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Analyses & Opinions

La modernisation manquée

frantz-duval« La modernisation manquée », ce titre est emprunté à Roger Gaillard. L'historien passé maître dans la radiographie de l'occupation américaine est aussi un expert de la période qui a précédé la débâcle de juillet 1915. Sur un de nos rendez-vous ratés avec la modernité, il en avait fait un livre de sa série « La République exterminatrice ». Un des tomes de cette étude parue en 1984 traite de la modernisation manquée de notre pays. Roger Gaillard y traite de la période comprise entre 1880 et 1896.

Le Nouvelliste publie cette semaine trois articles sur les transports. Sous le même titre, le journal donne la parole à J. Martin RYKO pour explorer le fonctionnement, de leur mise en service à aujourd'hui, des taxis, des tap-tap et des motos-taxis. J. Martin RYKO dissèque les modes de transport les plus utilisés dans le pays. Son constat est déroutant. Nous ne prenons pas au sérieux un pan si important de l'économie et de notre bien-être.

Voyons voir le portrait d'une modernisation manquée des transports.

Entre 1973 et 1996 la surface urbanisée de Port-au-­Prince est passée de 3 500 hectares en 1976 à 6 694 en 1988 et à 11 200 hectares en 1996. Pourtant, depuis 1947, le ministère des Affaires sociales et du Travail, qui en a la charge, n'a pas modifié les limites de la course simple de taxi à la capitale. L'Etat ne s'est pas rendu compte que la ville a connu une croissance exponentielle. En 1947, il était inconcevable aux yeux des régulateurs qu'un taxi se rende à Pétion-Ville, aujourd'hui encore, en 2015, il n'y a pas de dispositions pour déterminer le prix que doit payer un usager qui veut se rendre en taxi de Port-au-Prince à Pétion-Ville.

Pour J. Martin RYKO « Le transport et le trafic routier peuvent être considérés comme les thermomètres des mauvais choix‚ des pratiques inadaptées‚ de l'absence de volonté politique‚ d'incapacité à mettre de l'ordre et du non-respect des règlements et des législations. »

Il souligne que de 1983 à 2015‚ « tous les ministres qui se sont succédé au ministère des Travaux publics, Transports et Communications (MTPTC) ont de façon exclusive privilégié la dimension infrastructurelle des transports au détriment de la composante transport. » Et pourtant l'une est au service de l'autre.

L'auteur se demande : « Peut­-on moderniser quelque chose qui ne soit pas assujetti à des normes et fonctionnant avec des lois mises en veilleuse ?

J. Martin RYKO cite le cas des motos-taxis « depuis plus d'un quart de siècle qu'existe la moto-taxi, les Pouvoirs publics ne sont jamais intervenus pour mettre de l'ordre dans ce système. Les prestataires de service de moto-taxi agissent seuls sans intervention de l'Etat‚ sur tout ce qui concerne le service.

Les conducteurs décident unilatéralement :

• de devenir prestataires de ce service ;

• d'adopter eux-mêmes un itinéraire et le modifier au besoin ;

• d'imposer à l'usager les zones d'arrêt ;

• du tarif à pratiquer. »

« La meilleure illustration de ce constat, selon lui, est que les tarifs du transport terrestre de passagers‚ publiés par le MAST depuis plus de vingt ans‚ n'ont jamais pris en compte la moto-taxi, puisque l'État ne connaît rien du fonctionnement de ce mode‚ ni des itinéraires et des tarifs pratiqués. Rappelons que la moto-taxi est présente de nos jours sur l'ensemble du territoire national.

Si en République dominicaine il y avait en 2013 près d'un million cinq cent mille motos en circulation, en Haïti, aucune statistique n'existe. Mais on sait déjà que «la vraie urgence mondiale‚ ce n'est ni le sida‚ ni l'ébola‚ ni le paludisme mais la mortalité à moto», selon l'Organisation mondiale de la santé (OMS). Haïti joue à l'autruche.

Dans un autre champ des transports, Ryko attire notre attention : « De l'année 1961, celle de la publication du livre de Paul MORAL sur la vie rurale en Haïti à aujourd'hui (2015), on constate que le transport de marchandises des Madan Sara n'a pas évolué et est resté le même durant cinquante-quatre ans. Ces braves commerçantes‚ aujourd'hui encore‚ accompagnent leurs marchandises durant le trajet entre la zone de production agricole et celle de commercialisation. »

Bien entendu, une énième commission de «modernisation des transports en commun en Haïti» a été intronisée à la fin de février 2015. Elle doit, d'une part‚ «déterminer les mécanismes à mettre en place en vue de réduire les prix à payer par les usagers des transports en commun‚ et, d'autre part‚ «protéger les intérêts des transporteurs regroupés en syndicat». Pour l'auteur, ces deux objectifs principaux sont contradictoires.

Pour lui, « il faudra surtout éviter d'associer pour la réalisation de ces tâches des personnes n'ayant ni savoir ni savoir-faire dans les champs du transport‚ de la circulation‚ de l'aménagement du territoire, de l'urbanisme, de l'économie, de la géographie, ... Leur présence aura une incidence négative sur la réalisation d'un tel travail, elle le torpillera». D'autant que le ministère chargé des transports, le MTPTC, n'a pas la haute main sur la commission.

Dans la conclusion de l'un de ses articles, l'auteur se demande : Pourquoi le ministère de l'Economie et des Finances‚ ministère de tutelle de la compagne d'État DIGNITE, s'intéresse-t-il au transport ? Pourquoi le ministère des Affaires sociales et du Travail révise ou modifie les tarifs des transports en Haïti quand on sait qu'il n'a ni les compétences techniques ni le savoir-faire pour effectuer de telles opérations ? Pourquoi les municipalités de Port-au-Prince‚ Delmas et Pétion-Ville modifient et inversent‚ sans études préalables‚ le sens des rues ? Pourquoi des entreprises ou des particuliers installent des feux tricolores‚ sans études non plus ? Pourquoi tant d'entités et de particuliers se sont insérés dans un système dont ils ne maîtrisent pas les arcanes ? Toutes ces interventions ont été réalisées sans l'obtention préalable d'une autorisation du MTPTC qui n'a pas supervisé les travaux exécutés. Ces actions, loin de porter des corrections, ont aggravé une situation qui était chaotique. Il faut donc très vite changer les règles de ce mauvais jeu et s'efforcer de reprendre le cours normal des choses. »

Pour finir, J. Martin RYKO croit que « Le niveau de déconstruction atteint de nos jours par le système de transport de personnes en Haïti est tel que des professionnels pensent qu'il était meilleur durant les années quarante ! »

Vous parlez d'une modernisation manquée, vous en avec un exemple flagrant et ce n'est pas la multiplication des infrastructures inadéquates qui vont corriger le tir.

Frantz Duval
Editorial du Nouvelliste