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Carifesta, rien qu’une hystérie de fin de règne !

carifiesta 2015

Il n’existe pas aujourd’hui en Haïti une politique culturelle clairement définie où un tableau de bord indiquerait qu’est ce qui se fait et à quel point on en est. On aurait dû exploiter le Plan Stratégique de Développement d’Haïti (PSDH) dans la ligne des propositions de la refondation sociale qui portait sur la possibilité de regrouper les Ministères de la Culture, de l’Education Nationale et de la Formation Professionnelle, le Ministères de la Santé Publique et des Affaires Sociales. De tels dispositifs de gouvernance auraient permis, dans des élans synergiques, d’assainir les dépenses publiques et de mettre en place des programmes d’envergure qui donneraient un peu de ton à la chose culturelle…Dommage ! On n’en est pas là!

L’absence de politique culturelle est une donnée criante. C’est à en avoir honte. Ce n’est qu’à travers les énoncés de déclaration de politique générale des Premier Ministres Conille et Lamothe validée par le parlement qu’on retrouve une esquisse de politiques publiques pour la culture.

En effet, la philosophie de ces textes met l’accent sur une démocratisation de la culture: L’accès aux biens culturels devant être garanti à tous. Toutefois, nous remarquons que l’Etat actuel fait autre chose, s’égare et se trompe de promesses.

Depuis presque cinq ans, que ça soit pour le carnaval - qui devrait être une prérogative municipale visiblement, la présidence s’en est accaparée – où tous les autres projets d’investissement, la structure normative du ministère est toujours occultée par une autre structure de gestion qui nait au plus haut lieu du palais national. Sans comprendre les enjeux, cette structure, agissant dans l’ombre, fait, défait et refait en mode de doublure permanente sous le regard béat et complice des responsables du Ministère de la Culture. C’est encore le cas pour Carifesta, cet événement non planifié qui aura lieu en Haïti à la fin du mois d’Aout. Cet événement que le Président de la république par delà les urgences de toutes sortes a été chercher pour nous « le peuple » il y a deux ans !

Dans l’analyse de ce qu’est Carifesta et de ce que cet événement représente pour Haïti, sans le recul, avec toute la propagande gouvernementale qu’il y a autour, la facilité peut vite l’emporter. Des conclusions hâtives et émotives peuvent prendre le pas sur l’analyse profonde, froide et critique.

Le peuple haïtien, en ces temps difficiles pour tous, n’a guère le droit de se laisser mener à l’abattoir. C’est Aragon qui aimait le dire : «  il faut appeler les choses par leur nom ». L’intelligence populaire doit donc trancher devant ce qui se présente à elle. Si fiesta il y aura, on doit bien savoir comment on fera bouger les tambours après la danse.

Trois cent millions de gourdes (300.000.000) sont en train d’être mobilisés pour ces festivités et les dépenses vont bon train. En ce temps de crise de l’économie mondiale, ceci est une lapalissade, les Etats assainissent leurs dépenses publiques, mettent de l’ordre dans leurs finances, butent sur des restrictions budgétaires et entre mille options, ils s’efforcent de faire les bons choix, de dépenser l’argent de leur trésorerie dans des projets, des politiques publiques et mises en place infrastructurelles qui ont des impacts directs sur le développement global, l’amélioration des conditions matérielles d’existence des générations actuelles et futures. Avec ces néophytes de la finance qui manipulent les chiffres des grandes Bourses occidentales, les séquelles de la crise de 2008, les spéculations de tout genre, les jeux d’intérêt autour de l’or noir, le dumping commercial international et la mauvaise foi des sociétés capitalistes transcontinentales ; la situation macro-économique mondiale est pénible et impose à tous les Etats de la rigueur, de la discipline, de l’austérité même. Allez savoir maintenant qui en profite.

Dans le cas de Carifesta oui : Sur quinze jours, on recevra des délégations de pays étrangers, des touristes disent-ils. Oui : les hôtels seront remplis. Oui : la presse internationale nous fera des sourires, fera des photos et laissera couler son encre pour nous. Oui : les merveilles de la culture haïtienne seront à l’honneur.

Mais, qu’en est-il de l’après Carifesta ? Quelle est l’économie réelle de cet événement ? Son organisation rapportera quoi au peuple haïtien ?

Si on prend pied dans le présentisme ; si l’on s’enferme crânement dans un mode de pensée douané des principes de « l’économie de trimestre », avec de la poudre aux yeux, on y verra que progrès et bonnes nouvelles pour Haïti. Arrêter sa réflexion sur ce qui sera organisé sur les quinze (15) jours, sur les étals qui vont mettre en valeur la culture haïtienne, sur les « touristes » qui seront là, qui vont s’habiller en karabela, manger du lalo, du ton m ton m et qui vont danser compas ; si on ne raisonne qu’à partir de ces données du réel, ce serait laisser dormir son intelligence. Et, pour reprendre le sublime Jacques Stephen Alexis, « lorsqu’on laisse dormir son intelligence, elle se rouille comme un clou et puis on devient méchant sans le savoir. »

Pour le coup, ne soyons point méchants envers nous-mêmes, halte à l’auto-flagellation nationale ; optons pour l’honnêteté et le sens de la chose commune, de l’avenir. La gouvernance d’un Etat ne s’institue pas au jour le jour. Comprenons-le et ne restons pas à la surface des choses.

