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Bolivie : Le jour où Barrientos… assassina le « Commandante » Che Guevara

che guevara

« Il ne peut y avoir de révolution que là où il y a conscience. »

 (Jean Jaurès)

 Par Robert Lodimus --- Au cours de l’année 2004, à peine revenu au Canada, nous avons réservé par téléphone le service d’un technicien pour une légère réparation à domicile. Après avoir terminé les travaux, ce dernier nous a remis une facture dont le montant à régler s’inscrivait en infériorité par rapport à celui de l’entente initiale. Nous lui avons fait remarquer la méprise… Le réparateur, fier et souriant, nous a répondu : « J’ai enlevé 50 dollars pour les portraits photographiques du Che qui sont placardés sur les murs de votre appartement. Je vous ai fait un prix de camarade. » L’inconnu nous a pressé fermement la main et il a franchi le seuil de la porte pour retourner à ses occupations journalières.

Les paroles de Guevara me revenaient soudainement à la mémoire : « Toute notre action est un cri de guerre contre l’impérialisme et un appel vibrant à l’unité des peuples contre le grand ennemi du genre humain : les États-Unis… Si le communisme ne devait pas conduire à la création d’un homme nouveau, il n’aurait aucun sens.»                                                                                                   

Le 9 octobre 1967, les intellectuels progressistes de la planète apprenaient avec stupéfaction l’assassinat du Grand Révolutionnaire cubano-argentin, Ernesto Rafael Guevara, plus connu sous le pseudonyme de Che Guevara. La terre arrêtait de tourner. Le soleil se retranchait derrière les nuages. Les oiseaux suspendaient leur vol dans un firmament assombri. Les États-Unis et la Bolivie avaient lâchement, sommairement exécuté l’un des « dieux » de la guérilla qui firent tourner à Cuba le vent de la dictature politique.

La Havane, comme nous l’avons vu dans « Le Parrain » de Mario Puzo, offrait l’argent, la main-d’œuvre à bon marché et le sexe à satiété aux descendants de Caïn : ceux-là qui ont inventé l’impérialisme, le néolibéralisme, et qui continuent de maltraiter les « enfants d’Abel » dans les usines d’assemblage, les industries de sous-traitance et les vastes plantations de la Floride, de la République dominicaine qui exploitent les oranges, les tomates, la canne à sucre...

Nous disions qu’en ce jour néfaste du 9 octobre 1967, les aiguilles restaient figées sur le cadran du temps. Des torrents de larmes inondaient les maisonnettes des couches nécessiteuses et des classes laborieuses. Peut-être, y eût-il eu des cas de suicide que l’histoire ne rapporta point? La lutte du monde ouvrier et paysan avait reçu dans ses poumons un coup terrible de l’impérialisme hégémonique. Elle avait perdu dans cette région défavorisée de la Bolivie le plus grand défenseur de sa cause sociale, politique, économique et culturelle. Le cœur d’Ernesto Che Guevara explosa sous les balles tirées par des mains sales, ordinaires, minables, simplistes, anonymes, nerveuses et tremblantes. Ses battements rythmés qui propulsèrent les actions titanesques du « personnage légendaire » qui le portait dans sa poitrine robuste, tout compte fait, n’avaient duré que 39 ans. L’âge où l’individu commence à s’installer véritablement dans la carlingue mystérieuse de l’existence humaine. À voir grandir ses enfants. À les guider sur la route sinueuse de l’avenir. Mais tout cela, ce n’était pas pour Che Guevara. Le sort des pauvres le préoccupait davantage. Si la sensibilité, l’humilité, la solidarité, la générosité, la bravoure, la témérité, la fougue, l’intelligence, la franchise, la sincérité, la magnanimité, la camaraderie, le compagnonnage, l’amour du prochain, si tout cela devrait avoir une appellation précise, un substantif désignateur, un nom propre, ce serait sans aucun doute le Sien.

Le sergent Mario Teràn qui exécuta la sale et basse besogne, ironie du sort, se compte 50 ans plus tard parmi les principaux bénéficiaires de la « Révolution castro-guévarienne ». La médicine cubaine, développée dans le cadre des acquis de l’œuvre sociale et politique des Barbudos, lui rendit la vue en 2007. Il fut opéré gratuitement de la cataracte par les professionnels cubains de la santé dans le cadre de l’ « Opération miracle » mis en place par le gouvernement de la Havane en faveur des populations pauvres de l’Amérique latine. Nous ne vous avons pas transmis une nouvelle, au sens journalistique. L’information fit à l’époque le tour de la planète. Les rumeurs laissaient entendre que l’exécuteur, désigné à la suite d’un tirage au sort, pris de remords, s’était suicidé deux ans après l’effroyable tragédie. Cependant, il n’en était rien. Teràn vivait sous une autre identité. Il n’y avait pour lui aucune gloire à enlever la vie à un être humain capturé, désarmé qui ne représentait aucun danger pour ses adversaires. Au contraire, par cet acte irréparable, le bourreau s’était couvert de honte et de mépris, en face des activistes politiques du globe terrestre.

