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Un peu d’égard pour l’Administration Publique!

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En dépit de la promulgation du décret de mai 2005 portant révision du statut général de la fonction Publique et celui portant création de l’organisation centrale de l’Etat, l’administration publique haïtienne demeure très mal appréhendée par les politiques qui le plus souvent ne viennent d’aucun lieu susceptible de leur inculquer les fondamentaux de cette science qui a permis à beaucoup de pays de s’inscrire dans la modernité. Le Professeur Lesly François St Roc MANIGAT dirait comme il aimait toujours à le dire dans notre cas « Il faut basculer le pays dans la modernité ».

En effet, l’Administration Publique en tant que telle, en tant qu’outil placé aux mains de l’exécutif pour la mise en œuvre des politiques publiques[1] perd de ses principes d’idéation et claudique plus que jamais. Ce n’est pas une administration publique qui inscrit sa logique de fonctionnement, dans une démarche qui met en avant le développement intégral de la société haïtienne, ce n’est pas une administration qui sert ; c’est une administration-appât qui entérine un vaste système de détournement des richesses du pays, une série innombrable d’actes manqués et de simulacres grimaçants. C’est aussi une Administration-appât parce qu’elle fait du peuple un poisson, parce qu’elle traite l’ensemble social haïtien comme un grand et gros poisson niais qu’il faut maintenir dans le statu quo, dans le manque de tout, dans le culte du rien et du vide.

Il y a une façon de faire quand il s’agit d’administrer un Etat. Il y a une science de la gouvernance, des paradigmes au sein desquels il faut se trouver un arsenal conceptuel, une praxis et un sens de la concrétion. L’une des dernières mesures abjectes du gouvernement montre un grand déficit en matière de politique publique liée à la communication gouvernementale et veut carrément mettre à mort la liberté de la presse. Il est dit «  voiture neuve » pour certains journalistes ; il est dit recrutement de journalistes au sein de l’administration publique. Voici là un gouvernement qui au lieu de mettre en place un train de mesures pour éradiquer la précarité des différents corps de métier préfère instrumentaliser, récupérer politiquement les manques à gagner. Il faut de très peu de clairvoyance et de présence d’esprit pour comprendre des journalistes qui intègreraient l’administration publique sans suivre le cheminement classique de celle-ci mettent en péril les rigueurs administratives, les normes de carrière et l’essence même de l’administration publique.

Entre autres, ces journalistes « récupérés » n’auront plus une parole libre mais une parole trempée de bien-pensance. Fini le bon temps où l’on pouvait encore parler de liberté d’expression, est venu le temps de contrôle de la parole sous le coup de voiture neuve et d’embauche dans l’appareil d’Etat.

Tout ce côté quelque peu téméraire et totalitaire peut vaguement faire penser au sublime roman de Georges Orwell « 1984 ». En effet, n’est-on pas en train, avec cette mesure, d’entrer dans le cercle infernal du Big brother ; ce régime politique qui contrôle tout même la pensée. Dans ce schéma de monde orwellien, la seule parole qui devient parole publique est celle qui encense le pouvoir établi. Aucune place n’est laissée à la contradiction ; à une contre-parole. Le gros tout le monde est terrassé sous les harangues de la propagande officielle et tout le monde trouve que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes.

Le ministre de la communication Mario Dupuy a mis le bagout pour présenter les mesures du gouvernement. Un peu comme aurait fait son prédécesseur Rotchild François Junior. Dans ses officines, surement le chef de l’Etat il se dit : mais qu’est ce qu’il ment bien celui-là, quelle verve ? Tout ça ajouté à la gifle symbolique qu’a reçu le ministre de de l’Agriculture des Ressources Naturelles et du Développement Rurale (MARNDR), les jeunes peuvent avec raison se demander si être Ministre en Haïti c’est pas du n’importe quoi ou si c’est pas la meilleure stature qu’il faut pour cracher sur la République.

Dans nos sociétés démocratiques la presse doit absolument être indépendante en vue de mettre en perspective les décisions qui donnent forme au monde dans lequel nous vivons. Il y va là de la bonne santé de la démocratie et du maintien d’un Etat de droit. La responsabilité profonde de l’Etat est de garantir à tous les métiers l’accès au crédit en maintenant sur tout le territoire national un salaire minimum de croissance devant permettre à tous de jouir d’une certaine solvabilité. L’Etat doit agir ainsi parce que c’est son devoir en tant qu’Etat et non pour organiser l’opinion d’une certaine façon.

Il est malsain, quand il s’agit de rapport avec la presse, de faire miroiter des « voitures neuves » et des « promesses d’embauche au sein de l’administration publique ». Il est malsain de « passer des enveloppes à des journalistes » pour surdéterminer l’angle de leur travail. Il est malsain de faire de la corruption et de la collusion une forme de gouvernance. Il est malsain de faire de l’administration publique une récompense attribuée à certains pour services rendus. Il est urgent que le pays bascule dans la modernité. L’improvisation et la roue libre doivent dépérir pour laisser pousser dans ce pays une façon de faire qui puisse reconnaitre à tous une dignité et une liberté de penser et d’action.

Yves Lafortune
Photo source: Facebook


[1] Enex Jean Charles ; Manuel de droit administratif