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Notre combat (Robert Lodimus) (1 de 2)

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 « On ne vit pas au sein d’un peuple en agonie.
  J’aime mieux mourir vaincu, mais indompté,
  Pauvre, mais noble encore et l’âme en liberté. »
 (Etzer Vilaire, Les dix hommes noirs)

Par Robert Lodimus --- Le titre du texte réveille – sans nul doute – les souvenirs amers que nous ont laissés des événements calamiteux qui bouleversèrent l’ordre de la planète à une époque où la cruauté des hominidés bipèdes, parlants et écrivants franchissait la frontière de l’intolérabilité. Des municipalités, des villages, des bourgs s’effondrèrent sous les bombes meurtrières de la belligérance démoniaque. Des corps d’enfants, de femmes, d’hommes, de vieillards et d’animaux domestiques tuméfiés, mutilés gisaient inertes sous des amas de ruines dans toute l’Europe. Des millions de Juifs furent déportés et sacrifiés dans les chambres à gaz d’Auschwitz, en hommages à un nouvel « Ivan le Terrible » venu de l’Autriche. Hiroshima et Nagasaki avaient atteint le sommet des calamités terriennes, le pic de la désolation humaine. Un petit homme décida un matin, dans une cellule de la forteresse de Landsberg-sur-la-Lech, en Bavière, de se faire le « Zeus » de l’univers. Avec ses doigts de feu, il écrivit son « décalogue » dans l’intention de théoriser et d’idéologiser la « peste » qu’il voulait répandre sur le monde. Ainsi, naissait le royaume sanguinaire de l’apôtre hystérique qui précipita la première moitié du 20e siècle dans la géhenne sociale et politique. Nostradamus l’appelait déjà « Hisler ». L’éminent homme de science s’était trompé d’une lettre. Selon les interprètes des songes et des prophéties authentiques ou apocryphes, Michel de Notresdame aurait même révélé avec une précision incroyable la tragédie du World Trade Center le 11 septembre 2001. Si l’astrologue magicien avait vécu plus longtemps, il aurait certainement annoncé l’arrivée d’un « petit paysan prétentieux » du nom de Jovenel Moïse qui serait lui-même la réincarnation ratée du dictateur François Duvalier. Et c’est bien dommage! Nous aurions pu prévoir si le 7 février 2017, la « marionnette informe », mal fabriquée du PHTK » prendra le chemin du palais national ou la route du pénitencier de la Croix-des-Bouquets. Que voulez-vous? À chaque époque sa dépravation, à chaque moment sa démoniaquerie, à chaque période sa mégalomanie, à chaque situation sa vassalité et à chaque instant son absurdité ! Ainsi va la République des bizarroïdes néoduvaliéristes.

Rassurez-vous, – pour revenir à notre « lead de mise en scène », comme on le dit dans le langage journalistique – nous n’avons pas l’intention de soumettre votre esprit à la torture d’une sorte de « Mein Kampf » dans une version actualisée et « antillanisée ». Nous faisons allusion à cet ouvrage excessif sur le national-socialisme radical, pensé par un « détraqué mental », écrit par un «psychopathe » qui jura après la mort prématurée de ses parents de dominer sur l’Europe et d’asservir les États des autres continents. Et pire encore, de détruire toutes les formes de civilisations et de les remplacer par son invention idéologique monstrueuse. Nous n’avons pas erré comme un animal vagabond dans les rues de Vienne avec une valise remplie de linges usagés, à la conquête du pays de Richard Wagner. Nous n’avons pas émigré involontairement non plus en Amérique du Nord pour « devenir quelqu’un ». Au contraire… N’avons-nous pas plutôt échangé l’étoile brillante de Gonaïbo, protecteur d’Harmonise, personnage symbolisant la résistance légitime dans la forêt des « arbres musiciens » – l’un des jets subliminaux de la puissance imaginaire et intellectuelle de « Jacques Soleil » – contre la bruine vespérale de la nostalgie poignardante, de l’ignominie offensante et de la malveillance xénophobe. Ce cri révolté de « unser kamptf [1]» ne rejoint ni de près ni de loin les « philosophies maléfiques » qui dissimulent les velléités tyranniques, les comportements pervers, les attitudes criminelles, et les ambitions ploutocratiques des uns et des autres. Les onomatopées désespérées, irrationnelles, déraisonnées des « bricoleurs » de « turelures  sloganiques » creuses, amorphes, et sans aucune substance de résistance organisationnelle, n’interpellent pas la conscience éclairée des combattants anti-oligarchiques, catalyseurs de changement social, vecteurs de liberté politique, instigateurs de progrès économique et porteurs d’épanouissement culturel. Ils veulent plutôt remplacer la sueur et le sang des ouvriers et des travailleurs qui remplissent les encriers des revendications quotidiennes insatisfaites avec les larmes de capitulation des dominateurs néolibéralistes.