Le meurtre d’Ernesto Che Guevara doit être considéré comme un crime de guerre, dans le sens de la Convention de Genève du 27 juillet 1929 révisée en 1949. Le Comité International de la Croix-Rouge (CICR) nous en offre cette définition :

« La Convention de Genève du 27 juillet 1929 sur le traitement des prisonniers de guerre compte 97 articles. Elle pose le principe général selon lequel les captifs doivent être traités, en tout temps, avec humanité. Ils doivent être notamment protégés contre les actes de violence, les insultes et la curiosité publique; en outre il est interdit d’exercer des représailles contre eux. »

Le regard profond et pénétrant de Guevara ne pouvait être plus tard qu’une source de bouleversements psychologiques, qu’un amas de douleurs physiques, qu’un univers de tortures spirituelles, qu’une suite de persécutions morales pour ce pauvre et misérable soldat sans conviction politique, sans vision sociale. Les âmes de Nathuram Vinayak Godse, le meurtrier de Gandhi, de Lee Harvey Oswald, celui de Kennedy, de James Earl Ray, l’assassin de Martin Luther King, de Thomas Hagan, le bourreau de Malcom X ne connaîtront jamais de repos dans la mort. Néanmoins, Il faut rappeler que Thomas Hagan vit encore. Il a été libéré en 2010 par la justice américaine, après avoir séjourné 45 ans environ dans une prison de Manhattan à New York.

Mario Teràn reçut l’ordre des généraux René Barrientos et Alfredo Ovando d’abattre Guevara blessé à la jambe, comme le vieux chien de Candy dans « Des souris et des hommes » de John Steinbeck. La CIA ordonnait elle-même aux autorités boliviennes d’éliminer le célèbre théoricien de la guérilla de la Sierra Maestra qui orna de triomphe et de gloire le jour faste du 1er janvier 1959 à Cuba. En cet instant de griserie collective, la planète entière – hormis les salauds, bien sûr – émue et fière, découvrit pour la première fois les visages éblouissants de ces héros barbus, intrépides, hardis, courageux – comme Hector, le fils de Priam, Jean-Jacques Dessalines, Dutty Boukman – qui bravèrent et vainquirent les forces militaires de Rubén Fulgencio Batista y Zaldívar.

Ce 9 octobre 2017 était encore une occasion pour tous les militants de gauche de se découvrir et de se courber en mémoire du « Guérillero inégalable ». Che Guevara a tracé avec sa mitraillette le chemin de l’autodétermination politique, de l’émancipation sociale, de l’autonomie économique et financière devant les nations hégémonisées qui aspirent à la Liberté, à la Fraternité et au Développement durable.

La République d’Haïti, qui bénéficie de la largesse illimitée et de la solidarité continuelle du peuple cubain harcelé par tous les gouvernements de la Maison Blanche, devait se souvenir officiellement – à sa façon – d’Ernesto Che Guevara. Nous restons convaincus que si les Duvalier ont terrorisé les Haïtiens durant 29 longues années, c’est simplement parce que le révolutionnaire aguerri est mort trop tôt. Guevara, le grand ami du docteur Adrien Sansaricq qui participa activement à sa mission de guérilla au « Congo-Léopoldville », et qui fut assassiné lui-même par les macoutes aux alentours de Port-au-Prince, n’aurait jamais laissé se développer une telle horreur politique dans la Caraïbe, sans prendre les moyens militaires de la freiner. Les paysans soignés par les médecins cubains qui sillonnent toutes les contrées rurales de la République ignorent malheureusement les noms de leurs bienfaiteurs martyrs. Beaucoup de vies se sont sacrifiées pour donner naissance au grand rêve de Fidel, Guevara, Raoul, Camillo, et des dizaines d’autres guérilleros dont les noms ne sont pas révélés, cités dans les fresques historiographiques mondiales.

Nous avons croisé des étudiants haïtiens qui ne sont pas bien informés des faits marquants de la société contemporaine de Cuba. Et que savent-ils de Benoît Batraville qui théorisa la guerre des Cacos de François Borgia Charlemagne Péralte contre les forces de l’occupation nord-américaine ? Dans certaines régions du pays, les Cacos jouissaient – et jusqu’à présent – d’une mauvaise réputation. Aucun gouvernement, aucun mouvement politique n’a pensé à les réhabiliter auprès des masses paysannes analphabètes, qui n’ont pas la capacité de lire « Les Blancs débarquent » de l’historien Roger Gaillard.

