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Video: Le mouvement YO-YO avec tendance à la baisse dans la société haïtienne (1 de 2)

caricature - martelly gourdes haitiennes faillite

par Leslie Péan, 23 décembre 2015  ---  En économie financière, l’expression « mouvements de yo-yo » fait référence à un type de fluctuations à la hausse ou à la baisse du taux de change, du prix de l’essence à la pompe ou des cours en bourse. Les mouvements de yo-yo se caractérisent par des bonds et des plongées dans les places boursières avec des soubresauts reflétant les chocs et contradictions des demandeurs de capitaux d’une part et des rendements attendus par les offreurs d’autre part. En période de crise financière, les marchés financiers manifestent une tendance structurelle à la baisse. Ces derniers temps, par exemple, le prix du pétrole joue au yo-yo, remontant de temps à autre pour retomber chaque fois à un niveau plus bas qu’il n’était auparavant. C’est la grande différence avec les évolutions en dents de scie qui se font dans une fourchette relativement stable. A cet égard, on se souvient des fluctuations connues sous le nom du « serpent monétaire » dans les années 1970.

Dans la société haïtienne, les valeurs fondamentales jouent au yo-yo avec une tendance nettement dominante à la baisse, malgré une évolution en hausse comme ce fut le cas lors des élections du 16 décembre 1990. Éclaircie en trompe l’œil vite récupérée par la coalition des narcotrafiquants et des forces paramilitaires. La société est sous le choc de constater qu’après les tontons macoutes de triste mémoire, elle dégringole encore plus bas avec les Tèt Kale. Où va-t-on, se demandent avec angoisse les militants des formations politiques qui avaient lutté contre la dictature duvaliériste et rêvé d’un pays débarrassé de la médiocrité ? Haïti constitue un défi à toute analyse rationnelle du fait même que chaque nouvelle génération remet le compteur à zéro tout en conservant l’héritage négatif accumulé depuis deux siècles. Comme atteinte d’une maladie neuro-dégénérative, la société est façonnée pour approfondir un déclin sur le plan cognitif.

Le fatal vice originel

Il faut remonter au texte « Un jugement sur Haïti » de l’illustre Edmond Paul écrit en 1888 pour comprendre la maladie qui accable notre pays. L’auteur répondait à la fausse note consistant à dire : « les Haïtiens se montrant constamment impropres au Gouvernement, il siérait qu’une grande puissance les prit en tutelle[1]. » Il s’insurge devant le sort kafkaïen qui nous est imposé et auquel nous participons. La réécriture de notre histoire qu’il propose n’a malheureusement pas été suivie et Haïti est devenue l’ombre d’elle-même, puis avec le gouvernement des Tèt Kale, une insulte au bon sens et la risée du monde entier. Les téléspectateurs de la chaîne francophone TV5 et d’Antenne 2 qui n’ont pas vu les clips provocateurs des « performances » de Martelly peuvent les visionner pour s’en rendre compte[2]. L’animateur de télévision Laurent Ruquier dans son talk-show « On n’est pas couché » a trouvé des mots amusants pour commenter la comédie de Martelly président. Un chapelet d’aberrations  devant lesquels démocrates et progressistes d’aujourd’hui refusent de s’endormir ! Toutefois, ils sont condamnés à tourner en rond tant qu’ils persistent à ne pas se colleter au paradoxe de la malédiction des origines.

À ce propos, l’illustre Edmond Paul a du dossier haïtien une connaissance qu’il exprime dans les termes suivants :

« la marche d’un peuple, on le sait assez, se ressent longtemps de ses origines. Or, généralement, les étrangers, dans leurs appréciations, commettent la faute d’oublier qu’à l’inverse des autres sociétés, la Société haïtienne, née tout d’un coup d’une crise sans précédent, a eu au sommet, pour la diriger, des chefs d’une complète cécité. Pour lors, l’instruction, les lumières, la force motrice des progrès des nations a été comme tenue en suspicion, regardée par ceux-là comme un hors-d’œuvre, d’autant que cette force avait été l’instrument de leur asservissement séculaire. Les mœurs publiques d’Haïti se sont, pour ainsi dire, formés sur ce moule ; le peuple, les masses, se sont accoutumés à prêter leur appui inconscient à des Pouvoirs aveugles ; les hommes éclairés, dont le nombre était faible, dès l’origine, ont été ou annulés ou entrainés dans le pauvre courant de l’esprit général ; même quand ils ont pu influer sur les destins du Pays, la somme de leurs connaissances effectives a été insuffisante pour corriger déjà le fatal vice originaire des Gouvernements d’Haïti[3]. »

La messe est dite sur le socle obsolète qui continue de s’imposer et sur le tropisme d’errance mentale guidant la politique haïtienne. On s’explique la puissance spectaculaire du message d’un Sweet Mickey déclarant : « Ceux qui ont 'dix-plômes' n'ont rien fait pour le pays ; moi, j'ai 'zéro-plôme', votez pour moi[4].» L’absence de pensée s’articule à la culture dominante pour porter le commun des mortels à cet abaissement du caractère devant l’autorité dont raffolent les tyrans. Des comportements de sousou, de tikoulout et de bakoulou qui entravent tout rapport de franchise avec l’autre et avec soi-même. Exit la vérité.