Les carillons des cloches de « déboussolement politique » qui résonnent devant la chapelle de Saint Jean Bosco où se réunissent chaque jour des fidèles impotents, démunis, misérabilisés, – aussi bien par le corps que par l’esprit –, nous exaspèrent. Le train du 16 décembre 1990 a déraillé. Il ne s’agit pas de se « mettre ensemble » (Ansanm nou fò; ansanm, ansanm nou se lavalas),  pour exorciser les « démons » de la communauté impériale ; il faut s’organiser en vue de renforcer les colonnes des édifices de la « militance nationale ». Notre combat est donc celui de l’organisation, de l’idéologisation. Et pourquoi ne pas y ajouter la « militarisation positive des masses », en guise d’outil de dissuasion et d’instrument d’autodéfense légitime ? Si les extrémistes de droite du Vénézuela n’arrivent pas à renverser Nicolas Maduro, l’héritier du « chavisme bolivarien », c’est grâce à la prévoyance active et à l’intelligence vive du défunt « Commandante » qui avait compris la nécessité pour les couches paysannes d’apprendre à défendre – par les moyens pacifiques ou militaires – les acquis de la Révolution. En face du loup, le bâton est consubstantiel à la sécurité, à la protection, à la défense et à la survie même de l’espèce individuelle menacée.

Vous avez probablement lu, à l’université, dans le cadre de votre mouvement d’activisme politique, ou simplement par curiosité intellectuelle, des ouvrages qui parlent de « La nuit des longs couteaux ». Hitler, prétextant d’un coup d’État, traça la voie de son avenir politique par une purge assassine au sein du mouvement qui lui avait ouvert les portes du pouvoir. Son ami Ernst Röhm se comptait parmi les égorgés. En Haïti, avec l’affaire des dix-neuf officiers fusillés à Fort-Dimanche, François le dictateur réédita l’horreur. Le personnage de Staline, comme vous le savez, est entaché lui-même du massacre de Katyn. En 1940, dans la forêt du même nom, des centaines d’officiers polonais furent immolés et abandonnés dans des fosses communes. On dénombra aussi des étudiants et des médecins au milieu des morts. Les responsables de l’empire soviétique nièrent le crime odieux. Mais le temps et l’histoire finirent par les rattraper. Le révolutionnaire Trotski n’échappa pas au narcissisme terrorisant de Staline. Le film de Julie Taymor, sorti le 25 octobre 2002, qui retrace la vie tumultueuse, mouvementée de la peintre Frida Khalo, a consacré quelques scènes émouvantes à l’assassinat de Trotski, le 29 août 1940, au Mexique. Les plaies physiques et psychologiques que la « démence » des «caïnistes », comme Adolf Hitler, Benito Mussolini, Joseph Staline, Rafael Leonidas Trujillo, François Duvalier, Augusto Pinochet, Idi Amin Dada, a causées aux innocentes créatures du globe terrestre restent encore ouvertes. Et l’espoir de les cautériser, de les refermer est réduit à une peau de chagrin. Les haies des difficultés à sauter pour repriser le tissu des sociétés mondiales que l’« injustice » politique, militaire et financière a déchiré, paraissent très élevées.

