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Haïti et la République Dominicaine doivent choisir entre la Coopération et la Confrontation !

martelly dominicain president medilla

Une ile, deux pays et une histoire tumultueuse

Par Paul Gustave Magloire --- Le Docteur Jean Price-Mars a parlé du profond problème qui existe entre Haïti et la République Dominicaine basé sur l'histoire, la géographie et l'ethnologie. Pourtant ces deux pays partagent une ile. Haïti, à l'ouest, avec un tiers de l'espace soit 27,500 kilomètres carrés, formé en grande partie de montagne; son voisin est à l'est, avec 48,730 kilomètres carrés formés en grande partie de plaine. Les deux pays sont séparés par une  ligne frontalière terrestre d'environ 360 kilomètres et chacun a une population d'un peu plus de 10 millions d'habitants. Haïti prit son indépendance de la France le Premier Janvier 1804. La République Dominicaine prit la sienne d'Haïti, le 27 février 1844. Nous allons y revenir...

 Que ce soit la République d'Haïti ou la République Dominicaine, aucune ne peut s'enorgueillir d'être sans tache l'une vis-à-vis de l'autre. L'histoire en témoignerait autrement. Mais, dans le cas de ce qui se passe aujourd'hui, Haïti est en droit de se considérer l'objet d'une agression. En effet, traditionnellement, avec la défaillance économique de notre pays, les haïtiens sans papiers qui cherchent à traverser la frontière pour aller chercher un mieux être dans la République voisine, sont refoulés presque quotidiennement vers leur pays d'origine, le plus souvent après avoir été dépouillés de tout ce qu'ils ont sur eux de valeur, et le plus souvent aussi sont maltraités par les agents qui les ont attrapés, s'ils n'ont rien à payer pour se prémunir contre les sévices corporels.

 Selon les nécessités politiques de la République Dominicaine, surtout en période électorale, les autorités de ce pays voisin intensifient la chasse contre les haïtiens sans papiers qui vivent dans leur pays. Et ils sont rapatriés. En grande partie, cette population d'immigrés illégaux sont les vestiges de programmes ou d'accords établis par les autorités haïtiennes et dominicaines. En effet, à la fin de la première partie du XXème siècle, l'industrie du sucre était devenue très florissante chez notre voisin et la main d'œuvre haïtienne a été utilisée pour les périodes de récoltes, appelées la zafra. Durant ces périodes, le plus souvent, les autorités haïtiennes acceptaient de signer des accords avec le pays voisin pour envoyer des dizaines de milliers de travailleurs journaliers pour la zafra. Mais, si les autorités haïtiennes soutiraient des profits individuels de ces accords, les intérêts des travailleurs haïtiens de la zafra ont toujours été négligés. Même quand ces accords prévoyaient le retour de ces travailleurs, de façon organisée, dans leur pays d'origine, ils étaient abandonnés à leur sort chez le voisin et devenaient une masse de travailleurs corvéable à merci, et vivant dans les bateys, les habitations des travailleurs du sucre, dans des conditions infrahumaines. En effet, quand les circonstances politiques ne permettaient pas aux autorités dominicaines de trouver un accord avec les autorités haïtiennes pour la zafra, ces masses de travailleurs des bateys servaient comme des réserves disponibles. Pour compléter la main d'œuvre nécessaire à la zafra, les autorités dominicaines fermaient les yeux sur les travailleurs haïtiens qui traversaient la frontière sans papier. Parfois même des opérateurs dominicains encourageaient la traversée de ces immigrants sans papier.

 A partir de la fin des années 1980, l'industrie du sucre qui représentait la première phase du processus de développement de l'économie de la République Dominicaine, devenait de moins en moins rentable. Nos voisins ont choisi à ce moment de mettre l'accent un peu plus sur le secteur de l'industrie légère, le tourisme et avec un effort pour développer le secteur agro-industriel qui était nécessaire pour nourrir les visiteurs du tourisme de masse. Le développement de l'industrie touristique va dynamiser aussi l'industrie de la construction des infrastructures, de bâtiment tels que les hôtels et les centres commerciaux. Donc, au fur et à mesure que l'industrie du sucre était en train de décliner, une partie des travailleurs haïtiens démobilisée par cette nouvelle stratégie migrait vers l'industrie légère logée dans les parcs industriels dominicains jouissant de tous les avantages pour attirer les investissements. Une autre partie de cette masse de travailleurs trouva à s'occuper dans les grands travaux de construction de routes et d'hôtels en tant que main d'œuvre non qualifiée. D'autres qui ont appris la langue espagnole, et parfois parlant anglais et français, ont pu se caser comme travailleurs de services dans les hôtels, restaurants et vendeurs dans les magasins. Mais, non seulement ce genre de travail exige un minimum de formation académique que les anciens ouvriers agricoles ne possèdent pas, mais ces secteurs n'ont pas non plus la capacité d'absorbée le grand nombre de travailleurs disponibles et qui continuent d'arriver de la République d'Haïti. Ainsi, bon nombre de ces nouveaux immigrés deviennent des chômeurs ou tout simplement des vendeurs de pacotilles. Sans oublier que les emplois du secteur service attirent les dominicains natifs eux-mêmes. Donc, en tant qu'immigrés illégaux, les haïtiens sont tolérés dans ce secteur parce qu'ils sont moins exigeants sur le plan salarial et moins portés à revendiquer leurs droits. Les travailleurs locaux les accusent d'encourager le maintient des bas salaires dans ces secteurs. Ainsi, en général, les haïtiens ne sont pas très bien vus par la population dominicaine qui n'hésite pas à montrer une attitude hostile et xénophobe vis-à-vis de leurs congénères haïtiens. Cette situation, avec ses particularités, n'est pas différente de celle que confronte les immigrés, partout, dans leur première phase d'intégration dans une nouvelle communauté.

