Tout Haiti

Le Trait d'Union Entre Les Haitiens

Analyses & Opinions

Quelle autre alternative pour Haïti en dehors d’une « Révolution »?

drapeau haitien pnhCombien de larmes faut-il encore verser
De neuvaines de prière à faire
D’années de jeûne à observer
Pour voir enfin se lever
Le soleil de la Révolution

(Extrait de Couronne d’épines et de ronces, Robert Lodimus, inédit)

Par Robert Lodimus,  28 Juillet 2016 --- L’insécurité ouvre sa gueule. Aiguise ses crocs. La mort bouscule la vie. Elle grimace à chaque coin de rue. Les maisons se transforment en forteresse. Des grillages d’acier sont soudés aux portes et aux fenêtres. Les habitants n’habitent plus chez eux. Ils s’y enferment. S’y cachent. Tremblotent. Claquent des dents. Coupent leur souffle. Et attendent le pire. Le pire, ce sont les bandits qui émergent avec leurs armes comme une baleine dans l’océan. Violent sauvagement. Assassinent sans pitié. Disparaissent avec leurs butins. Sans être inquiétés. Et parfois même avec la complicité des « gendarmes » chargés de sécuriser les vies et les biens des braves gens. De nombreux policiers n’ont-ils pas été appréhendés dans le cadre des opérations effectuées quelquefois par les unités spéciales de la PNH en rapport à des demandes de rançon liées au banditisme politique ou mafieux?

À cause des bras étrangers qui agitent les eaux troubles du climat d’assassinat, de tuerie et d’exécution des humbles, pacifiques et patriotes citoyens, il sera difficile pour les autorités gouvernementales haïtiennes de rendre publiques les informations qu’elles ont collectées sur le terrain des enquêtes, et qui sont dissimulées en lieu sûr. L’État haïtien le sait : la République d’Haïti est prise en otage par la mafia de la politique internationale, des multinationales, de la vente des stupéfiants, des religions occidentales… La Minustah, le Core Group, l’OEA, l’Union Européenne… qui rassemblent des agents d’espionnage formés à la James Bond 007 – nous en sommes certains – détiennent de précieuses informations qui auraient pu aider les Haïtiens à résoudre l’énigme gravitant autour de l’insécurité galopante et criminogène. Mais tout indique qu’ils ne le feront pas. Et pour des raisons que nous ne tenons pas à éclaircir, à « désennuager ». Du moins immédiatement. Cependant, comme le mentionnent les Écritures Saintes dans Proverbe 11, verset 18-21: « Le méchant fait toujours une œuvre qui le trompe… » Quand règnera un « gouvernement révolutionnaire » sur Haïti, - car ceci se fera tôt ou tard – certains dossiers tenus secrets seront déclassés et rendus accessibles à l’opinion publique, les langues se délieront – de gré ou de force –, et la vérité concernant cette période mouvementée de noirceurisme politique, d’obscurantisme socio-économique et financier explosera aux yeux du peuple, s’étalera au grand jour, comme le soleil flamboyant du mois de mai. À ce moment-là, croyez-nous, les prisons se videront des innocents, afin d’accueillir les « pensionnaires » qui y méritent leurs places. « Un temps pour chaque chose », prévient le prophète Ecclésiaste.

   Des truands assautent la gouvernance de l’État. Des assassins notoires trônent au plus haut sommet de l’appareil politique décisionnel du pays. Des pseudo-parlementaires s’associent à des « négrophobes » pour scalper l’espoir et compromettre l’avenir de la Nation. L’existence du parlement croupion n’est-elle pas un accroc profond à la souveraineté populaire et une insulte gravissime à la dignité nationale? Malheureusement, il semble qu’il n’existe encore aucun « groupe politique organisé » qui soit capable de s’emparer légitimement de la présidence et de procéder dans l’immédiat à la dissolution de cette « grossièreté » baptisée cinquantième législature, et au sein de laquelle s’agitent, comme des vers grouillants dans une poubelle, un ramassis de mercenaires, un troupeau d’escrocs, une colonie d’affairistes, une nuée de trafiquants de drogue et un cheptel de tueurs à gage.