Les quatre points cardinaux d’une culture mystificatrice

Le mystère de la société haïtienne est celui de l’Haïtien qui dit : « Sa k nan kè yanm, se kouto k konnen l ». La culture qui irrigue cette façon de voir est structurée autour des quatre points cardinaux que sont : « Pito nou lèd nou la », « tout voum se do », « se pa fòt mwen » et « nou fè sa nou pi pito ». Cette culture bloque toute alternance et combat avec virulence les qualités de persévérance, de courage, et de résistance qui ont produit l’indépendance en 1804. Cette culture qui a fini par imposer la roublardise comme comportement normal est représentée par le personnage Malice dans l’oralité haïtienne qui, de l’avis d’Emmanuel C. Paul, penseur attitré de l’école noiriste des Griots, « symbolise donc notre type national en ce qu’il a de plus caractéristique dans la mesure que ces traits forment notre personnalité de base[5]. » L’influence de ce socle culturel destructeur qui mine la confiance est incontournable si l’on veut comprendre le mouvement yo-yo avec tendance à la baisse des valeurs de la société haïtienne.

Haïti a reproduit la colonie de Saint Domingue où il n’y avait pas d’écoles. Les élites haïtiennes, depuis le gouvernement de Boyer, qui a fermé les écoles pour les remplacer par des casernes, se sont servies de ce mécanisme pour exclure la grande majorité de la population des affaires nationales. Les masses paysannes et populaires sont ainsi handicapées et condamnées à agir beaucoup plus par instinct que par réflexion. De ce fait, le caractère national devient le ressentiment. Comme l’explique bien Marc Angenot, :

« Le ressentiment naît non tant de l'inégalité constatée des statuts et des privilèges que de la pénurie, morale autant que matérielle. Le ressentiment se développe dans des états de société qui, à force de déstabiliser leurs membres, de leur faire sentir leur impuissance à maîtriser le monde et son sens, de les priver de repères, de les étourdir de contre-vérités, d'obscurcir ce qu'il pouvait y avoir de valeurs collectives, d'entretenir des conflits endémiques, stimulent le ressentiment de tous et de chacun, incitent à trouver des anesthésiques face aux frustrations et aux douleurs qu'inflige la désorganisation sociale[6]. »

L’intelligence des élites a consisté à faire le choix des plus médiocres dans l’esprit de les contrôler à volonté. La manipulation de l’éducation est le mouvement de fond qui anime les élites convaincues par le président Boyer que « créer des écoles c’est ensemencer la révolution ». L’article 14 de la loi du 4 juillet 1820 sur l’éducation stipule :

« Pour que l’admission d’un enfant ait lieu dans une école primaire, on présentera à la Commission de l’instruction publique du lieu une pétition, dans laquelle seront mentionnés les services rendus à l’État par le père de l’enfant ; cette pétition sera soumise au président d’Haïti et, d’après ses ordres, la Commission autorisera l’admission de l’enfant, s’il y a lieu[7]. »

 Le nivellement par le bas a l’aval des élites qui assument cette réalité comme une nécessité. Elles ont bonne conscience et se complaisent à diriger des ânes. Mort à ceux qui veulent remettre en cause cette stratégie calculée. Comme le disait Anténor Firmin en 1910, « l’idéal de nos classes dirigeantes parait être de conserver soigneusement l’ignorance de la masse afin de s’en servir comme un marchepied et d’en tirer tous les profits aussi sordides qu’égoïstes[8]. »

L’équipe Martelly était bien consciente des réalités et des avantages de ce système axé sur l’ignorance. Il a tout fait pour le perpétuer tout en donnant l’impression qu’il œuvrait pour l’éducation des masses. Le Programme de scolarisation universelle, gratuite et obligatoire (Psugo) n’a fait que multiplier les écoles bidon et entretenu la corruption. Selon l’enquête conduite par l’ONG Haïti Grassroots Watch (Ayiti kale Je) :

« Irrégularités, corruption, détournements de fonds, fraudes massives, gaspillage de deniers publics, retards dans les paiements, insatisfaction chez les directeurs d’écoles par rapport aux montants d’allocations reçues : autant de dérives relevées dans le Psugo et qui, depuis 2011, tendent à affaiblir le processus d’enseignement-apprentissage sur le territoire national, craignent les organisations syndicales[9]. »

Comment expliquer cette propension de l’homme haïtien à se complaire dans le mal et à le reproduire systématiquement d’une génération à une autre ? La politique d’éducation actuelle mise en place permet cette reproduction de ce système de valeurs tordues et explique pourquoi le mouvement yo-yo des valeurs fondamentales et éthiques reflète une tendance systématique à la baisse en Haïti. (à suivre)

Leslie Pean
Historien - Economiste
Caricature: Boursiko


[1] Edmond Paul, Œuvres Posthumes, Paris, Dunod et Vicq, 1896, p. 341.

[2] Clips de TV5 sur Martelly.

[3] Ibid, p. 342.

[4] Roromme Chantal, « Haïti dans l’œil d’un cyclone politique », Le Nouvelliste, 25 février 2011.

[5] Emmanuel C. Paul, Panorama du folklore haïtien, Port-au-Prince, Imprimerie de l’État, 1962, p. 17.

[6] Marc Angenot, Les idéologies du ressentiment, Montréal, 1994, p. 10.

[7]  Sténio Vincent et L. C. Lhérisson, La législation de l'instruction publique de la République d'Haïti (1804-1895), Paris, Dunod et Vicq, 1895, p, 124.

[8] Anténor Firmin, « Haïti et l’enseignement public » dans Lettres de Saint Thomas, op. cit., p. 213.