Les oligarques se sont retranchés, repliés derrière des murailles de protection que les manifestations de rue, les émeutes populaires n’arrivent plus à renverser. Les poussées insurrectionnelles se heurtent contre une opposition impériale virile et haineuse. Les rassemblements pour marcher contre la corruption administrative, contre le népotisme dans la fonction publique s’essoufflent. Depuis l’invention de Richard Jordan Gatlin en 1861, la « mitrailleuse », les trompettes de Jéricho ont perdu leur pouvoir de destruction. La terre n’est plus à l’époque des pierres, des arcs, des flèches, des glaives et des catapultes. Aujourd’hui, les boucliers du roi Salomon sont dépourvus de leurs effets spiritualo-mystiques. Ils ne peuvent plus être utilisés contre les « Adonias » et les « Joab » antinationaux, les vassaux qui ont trahi leur nation et qui se sont alliés aux « Égyptiens » de l’ère néolibérale. Outre la finesse de l’esprit, le raffinement de l’intelligence, le combat que nous soutenons aux côtés des compatriotes engagés, à l’avant-garde des mouvements contestataires, exige une longue période de préparation théorique, d’organisation technique et d’aménagement logistique.

Comment réparer les méfaits du néocolonialisme « pauvrivore » sans faire gronder le tonnerre, zébrer les éclairs, sans déclencher les orages… ? Les mots de révolte et d’indignation des chantres de la « Liberté » sont devenus inefficients. N’est-il pas venu le temps d’entendre exploser les « vers rimés ou libres » que les poètes de la « Révolution » universelle ont composé dans la solitude de l’aube carcérale? Le temps presse. Faut-il attendre encore longtemps, avant d’allumer la mèche de cette Libération qui gruge notre patience ? Les poèmes d’Heinrich Heine, d’Edmond Laforest, d’André Chénier, d’Etzer Vilaire n’arrivent toujours pas à détonner dans la cour des châteaux et des palais où les  Fantine et les Cosette  sont crucifiées ou pendues au crépuscule du soir. Les artificiers manquent toujours à l’appel. Des femmes, des hommes, des vieillards et des enfants anonymes, humiliés, persécutés et abandonnés par l’État bourgeois, guettent trop longtemps déjà l’arrivée des matins d’espoir dans un coin assombri de leur chaumière glaciale.

 « Ici chacun sait ce qu’il veut, ce qu’il fait quand il passe
Ami, si tu tombes un ami sort de l’ombre à ta place
Demain du sang noir sèchera au grand soleil sur les routes
Chantez compagnons, dans la nuit la liberté nous écoute… [2] »

La « pauvreté » n’a rien à voir avec le postulat de l’eschatologie. Elle est historique. Le système capitaliste qui l’entretient, comme l’a bien démontré Karl Marx dans Le Capital, porte en lui les germes de son autodestruction. Le grand philosophe de l’économie et de la politique écrit : « Une formation sociale ne disparaît jamais avant que soient développées toutes les forces productives qu’elle est assez vaste pour contenir, jamais des rapports de production nouveaux et supérieurs ne s’y substituent avant que les conditions matérielles d’existence de ces rapports ne soient écloses dans le sein même de la vieille société. [3]» La mondialisation serait-elle la dernière invention du capitalisme glouton qui, du stade de l’impérialisme, est passé à celui du néolibéralisme. Sentant sa fin prochaine, la « bête » est en état de rage. Elle est infectée par l’un des stéréotypes des lyssavirus. Elle est atteinte de la maladie de la rage et dévore sans pitié les « esclaves » qui le nourrissent. Le prolétariat s’écroule sous le poids de l’endettement. Les ouvriers, les travailleurs, les petits fonctionnaires et employés empruntent de l’argent même pour renflouer leurs cartes de crédit. Et c’est encore Karl Marx qui parle : « C’est pourquoi l’humanité ne se pose jamais que des problèmes qu’elle peut résoudre, car, à y regarder de plus près, il se trouvera toujours, que le problème lui-même ne surgit que là où les conditions matérielles pour le résoudre existent déjà ou du moins sont en voie d’advenir [4]. » Albert Einstein rejoint Karl Marx : « Un problème sans solution est un problème mal posé. »  