     Le palais législatif haïtien, – fait d’une étonnante singularité –, serait le seul endroit de la planète où l’on croise des énergumènes considérés comme des « allophones » dans leur propre pays. La plupart de ces « humanoïdes » au service des intérêts étrangers n’ont-ils pas clairement et suffisamment montré au cours de ces « rassemblements nocturnes » dénommés « assemblée nationale » qu’ils ne « parlent » aucune des deux langues officielles reconnues dans la constitution de 1987 : le créole et le français? C’est peut-être pour cela que ces « extra-terrestres » passent leur temps à « japper » sans arrêt. À chercher et à réclamer des « os » dans tous les compartiments administratifs de l’État. Jocelerme Privert portera le manteau de son irresponsabilité par devant le tribunal de l’histoire. N’a-t-il pas contribué, par « la folie du pouvoir », en souvenir du titre de l’ouvrage La maladie du pouvoir d’Emmanuel d’Astier, à la naissance de cette nouvelle espèce de « piranhas » politiques qui, ironie du sort, cherchent spectaculairement aussi à le dévorer? Quel pacte ésotérique Jocelerme Privert a-t-il conclu avec « Ozanfè [1] » dans la nuit du 13 et du 14 février 2016? Aucun soupçon ne laissait présager que c’est l’homme du département des Nippes qui allait bénéficier de l’« absurdité » dite « élection au second degré » organisée et conduite par les « lutins » du gouvernement des « crânes rasés » qui ont passé cinq longues années à galvauder les richesses du pays et à débiter des obscénités sur la place publique.

     Jocelerme Privert, comme nous le constatons nous-mêmes, n’ose pas adopter jusqu’à présent des mesures vigoureuses en vue d’emmurer définitivement les élections du 9 août et du 25 octobre 2016. De telles hésitations soulèvent l’odeur d’une transaction politique malhonnête, malsaine entre Privert et ses alliés de l’ancien régime. La « nomination » du président de facto, outre le fait qu’elle est irrégulière, ne porte pas non plus un sceau d’immaculation. Parler d’« anguilles sous roches » pour agiter le fond de cette histoire malveillante d’élection au suffrage indirect exclurait tout esprit d’exagération. L’arrogance affichée par Youri Latortue, Carl Murat Cantave, Gary Bodeau et les autres « intrus mal élus » en vue d’exiger que Jocelerme Privert respecte la date de l’échéance du mandat qui lui est reconnue dans l’accord du 14 février 2016 nous a mis la puce à l’oreille. Privert aurait-il damné son âme? Signé un « pacte occulte » avec « Satan »? Pris des engagements secrets avec ses rusés et déloyaux bienfaiteurs regroupés illégalement au sénat et à la chambre basse? Car, comment comprendre l’entêtement d’un chef d’État à protéger des « politiciens enragés » et véreux qui veulent à tout prix le détruire? N’est-ce pas aberrant et choquant de constater que le PHTK, après le 14 février 2016, s’est installé grassement et confortablement dans toutes les allées principales des trois pouvoirs : exécutif, législatif et judiciaire! Le Chef de cabinet de la présidence, ex-consultant spécial au « palais rose », Jean Max Bellerive, figure sur la liste des valets les plus fidèles aux « intérêts criminels » des instances internationales qui étranglent Haïti. Jocelerme Privert laisse l’impression d’un chasseur désarmé face à une meute de loups affamés. On ne se bat pas contre des ennemis redoutables en se liant soi-même sottement les pieds et les mains. Un chasseur ne se promène pas dans la jungle sans fusil et sans munitions.

   Le chef actuel de l’exécutif a également bénéficié de l’appui discret du corps diplomatique accrédité à Port-au-Prince. Mais là encore, ne faudrait-il pas se demander à quel prix. Le jour de l’installation de Jocelerme Privert, les « diplomates » ont honoré de leur présence la cérémonie de circonstance qui s’est déroulée au siège de la présidence. Il est encore difficile pour un politicien haïtien d’accéder à la tête du pouvoir exécutif sans le consentement, le support et la bénédiction des États-Unis, du Canada et de la France… D’autres régions de la périphérie n’échappent pas à la règle. En 1990, le courant populaire phénoménal qui a porté Jean-Bertrand Aristide au pouvoir s’est heurté violemment contre la réticence des autorités nord-américaines et françaises. Nous avons tous été témoins de ce qui était arrivé par la suite. Les pays impérialistes n’avaient pas hésité à utiliser les bras des militaires de Raoul Cédras et de Michel François pour ouvrir la vanne de sang qui noyait les populations des bidonvilles le 30 septembre 1991. Elles avaient commis le « crime impardonnable » d’avoir appuyé le mouvement Lavalas. Les cadavres des victimes du coup d’État militaire se comptaient comme les grains de sable du Sahel. La CIA de Bush « père » venait de rééditer les horreurs causées par les bombardements en décembre 1975 de l’aviation militaire américaine au Timor Oriental où évoluait le Fretilin. La nuit effroyable du 29 au 30 septembre en Haïti ressemblait à celle que les Chiliens vécurent à Santiago en 1973 et qui allait déboucher, comme nous le savons bien, sur l’assassinat odieux – certaines sources d’informations peu crédibles privilégient la thèse du suicide – du président socialiste Salvador Allende.