 Entretemps que ce passe-t-il en Haïti?

Jusqu'au début des années 1960, l'économie haïtienne était à un niveau comparable à celle de la République Dominicaine. Les deux pays avaient des revenus autour de $360 par habitant. Haïti, avec la célébration du Bicentenaire de la création de la ville de Port-au-Prince et la construction de la Cité du Bicentenaire était devenue l'un des principaux centres touristiques de la région de la Caraïbe, après Porto Rico et les Bahamas. Surtout après que Cuba, depuis la révolution castriste, ne pouvait plus recevoir les vacanciers venant des Etats-Unis, principal pourvoyeur en touristes dans la région. A la fin des années 1970, Haïti avait inauguré, avant la République Dominicaine, un parc industriel dans la zone de Port-au-Prince qui pour un temps avait créé plus de 72,000 emplois dans l'industrie légère, principalement dans le textile. Mais, la très grande concentration des activités économiques à la capitale, si elle permettait au régime de Duvalier de maintenir les villes de provinces en contrôle, d'un autre coté n'offrait pas beaucoup d'opportunités de création d'emplois en dehors de la capitale. Mélangé à beaucoup d'autres facteurs socio-économiques et géopolitiques, le régime dictatorial de Duvalier finira par s'effondré, laissant derrière lui un pays instable, politiquement fragmenté et difficilement gouvernable, avec beaucoup plus de revendications que de solutions.

Avec l'instabilité politique qui est devenue une marque de la politique haïtienne, en absence d'un consensus pour le développement du pays, les secteurs dans lesquels le pays avait fait du progrès se sont vite dégradés. La République Dominicaine a été l'un des grands bénéficiaires. Car, la plupart des opérations du parc industriel de Port-au-Prince ont traversé la frontière, avec leur léger équipement vers le pays voisin, ou entretemps avait été créé un cadre favorable à l'industrie d'assemblage. (En effet, l'industrie légère est très portable).

 Une approche à consonance paternaliste des politiques dominicains

En République Dominicaine beaucoup de politiciens exploitent l'hostilité de la population contre les émigrants haïtiens à des fins électoralistes et la situation ne fait que s'empirer de plus en plus. Même des politiciens, comme le Docteur Leonel Fernandez, trois fois Président de son pays, et qui se flatte de compter des amis dans la communauté haïtienne, dirige un parti politique, le Parti Liberal Dominicain, (PLD), qui montre parfois des relents d'hostilités aux haïtiens.

 Je me souviens en 2005, lors j'étais Ministre de l'Intérieur, notre gouvernement avait reçu la visite du Président Fernandez. Monsieur Fernandez m'avait dit comment il était frustré de voir de grandes manifestations se tenir devant le Palais National pour décrier sa présence dans le pays. Car, il se considérait un ami d'Haïti. Je lui avais répondu, probablement, si je n'avais pas une responsabilité dans le gouvernement, ma place serait au milieu des manifestants. Il ouvrit les yeux très grands pour me demander, "mais pourquoi? Nous voulons tellement aider Haïti". Je voulais croire qu'il ne comprenait pas que nous aussi en Haïti, nous étions très frustrés de la façon dont on traitait nos ressortissants en République Dominicaine. La manifestation avait été provoquée par le fait qu'on révoquait les permis de séjour des étudiants qui revenaient dans leur pays pendant les périodes de vacances. Et c'est dans ce climat qu'une étudiante haïtienne avait été violée et assassinée. Président Fernandez me demanda si j'avais en tête quelque chose qu'il pourrait faire pour améliorer la situation. Je lui ai demandé si on pouvait faire un effort ensemble pour donner un document aux haïtiens sans papier qui serait reconnu par le gouvernement dominicain. Il m'a demandé de quoi il s'agirait. Je lui ai parlé de la Carte d'Identification Nationale que nous étions en train de mettre au point. Il a voulu comprendre comment cela pourrait fonctionner. Je lui ai expliqué. Il m'a dit qu'il allait m'envoyer une invitation pour venir en République Dominicaine pour approfondir le sujet. Je déclinai en lui expliquant que les relations internationales relevaient de la compétence du Ministère des Affaires Etrangères. Il acquiesça et m'assura qu'il donnera suite à cette conversation. Il tenu parole. En fait, quelques semaines plus tard, le titulaire des Affaires Etrangères, le Général Hérard Abraham, m'annonça que le Chancelier de la République Dominicaine allait entrer au pays et souhaitait me rencontrer. La rencontre avec le Chancelier de la République Dominicaine, le feu Carlos Morales Troncoso fut fructueuse. Il nous promit de continuer les discussions pour atteindre un accord avec le nouveau gouvernement qui devait arriver au pouvoir.

(A suivre)

Paul Gustave Magloire
14/07/15