 Dans quelle direction faut-il orienter « notre combat » qui a comme finalité, comme but ultime l’anéantissement, la désagrégation des gratte-ciel de l’exploitation des pauvres, répartis sur l’ensemble de la planète ? Nous n’avons pas l’intention de noyer nos attentes sous une phraséologie métaphorique. D’ailleurs notre « anti-bourgeoisisme » est articulé et accentué. Il ne porte pas le masque de la prudence exagérée, la cagoule épaisse de la frousse honteuse et le voile opaque de la faiblesse d’une capitulation. Pour paraphraser Guevara, il faut avoir le courage d’ « exprimer sa vérité ». Nous combattons les escrocs du système hégémonique et mondialisé. La propriété privée et la concentration des moyens de production entre les mains du petit cheptel de milliardaires sont les causes essentielles de la pauvreté dans le monde. Notre rôle, en qualité de témoins de la souffrance des êtres affaiblis et vulnérabilisés est de dénoncer sans crainte et sans frayeur la situation criminogène de la répartition dichotomique des richesses communes.

 Si les ennemis traditionnels des peuples pratiquent la « Torture » à visage découvert, ne sera-t-il pas indigne de se cacher soi-même dans un trou obscur pour les dénoncer ? Avec ou sans fil d’Ariane, nous avons décidé de descendre dans les entrailles de la terre afin d’aller combattre les « minotaures politiques et financiers » qui sucent le sang des masses. Il faut arracher l’ « ivraie ». Il faut la détruire dans ses racines, et ensuite la brûler sans hésitation, en vue de permettre à la « bonne herbe » de pousser librement dans la vallée d’une « Révolution » mondiale porteuse de changement réel pour l’Humanité.

 Ceux qui vont aux fronts et qui ont peur, sont les premiers à tomber. Car la peur neutralise la force de se défendre. Pour revenir vivant de la guerre, le soldat sait qu’il doit appliquer les règles dictées par la guerre pour la conservation de la vie : tuer pour ne pas être tué. C’est à ce prix que s’obtiennent également la victoire collective et le trophée de l’héroïsme. Alexandra Lange, une épouse anéantie et durement éprouvée, jugée dans une affaire de « maricide », a avoué au tribunal : « Je l’ai tué pour ne pas mourir. » Son époux lui faisait voir toutes les couleurs de la maltraitance conjugale: coups avec blessures, viols, insultes… Son ouvrage, Acquitté, publié aux Éditions J’ai Lu, dévoile les mobiles de son meurtre classé dans la rubrique du cas de légitime défense.

C’est absurde d’observer des leaders politiques faiblards, désorientés par l’inculture, l’incapacité et l’incompétence, prêcher le « gandhisme » dans un pays de « banditisme systémique » où des « arsouilles » de la classe nantie pratiquent le vol et le kidnapping pour élargir la surface de leurs fortunes personnelles. La non-violence du Mahatma Gandhi l’a conduit tout droit à la mort le 30 janvier 1948. Et Calcutta n’a pas vraiment échappé à la flétrissure sociale et à la fanure économique. Martin Luther King est assassiné le 4 avril 1968 à Memphis par la haine, alors qu’il avait des mots d’amour et d’apaisement dans sa bouche. Malcom X, contrairement au révérend pasteur et militant pour les droits civiques des Noirs aux États-Unis, avait choisi d’utiliser l’arme de ses ennemis : la violence contre la violence. Donc, l’effet du boomerang. Nous avons entendu un jour les propos d’un jeune élève haïtien dans un documentaire de Télé Québec, qui répondait au journaliste sur la question de la violence dans les écoles : « Qui me frappe, je le frappe. C’est comme ça… »  Les Écritures ne reconnaissent-elles pas la « Loi du Talion »? Chaque être porte la responsabilité de son Karma. Il doit en récolter les avantages ou en payer les conséquences. C’est une évidence naturelle que chaque action engendre sa propre réaction. Nous touchons aux fondements matériels et immatériels des principes de la dualité perpétuelle expliqués dans la théorie héraclitienne du contraire. Il n’existe pas de « cause » sans « effet ». Si les populations de la périphérie déclinent tristement dans la misérabilité, c’est parce que les « aconscients » du centre grossissent indécemment dans l’opulence. Donc, que faire? Se jeter à genoux en égrenant son chapelet de pénitence? Ou agir héroïquement?