Le discours enflammé, zélé prononcé le 14 février 2016 par le successeur du « président troubadour » n’a certainement pas plu aux « saltimbanques » de la diplomatie étrangère  qui formaient une petite partie de l’assistance. Privert insistait sur la collaboration entre pays souverains, et non des relations inégales et dominantes entre « maîtres » et « élèves ». Cette déclaration courageuse certes, mais sans intelligence diplomatique, sous-entendait – naturellement pour ceux qui pouvaient compléter l’idée exprimée dans le message à peine voilé –  « comme cela se faisait avant ». Le substantif « élèves » métaphorise intelligemment le terme péjoratif « esclaves ».

Il paraît évident que Jocelerme Privert ne digère pas la présence des militaires étrangers sur le territoire national. Les américains ne l’ont-ils pas gardé en prison durant deux ans environ pour le massacre de la Scierie à Saint-Marc? Ancien ministre de l’intérieur de Jean-Bertrand Aristide, il a été humilié par les militaires  venus de l’Amérique du Nord. La mémoire paysanne est longue et orgueilleuse. Privert n’a pas oublié les mauvais moments qu’il a passés au pénitencier national en compagnie de son Premier ministre Yvon Neptune, son ami de combat dont on n’entend plus parler depuis son intronisation le 14 février 2016. Dès le début de la troisième occupation d’Haïti en 2004, Gérard Latortue a agi sans pitié envers les aristidistes influents qui n’ont pas eu le temps de traverser la frontière pour aller se mettre à l’abri en République dominicaine, aux États-Unis, au Canada, en France ou ailleurs. Beaucoup de citoyens des quartiers populeux étaient aussi persécutés – et certains auraient été même assassinés, selon la clameur publique – sous les ordres des véritables subordonnés de la Maison Blanche, du Département d’État et du Pentagone qui faisaient trembler Port-au-Prince. Alexandre Boniface, aux côtés de Gérard Latortue et d’Hérard Abraham, les deux « compères » siamois, n’a été qu’une triste et piteuse marionnette.

Un ex-ministre du gouvernement de Gérard Latortue nous a raconté cette anecdote que nous partageons avec vous. Un diplomate d’un pays hégémonique influent lui a sommé de dresser la liste de tous les individus qu’il côtoyait et qui étaient restés proches et fidèles à Jean Bertrand Aristide, bien que celui-ci fût déporté en Afrique du Sud. Voyant les éclairs d’étonnement qui zébraient dans les yeux de notre confident anonyme, l’ambassadeur sourit traitreusement et ajouta : « Ne vous en faites pas, ils n’auront jamais le temps de savoir que c’est vous qui les avez balancés. Ils seront tous éliminés…»

Les journalistes, avons-nous appris dans nos cours en Information et Journalisme à l’université de Montréal (UM), sont les historiens du présent. Ils écrivent l’histoire à un rythme quotidien. C’est à partir des journaux, des revues, des magazines, des émissions d’affaires publiques et autres, jalousement conservés dans les milieux archivistiques et les bibliothèques que les essayistes rédigent et documentent les précieux ouvrages qui retracent le mode de vie « enviable » ou « regrettable » des générations qui nous ont précédés. L’époque ombrageuse et tumultueuse de Gérard Latortue, d’Hérard Abraham et d’Alexandre Boniface mériterait, nous le croyons sincèrement, une attention particulière. Des cas d’assassinats politiques, de corruptions administratives, de fausses accusations criminelles, préjudiciables aux droits et libertés de citoyens patriotes ne sont pas élucidés. Les médias haïtiens ne creusent pas les questions qui se rapportent aux faits sociaux, politiques, économiques et culturels qui peuvent être classés et conservés dans la rubrique des grands dossiers de la presse. Parler « des chiens écrasés » ne constitue pas le seul et strict mandat que la société confère aux journalistes qui choisissent le métier délicat et difficile de former et d’informer.

