? Dans un article intitulé Leurs Jardins publié dans les colonnes du Nouvelliste le 27 septembre 2013, le célèbre écrivain haïtien Gary Victor semblait avoir déjà formulé la réponse à cette épineuse question: « Même dans la démocratie américaine on reconnaît au peuple le droit de faire ce qu'il y a à faire si ses élus se révèlent des bouffons, des fous ou des tyrans. » Trois points de suspension.

Tandis que les suppôts du régime Martelly/Lamothe se défoulaient librement sur le terrain de l'ancienne aviation, une manifestation anti-gouvernementale qui prenait son envol en direction de Pétion-Ville a été brutalement réprimée. Le DG de la Police Nationale, Godson Orélus, a clairement choisi son camp et est devenu un danger public pour ceux qui combattent le règne de l'infamie. On se rappelle que pendant l'été, à Miami, il avait troqué ses oripeaux de gendarme en vadrouille pour s'accoutrer de l'uniforme rose de bandit légal. Dans son for intérieur, il ne comprend pas la nécessité de conserver, ne serait-ce qu'une apparence de neutralité et d'indépendance par rapport à l'homme fort du moment. Il est devenu le bras armé de Martelly et ne se fait pas prier pour gazer les manifestants et les journalistes.

Miné dans tous ses compartiments par la corruption, la tentation autoritariste et l'incapacité d'organiser même un semblant d'élection, le régime « kale tet » ne sait plus où donner de la tête. Il souffre d'un grave déficit de crédibilité et se livre à une constante campagne de propagande tapageuse pour donner l'impression qu'il fait quelque chose en dehors des « vols » répétés entre nulle part et ailleurs. Banderoles aériennes à la gloire du « chef suprême », spots publicitaires, appels robots, billets verts, poses de premières pierres, tôles rouges, miroir aux alouettes et aux pintades roses.

Ce que l'on considère ailleurs comme relevant d'un petit maire de province (la réfection d'un parc, l'agrandissement d'un édifice public, l'achèvement d'un projet entamé sous une administration précédente) devient de nos jours une affaire nationale taillée à la mesure d'un président de pacotille en mal d'inaugurations et de publicité quotidienne. « Avant moi, le néant. C'est pour la première fois que... » Jamais on n'aura vu autant de « réalisations ». Un million cinq cent mille enfants envoyés à l'école buissonnière. Quatre cent mille emplois créés par le Ministère de l'Imagination et le Ministère du Chômage. Un nombre incalculable de stades olympiques bâtis par « l'ingénieur » Olivier Martelly, diplômé de l'Université Mozilla Firefox. Diminution du kidnapping avec l'arrestation des alliés du pouvoir. Réduction par décret de l'insécurité et du trafic des stupéfiants.

On dira ce qu'on dira, ce régime a réussi sur toute la ligne en matière de mystification et de propagande. Entretemps, la faim rose montre ses dents de Charles Oscar et l'attente des élections se fait de plus en plus impatiente.
Qu'est-ce l'histoire récente du sous-continent enseigne sur le destin des dirigeants comme Michel Martelly ?
Dans tout pays à prétention démocratique, le Parlement prend ses responsabilités. Il procède à la mise en accusation et à la destitution du chef d'État corrompu et pervers. Dans un ouvrage intéressant (intitulé Presidential Impeachment and the New Political Instability in Latin America), Aníbal Pérez-Liňan, professeur de sciences po à l'Université de Pittsburg, constate que nous sommes à l'ère des destitutions. Malheureusement, en Haïti, la Chambre est l'antichambre de la corruption. A de rares exceptions près, députés et sénateurs s'achètent au plus offrant.

En fin de compte, la course à la présidence a été un investissement financier très lucratif pour le duo Martelly/Lamothe. Bingo ! Ils ont gagné le gros lot. Ils ont trouvé une caisse publique remplie de pétrodollars vénézuéliens que les gouvernements successifs auront à rembourser, on ne sait trop comment. Il faudra attendre le départ des gangsters au pouvoir pour évaluer l'étendue des dégâts. En attendant, c'est la valse des millions. Le président Obama, lui-même, ferait figure de « petit avocat pauvre » par rapport à ceux qui, après la faillite en Floride, sont revenus se faire une santé financière en Haïti, le pays de l'opportunité par « excellence ». La campagne pour les élections présidentielles de 2015 est déjà lancée. À défaut d'un Ti Micky, « Mini-Me » Laurent Lamothe s'affirme de plus en plus comme « l'héritier du trône. » Tambour battant, il mène campagne aux frais de la marquise. Pour Martelly, la continuité s'avère extrêmement critique. Il y va de son avenir. Il y va de sa liberté. Il n'est certainement pas question de passer le pouvoir à un rival qui va déballer le linge sale sur la place des « zéros ». D'ores et déjà, la bataille s'annonce très serrée entre le cartel Martelly et ceux qui aspirent à le déloger du palais. Ce qui est certain, c'est qu'il ne saurait y avoir d'élections libres et démocratiques sous ce gouverne/ment dont le mandat a été, paraît-il, d'organiser deux carnavals par an.

Castro Desroches
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Photo courtoisie: Jean Marc Herve Abelard

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