Sinon, le 7 février 2017, un « petit paysan prétentieux » inculte et arrogant, un receleur de la mafia et mafioso lui-même, un blanchisseur de l’argent sale, un autre « malandrin » de plus et de trop, comme en 2011, viendra déshonorer le tabernacle sacré de la présidence nationale.

Par ailleurs, nous avons entendu un certain Rosny Desroches se prononcer sur les rapports sévères de l’UCREF qui accablent Jovenel Moïse. À notre grand étonnement, le cerveau du « triste personnage » commence à subir réellement une sérieuse déperdition intellectuelle. Et le plus gênant dans son cas, c’est que le vieux « palefrenier » de l’ambassade de France à Port-au-Prince refuse toujours de retourner à son écurie et de se taire.

No, we are not speaking through one’s hat
(Non, nous ne parlons pas à travers notre chapeau)

En Haïti, depuis le complot mortel contre Jean-Jacques Dessalines, les chèvres se sont laissé enfermer dans les pâturages des lions qui les dévorent. Les félidés du néolibéralisme ne sont jamais rassasiés. Et leurs incalculables victimes ne se décident pas à sauter les enclos qui les retiennent prisonnières du capital, en vue de circonscrire l’hémorragie de l’exploitation outrancière. Les États-Unis, le Canada, la France, etc., leur disent : « Laissez-vous manger gentiment : c’est pour le bien de notre démocratie. Ensuite, vous hériterez le royaume du Bon Dieu ».

La globalisation de l’économie se promène avec une arme redoutable : la délocalisation des entreprises. Cette pratique courante dans le monde industriel consiste à freiner les revendications salariales des ouvriers qui dessèchent dans les usines d’assemblage. « Fermez votre gueule, sinon nous partons nous installer ailleurs. » C’est le message que transmettent avec arrogance les « crocheteurs du patronat » aux syndicats progressistes qui défendent sincèrement leurs membres, et qui refusent de se jaunir. Certaines entreprises, comme Wal-Mart, ne tolèrent pas l’accréditation syndicale. Elles révoquent les employés impliqués ou déménagent sans préavis. En 2005, à Jonquière (Canada), 180 salariés de Wal-Mart ont été remerciés pour cette raison. En 2013, la Cour suprême, le plus haut tribunal du pays, a finalement tranché en faveur de ces dizaines de révoqués. Elle a sommé la multinationale états-unienne de dédommager les victimes abusées. En Haïti, les patrons de la sous-traitance refusent jusqu’à présent de respecter la « Loi Benoit » sur le salaire minimal journalier. Sur les cinq continents, les travailleuses et les travailleurs n’arrivent plus à gagner de l’argent qui leur permet de renouveler leur force de travail et de se faire soigner en cas de maladie. Les familles infortunées vivent sans une couverture d’assurance. L’ « Obamacare » voté par le 111e Congrès des États-Unis et promulgué par l’ex-président le 30 mars 2010 est considéré par des experts en santé publique comme de la poudre aux yeux des marginalisés de Harlem et de Bronx. L’« Obamacare » n’offre pas une protection complète à ses bénéficiaires. Et les principes d’accessibilité découvrent des nœuds gordiens qui sont parfois difficiles à défaire. Donald Trump qui a prêté serment le vendredi 19 janvier 2017 avait juré au cours de sa campagne électorale de jeter le bébé avec l’eau du bain. À l’heure où il déposait sa main droite sur la Bible d’investiture d’Abraham Lincoln, l’horloge en face de nous marquait midi. L’heure où les esprits malins, selon les croyances populaires superstitieuses, se déplacent dans les zones urbaines et campagnardes. Donald Trump se dessine déjà comme une « créature de Lucifer ». Les mesures administratives qu’il annonce avec fracas menacent de persécuter les immigrants fragiles qui arpentent les États-Unis à la recherche d’un mieux-être socio-économique. Il faut dire que les États-uniens, aux élections de novembre 2016, avaient seulement le choix de voter un « diable » ou une « diablesse » à la présidence de leur pays.