Nous avons entendu – par hasard – un « responsable » d’une émission de libre antenne « sermonner » un intervenant qui qualifiait Jocelerme Privert de « corrompu ». L’« animateur » paraissait choqué et contrarié. « Vous ne pouvez pas prouver ce que vous dites », lançait-il à l’endroit de son auditeur et interlocuteur. Et il poursuivait avec légèreté : « Même pour le gouvernement des crânes rasés, vous ne seriez pas en mesure d’en faire la démonstration…! »

Port-au-Prince – cette poubelle à ciel ouvert qui révolte la conscience de madame Odette Roi Fombrun – ne doit pas ignorer que le cheminement politique et économique de Jocelerme Privert – à l’instar de la majorité des individus qui composent la classe politique haïtienne –, l’expose ouvertement – à tort ou à raison – aux qualifiants « corrompu » et « corrupteur ». Il revient aux membres des sociétés de presse locale et étrangère d’enquêter et de révéler le mode et le train de vie des personnalités politiques « avant, au moment et après l’exercice du pouvoir. » Ils feront ainsi « œuvre journalistique qui vaille », et ils contribueront valablement à l’avancement de la « Démocratie ».

Au Québec, le Premier ministre Philippe Couillard et les chefs de l’opposition ont étalé leurs acquisitions matérielles sur la place publique. Les émoluments, les honoraires, les salaires… ne permettent pas aux individus d’accumuler des biens et des richesses immensurables. Incomptabilisables. Un haut ou un bas fonctionnaire de l’État, – et surtout lorsqu’il s’agit d’un pays appauvri comme Haïti – ne peut pas se faire construire une « hacienda » de 9 millions de dollars sur le littoral, après avoir passé quatre années à travailler dans le secteur public. Et même cinquante années…

En toute honnêteté, la délicatesse du moment politique aurait dû conseiller à Jocelerme Privert et à Enex Jean-Charles de déclarer la somme de leurs avoirs économiques et financiers à la Nation haïtienne, avant même qu’ils soient entrés officiellement en fonction. Ils auraient ainsi évité de s’exposer à des rumeurs scandaleuses de vols et de détournements des deniers publics.

Dans le chapitre 7 de son ouvrage Le Prince qui traite « Des monarchies nouvelles que l’on acquiert par les armes des autres et la fortune », Machiavel constate :

« Ceux qui grâce à la fortune seulement deviennent princes, de simples particuliers qu’ils étaient, le deviennent sans grand peine, mais en ont beaucoup pour se maintenir. Ils n’ont aucune difficulté en chemin, car ils y volent; mais toutes les difficultés naissent quand ils sont en place. De tels hommes sont ceux à qui a été accordé un État soit pour de l’argent, soit par la grâce de qui l’accorde : comme cela arriva à beaucoup d’hommes en Grèce, dans les cités de l’Ionie et de l’Hellespont, où des princes furent créés par Darius, afin qu’ils les tiennent pour sa sécurité et pour sa gloire… »

Sans marcher sur les traces de Jean le prophète, nous prédisons que la République d’Haïti se rapproche d’un tournant apocalyptique. Les États impérialistes qui s’enorgueillissent de lui servir de béquilles économiques et financières se préparent à passer à l’« acte final de la  pièce ». Ils ont décidé d’en finir avec elle. Que ne font-il pas pour la clouer définitivement au sol? Ce pays de la Caraïbe, à moins d’un miracle, ne se relèvera pas de sa déchéance. Et ce miracle dont nous faisons mention dans toutes nos réflexions politiques s’appelle une « Révolution ».