La culture, au cours des cinq années de gouvernance de Martelly, n’a fait l’objet d’aucune véritable prise en charge si ce n’est quelques sorties de propagande et quelques mises en place cosmétiques. La mise en valeur du patrimoine et des richesses de la culture d’Haïti n’a pas tenu un haut rôle.

Ils sont allés fêter le carnaval à Sans Souci sur les ruines du palais que Christophe a construit au 19eme siècle. La construction d’une bibliothèque nationale digne du nom aurait été une meilleure décision et créerait des milliers d’emplois d’autant que celle de la rue du centre est vieille de plusieurs décennies et ne dispose pas d’une riche collection.

Nous allons au Grand Palais à Paris sans penser un moment qu’il nous faut construire nous aussi des infrastructures culturelles muséographiques et livresques capables de nous rappeler que nous sommes le pays de Tiga, de Basquiat, de Prefète Duffaut, de Dany Laferrière, de Lionel Trouillot, de Yanick Lahens et etc.

Dans les conditions actuelles, la manière dont Carifesta est organisée met à nu(e) l’amateurisme et l’incapacité de l’Etat actuel à articuler et à opérationnaliser une vision globale de la culture.

Trois cent millions de gourdes (300.000.000) tirés du trésor public pour faire que du superficiel et de la propagande. En ma qualité de citoyen, je crie au scandale et à la mauvaise gouvernance ! Et j’appelle tous à l’indignation et à la grogne légitime devant le fait qu’aucune infrastructure culturelle durable et utile n’ait été construite, aucune autre existante n’a été réellement renforcée, mise en valeur.

Ils vont me dire Triomphe !!! Là encore, ce serait faire dans la facilité dans la mesure où cette bâtisse des années 80 rénovée affiche une laideur sans pareille en tenant compte de l’environnement dans lequel elle se trouve. Dans l’ensemble, on ne fait que passer le balai dans quelques coins de rue, nettoyer l’aéroport, payer des salaires et perdiems, faire circuler du monde, ravaler les façades de quelques villes et CARIFESTA….

Oh la honte… parce qu’après, toujours le pays fera face à une absence de politique de protection et de mise en valeur du patrimoine national : Fort Jacques, par exemple, sera toujours un amas de pierres ridicules qui sert de maisons de passe à des rufians à l’imagination ignoble. Toujours, il n’y aura pas au pays de Dessalines des revues culturelles dignes de ce nom, des salles de cinéma et de spectacles d’un standing international au sein de chacune des grandes villes.

300.000.000 de gourdes et après Carifesta, nos artistes (peintres, sculpteurs, chanteurs, danseurs, cinéastes, musiciens, écrivains, comédiens) toujours ne jouiront d’aucune politique de protection et d’encadrement. Leurs œuvres ne leur permettront pas de se reproduire. Ils arriveront à proposer de la valeur et à joindre les deux bouts sur un parterre de privations dans l’indifférence de l’Etat.

Les projets des opérateurs culturels qui n’ont pas les accointances qu’il faut seront toujours papier à grossir les tiroirs du ministère de la culture car les techniciens mis à l’écart ou au placard assistent avec impuissance à ce qui se fait si mal et très mal en terme de management culturel.

Après Carifesta, alors que nous sommes le pays au sein duquel, pour reprendre Césaire, la négritude s’est mise debout pour la première fois ; on n’aura toujours aucun lieu de mémoire, aucun musée de l’esclavage, aucun musée rapportant la vie des aborigènes haïtiens, toujours on n’aura aucun lieu de mémoire tenant vivant à la conscience les horreurs de la première occupation américaine d’Haïti en 1915.

Après Carifesta, le MUPANAH sera toujours le petit musée du coin, on se fera toujours un petit carnaval de temps en temps, il n’y aura point de véritables écoles de danses folkloriques, le compas sera toujours un phénomène de bal et non la valeur culturelle qu’exporte un Etat.

Si on circonscrit son propos, si on ne dit pas tout, voici le tableau de l’après Carifesta. On va flamber trois cent millions de gourdes pour du beurre. On aurait dû faire mieux. On pouvait faire mieux. Il fallait seulement un certain sens des priorités et du savoir-faire. Il fallait nous faire l’obligation de penser réellement la culture et tous les autres secteurs de la vie nationale ?

Sur ces entrefaites, je vois bien le chef de l’Etat danser comme un forcené des plus déjantés comme au champ de mars la dernière fois jusqu'à ce que son fils vienne nous sauver du pire. Je le vois insulter tout le monde dans tous les sens et dans toutes les coutures. Et après, et bien, rien, on aura fait que moudre du vent. Sur cinq ans, on a fait que brasser du vide et de la bêtise. Carifesta aura été une gabegie. Une hystérie de fin de règne !

 Yves Lafortune, MAP,
Designer Organisationnel, Avocat.