Les frontières entre les peuples qui partagent les mêmes souffrances sociales, les mêmes préoccupations politiques, les mêmes soucis économiques et les mêmes problèmes de dégradations environnementales doivent être abattues. Cela permettra de regrouper ces individus cosmopolites sur un vaste terrain de lutte commune. La fable de Jean-Pierre Claris de Florian, L’aveugle et le paralytique, en demeure un bel et heureux exemple :

 «… Il n’est tel que les malheureux
Pour se plaindre les uns des autres.
« J’ai mes maux lui dit-il et vous avez les vôtres.
Unissons-les mon frère, ils seront moins affreux… »

Cependant, il resterait à renverser les barrières de division érigées par la théocratie. La religion nous rend veules et indécis. Le dogmatisme religieux, d’où qu’il vienne, exerce et conserve un pouvoir de domination sur la conscience des pratiquants fanatiques. Nous refusons toujours d’aborder les problématiques qui impliquent l’agnosticisme du « créationnisme » et le credo de l’« évolutionnisme », pour ne pas choquer les simples d’esprit. La sagesse, dans plusieurs cas, ne recommande-t-elle pas l’éloquence silencieuse ? Ne faut-il pas adroitement éviter les discussions interminables sur les théories biologiques ou géologiques abstraites qui tentent de retracer et d’enseigner la genèse de l’univers? Les débats creux, aliénants et lassants demeurent l’apanage des entreteneurs des discours métaphysiques sur le « platonisme de la réminiscence ». Chacun, – comme bon lui semble –, a le droit de lire L’Éloge de la folie d’Érasme de Rotterdam ou L’utopie de Thomas More. Et cela, même lorsqu’il serait incapable de les assimiler. Les détenteurs du capital contribuent à la prolifération des doctrines religieuses sur la planète. Les cathédrales, les chapelles, les temples protestants, les pagodes, les mosquées, les synagogues, les pérystiles poussent comme l’herbe sauvage dans les régions nécessiteuses. Car les « pauvres en esprit et en matérialité hériteront le Royaume des cieux ». Cela voulait-il laisser croire que les milliardaires Bill Gates, Amancio Ortega, Jeff Bezos, Liliane Bettencourt, Donald Trump… iraient eux-mêmes brûler en enfer?

Le chanteur-compositeur Charles Aznavour écrit : « Que j’aille au ciel ou en enfer, je n’ai pas lieu de m’inquiéter, car j’ai des amis des deux côtés. » Néanmoins, dans l’histoire des peuples, cela ne se passe pas ainsi. « Nul ne peut servir deux maîtres. Car, ou il haïra l’un, et aimera l’autre; ou il s’attachera à l’un et méprisera l’autre. Vous ne pouvez servir Dieu et Mammon [5]. » Dans un combat politique, il faut donc indiquer son camp. Sans ambigüité. Ceux qui choisissent le camp du peuple haïtien ne peuvent pas valser sous la musique dissonante de l’orchestre des Brandt, des Madsen, des Mevs, des Apaid, des Boulos…

Les politiciens haïtiens ont hérité de la nature du « Renard roux ». Ils sont à la fois carnivores, frugivores et herbivores. Ils survivent étonnamment dans tous les environnements sociopolitiques. Ils abdiquent, concèdent, félicitent, flagornent, démissionnent, se positionnent… À force de tourner autour de la chandelle allumée, comme un papillon étourdi, plusieurs « chefs de bouquement » se sont brûlé les ailes. Le pouvoir politique élève et abaisse. C’est une lame à deux tranchants. Néron se poignarda. Le roi Louis XVI y laissa sa tête. Le Tsar Nicolas II et Nicolae Ceausescu finirent avec la panse trouée. Benito Mussolini fut suspendu au bout d’une corde la tête en bas à coté de sa dulcinée. Adolf Hitler se fit exploser la cervelle. Par contre, François Duvalier, Lesly François Manigat, Gérard Pierre-Charles, Zacharie Delva, Edner Day, Rosalie Bosquet alias Madame Marx Adolphe, René Théodore, Jean-Claude Duvalier… sont tous décédés de maladie, avec une dose de morphine dans le sang pour atténuer les souffrances du trépassement. Aucun sens de la noblesse et de l’honneur, tel qu’on l’a noté chez les « samouraïs » qui ont échoué dans leur mission militaire !