Les États-Unis pardonneront-ils à Privert d’avoir enfreint les consignes qui lui ont été clairement transmises par Kenneth Merten et Peter F. Mulrean, lorsque celui-ci a pris unilatéralement la décision de mandater des commissaires nationaux afin de vérifier et d’évaluer les résultats de l’« abjection » du 25 octobre 2015 qui imposaient un affrontement entre les candidats Jovenel Moïse et Jude Célestin le dimanche 24 janvier 2016 au second tour? Haïti a-t-elle les moyens d’exister sans qu’elle ait la possibilité d’importer des vivres alimentaires, des produits pharmaceutiques, des articles vestimentaires usagés, des pièces de véhicules… en provenance de l’Amérique du Nord? Un embargo comme celui que subissent les Palestiniens ou les Cubains ne serait-il pas catastrophique pour la population déjà vulnérabilisée. La Croix-Rouge internationale,

– comme il en est de son habitude –, viendrait compter les victimes par millions. Et parmi elles, on y dénombrerait certainement des membres d’une « élite universitaire » immobiliste. Amorphe. Opportuniste…

L’élection à la présidence de Maryse Narcisse, de Jude Célestin ou de Moïse Jean-Charles – il faut être réaliste – ne changera pas d’un iota le tableau de la « misère chronique » qui explose sur le territoire national. Aucun de ces trois individus n’est à la hauteur du désastre socio-économico-politique. Seuls des cerveaux révolutionnaires et progressistes peuvent s’atteler à cette tâche ardue de sauvetage individuel et collectif. Dépenser 57 millions de dollars US pour élire des « parasites » au plus haut sommet de l’État participe d’une démarche bête, d’un comportement stupide, d’une vision irresponsable et d’une initiative mortifère.

Les États-Unis, le Canada, La France, l’Union Européenne ont clairement signifié leur refus de supporter financièrement les élections de Jocelerme Privert. Mais le véritable message, selon notre humble déduction, consiste à dire dans un langage diplomatique qu’ils sont prêts, disposés à utiliser tous les moyens en leur pouvoir, à imaginer tous les stratagèmes malhonnêtes en vue de « faire avorter cruellement » ces joutes. Faudrait-il minimiser une mise en garde lancée par une puissance internationale qui a détruit l’Irak, déstabilisé la Syrie, atomisé la Libye? Les mémoires vives se souviennent encore de ruelle Vaillant en 1987.

Après le 14 juin 2016, Jocelerme Privert aurait dû sagement concéder la direction de l’État à un « Conseil révolutionnaire de gouvernement transitoire » qui se serait chargé – dans le cadre d’un mandat clair et délimité – de régénérer les cellules mourantes des institutions républicaines et de confier à des « Condorcet » la charge de rédiger et de présenter une nouvelle « constitution » au peuple. Pour solutionner la crise politique, la mobilisation de toutes les ressources intellectuelles et matérielles du pays demeure une entreprise incontournable. Desperate times call for desperate measures (Aux grands maux, les grands moyens), enseigne l’adage. Il n’est pas trop tard. La présidence de facto doit aménager un cadre de débats avec les forces vives et représentatives de laNation.

     Les Haïtiens s’enfoncent dans un sable mouvant. Les puissances néocolonialistes se croisent les bras. Observent cyniquement. Et attendent leur heure. Elles sont en passe de reconquérir en douceur leur ancienne colonie encore prospère. Elles ne sont jamais parvenues à surmonter cette nostalgie maladive de l’or, du café, du coton, de l’indigo, du cacao… et du viol sauvage des « négresses » dans les cases misérables.

     Le commissaire français Léger-Félicité Sonthonax déclara : « Les terres de Saint-Domingue doivent appartenir aux Noirs. Ils les ont acquises à la sueur de leurs fronts… » Nous remplaçons nous-mêmes « à la sueur de leurs fronts » par « à la pointe de leurs baïonnettes ». Les esclaves n’ont pas négocié leur « Liberté ». Ils se sont affranchis eux-mêmes, avec leurs canons et leurs fusils. Le « colon » n’a jamais accepté sa défaite. Tout autant qu’il en restera un « seul » de ces bâtards sur la terre d’Haïti, celui-ci fera tout ce qui est à sa portée pour y semer la confusion politique, la décadence économique, la dégradation sociale, la détérioration environnementale.