La République d’Haïti ne produit plus des femmes et des hommes qui soient capables de faire leur « hara-kiri » devant l’échec, l’impuissance et le médiocratisme ! Le poète jérémien, Edmond Laforest s’est suicidé le jour même où les « Yankees » ont foulé en 1915 le sol de la patrie. Voici un extrait du poème que nous lui avons dédié dans le recueil inédit « Couronne d’épines et de ronces » qui porte justement le titre de Hara-kiri :

Je mange des ronces

Et des écailles de colère

Depuis le retour des maquisards

Qui ont noyé Laforest

Dans le seau de l’indignation

Un nœud croulant de consonnes

Et de voyelles

Resserré inexorablement

Sur la gorge fragile

Des Cendres et flammes

 

Pauvre, mais noble encore [6]

La maison de Zacharie Delva, le bras droit et le sorcier de François Duvalier, se trouve encore aux Gonaïves, exactement à la rue Christophe. De temps en temps, le « proconsul » venait y séjourner avec sa mère et d’autres membres de sa famille. Il n’était pas marié. Et n’avait pas d’enfants non plus. Se faisant appeler le « parrain », la valetaille venue de partout défilait, se courbait, s’agenouillait devant « Caïphe ». Elle lui baisait la main, l’embrassait sur les joues, comme font les membres de la pègre sicilienne devant Don Vito Corleone.

 Le « houngan » du palais national effectuait souvent des tournées à travers la ville. Le cortège roulait à vive allure. Le « parrain » s’amusait à lâcher dans le vent des poignées de gourdes qui semblaient sortir tout droit de la « planche à billets ». Les papiers-monnaies flottaient dans les airs comme une nuée d’oiseaux migrateurs. La tribu des parias de La Saline, de Trou Cochon, de Carénage, etc., s’essoufflait derrière le convoi. La gueusaille se bousculait, se battait entre elle pour s’y approvisionner. Les plus téméraires, pour faire bonne pêche, allaient jusqu’à s’exposer dangereusement sous les roues des véhicules qui zigzaguaient dans un concert assourdissant de sirènes et de klaxons. Le spectacle se terminait toujours par des accidents majeurs. À chaque sortie de la camarilla, l’hôpital La Providence recevait des blessés légers et graves.

 Une fois, nous vîmes l’un de ces billets d’une gourde qui alla s’immobiliser aux pieds d’un mendiant. L’infortuné s’était mis à l’écart afin d’éviter d’être piétiné par la foule. Nous remarquions que celui-ci n’avait fait aucun effort pour ramasser l’argent, alors qu’il disposait d’un net avantage sur la dame qui en avait finalement bénéficié. Après le passage du cortège, nous allâmes trouver le gueux, de sorte qu’il nous expliquât son attitude. Il répondit sèchement : « Mon garçon, je suis pauvre. Mais je ne suis pas un chien ! » Nous avions huit ant. La scène demeure encore intacte dans notre mémoire.

 Malgré les vents de la dictature qui soufflaient à cette époque, il y avait des femmes et des hommes nobles, dignes et honnêtes dans ce pays au destin fragile, sombre, incertain et tragique.

 

Robert Lodimus
(À suivre)

Notes et références


[1] Notre combat.
[2] Hymne de la résistance française, Le chant des partisans.
[3] Karl Marx, cité par Chris Hedges, Karl Marx avait raison.
[4] Karl Marx, cité par Chris Hedges, Karl Marx avait raison.
[5] La Bible, Matthieu 6 :24.
[6] Etzer Vilaire, Les dix hommes noirs.