     Les États impérialistes sont présents en Haïti pour « détruire ». Et non pour « construire ». Leurs sentiments de « Cruauté » n’ont point de limite. Ils bénéficient – comme toujours – de la collaboration inconditionnelle des bourgeois compradores. Les uns et les autres se sont associés dans un vaste projet d’appauvrissement, de paupérisation des masses urbaines et rurales. Un maigre « quotidien » de la capitale n’a-t-il pas publié dernièrement la photo d’un « barbouilleur de toiles », qui se compare à Salvador Dali et à Albert Camus, et qui exposait ses « œuvres informes » de « peinturage » dans la demeure du proconsul des États-Unis, Peter F. Mulrean? Vraiment incroyable!

Les citoyennes et citoyens haïtiens qui fréquentent la résidence privée de Sandra Honoré, de Peter F. Mulrean et des autres ambassadeurs qui représentent les gouvernements néolibéraux en Haïti se placent loin et à l’opposé des intérêts de la population. Car ces « descendants » des « bourreaux » de la « traite négrière » ne font que creuser la tombe de la souveraineté nationale.

Par ailleurs, nous avons remarqué avec étonnement des voix habituellement « baveuses » qui se taisent devant les murailles de souffrances qui s’abattent sur les masses populaires retranchées dans les bidonvilles. N’est-ce pas cela, l’hypocrisie de la neutralité « ponce-pilatienne »?

C’est en visionnant un vieux western que nous avons appris très jeune que l’individu peut-être coupable de « ce qu’il a fait », et de ce « qu’il n’a pas fait ». Et les deux, dans bien des cas, peuvent mériter le même châtiment.

Nous n’avons plus de 1791

Plus de 1803

Nous n’avons rien

Ils ont détruit

Le Sanctuaire

De nos mémoires

Dignes et fières

Aujourd’hui encore

De leurs mains criminelles

Avec leur regard altier

Ils continuent à voiler

Le visage

Des exploits

De nos pères

Et de nos mères

Depuis des lunes

Les « Conzé »

Dans les villas hantées

Trinquent

Avec les éventreurs

Des « cacos »

Ils seront immolés

Eux aussi

Sur le bûcher

De la trahison

Liberté

Les « gens du Nord »

Sur la porte funèbre

De Péralte

T’ont « recrucifiée »

Mais cette fois-ci

Nous avons juré

Que tu ne mourras pas

Nous en avons assez

De te voir « mourir »

Liberté

« Parole d’homme »

Tu renaîtras

Grandiras

Et vivras

(Robert Lodimus, Le crépuscule ensanglanté)

Che Guevara affirmait : « Si tu trembles d’indignation à chaque injustice, alors tu es un camarade. »

La fonction essentielle de l’État est de construire une route de bien-être pour les citoyennes et les citoyens. Le Contrat social de Rousseau accentue sur la nécessité pour les gouvernements légitimes de respecter leurs engagements envers les mandants. En ce sens, les dirigeants haïtiens, de 1804 à aujourd’hui, ont failli à leurs responsabilités sociales, économiques et politiques. Ils ont conduit la République au désordre, à l’indiscipline et à la ruine. Dans Savoir, richesse et violence à la veille du XXIe siècle, Alvin Toffler, décédé dernièrement, rappelle l’enseignement de Francis Bacon : « Le savoir est le pouvoir. » Nous pourrions partir de ce postulat pour extrapoler à l’infini : le savoir est le pouvoir de changer et d’adapter l’environnement physique et spirituel à l’étendue des ambitions et des rêves pluriels et singuliers; le savoir confère le pouvoir de choisir et de créer le type de société dans lequel tous et chacun veulent vivre et mourir…

C’est l’abbé Pirard qui déclare à Julien Sorel, le personnage principal, controversé et frustré de Le rouge et le noir du grand romancier Stendhal : « Tu détestes d’où tu viens. Tu hais où tu vas. Mais sais-tu où tu vas? »

Voilà le dilemme auquel se sont confrontés les Haïtiens tout le long de leur parcours existentiel ! Ils maudissent l’esclavage, le capitalisme, l’impérialisme, le néocolonialisme, la colonialité, le néolibéralisme… Ce qui est déjà bien en soi. Mais savent-ils au moins où ils veulent se rendre?

Il n’y a pas de salut pour la République d’Haïti en dehors d’une forme quelconque de « Révolution » globale.

Robert Lodimus

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[1] Le nom d’un « Diable » et houngan haïtien…