Les Yankees orchestrèrent toute une campagne de salissure sur le dos des rebelles qui s’érigeaient contre l’occupation. Ma grand-mère consanguine, certains soirs de lune sous la dictature féroce, nous rapportait quelques récits héroïques de la lutte acharnée menée par les braves paysans avec de vieux fusils contre les marines bien équipés de Franklin Delano Roosevelt. Ya-t-il en Haïti une journée spéciale consacrée à la commémoration de Péralte et de ses compagnons de combat? Heureusement pour ceux qui sont dévoués à la cause des misérables, Maurizio Lucidi a constaté que « les héros ne meurent jamais ».

Nous sommes fascinés par les individus qui savent mourir. Regarder la mort en face, sans baisser la tête. Nous avons écrit quelque part : « La liberté d’un peuple ne se mesure qu’à l’aune de son intelligence et de son courage. » Sanite Belair, à l’instar de Che Guevara, fixa dans les yeux les « bourreaux français » qui allaient éteindre le souffle de sa vie. Le 5 octobre 2017 ramenait les 215 ans de cette double exécution, Suzanne et son mari Charles Belair. Les Haïtiens ne se souviennent pas de leurs héros.

À la fin de l’année 1990, un camarade, Ali Maurice André, qui souffrait d’un cancer en phase terminale, nous appela à son chevet pour qu’il nous fît part, dans le cadre d’une interview fleuve, de la dernière volonté qu’il voulait exprimer à l’égard de son peuple. Il ne tenait pas à franchir la dernière distance qui séparait son existence terrestre des frontières de l’au-delà, sans délivrer ce message de combat, de rassemblement organisé, de méthode rationnelle de résistance politique qui lui trottait dans la tête. Il nous faisait annoncer que le temps pressait pour lui. Qu’il n’en avait plus pour longtemps.

De Port-au-Prince, nous regagnâmes Montréal. Ali était transféré déjà à l’étage des soins palliatifs de l’hôpital Maisonneuve où il attendait le moment de la fin. Les infirmiers le transportèrent sur un fauteuil roulant dans une chambre légèrement éclairée où nous pûmes mener l’entretien difficile et poignant en toute tranquillité. Sans que nous fûmes dérangés. Il y avait tellement d’émotions qui transpiraient dans ces moments d’échanges sur le fonctionnement du pays, sur le gouvernement dirigé par son bon ami René Préval, sur l’avenir du peuple haïtien que Serge Bouchereau, qui était également présent aux côtés d’Ali, avait quitté la salle avec les yeux embués de larmes. Nous dûmes adopter nous-mêmes un comportement de journaliste professionnel, pour nous éviter de craquer comme une femmelette sous le poids de la peine. Nous demandâmes à notre « compatriote mourant » comment il vivait avec l’idée de partir bientôt. Celui-ci nous avoua qu’à ce stade de son existence souffrante, douloureuse, la mort paraissait la meilleure solution à son mal, puisqu’il ne semblait y avoir aucune chance de guérison. « Chaque seconde, je la supplie de venir me délivrer », insista-t-il.

Fuyant le régime sanguinaire de François Duvalier, Ali Maurice André vécut plusieurs années au sein de la révolution castriste. Il épousa une Cubaine. Quelques années plus tard, il s’installa avec sa famille au Canada où nous eûmes la chance et le privilège de le côtoyer dans le cadre de rencontres politiques sporadiques. Poète engagé, diseur exceptionnel, acteur de théâtre, il eut le temps de graver ses textes sur support de trente-trois tours. Ali Maurice André décéda quelques jours après notre dernière rencontre. Avant même que j’eusse eu le temps de diffuser l’entretien. Les Haïtiens ne sauront jamais ce que contenait cette longue lettre qu’il avait griffonnée avec difficulté devant nous, et qu’il nous chargeait de remettre sous pli cacheté au président de la République, Monsieur René Préval.

Le militant de la lutte des pauvres ne se laisse pas intimider par l’idée d’affronter la mort. S’il tombe – comme le dit la chanson de la résistance de Jean Moulin – il sait « qu’un ami sortira de l’ombre, ramassera le fusil, et prendra sa place. »

Dans la Sierra Maestra, Guevara insistait pour que Fidel lui confiât toutes les missions militaires délicates et périlleuses. Secondé par son ami Raoul, la petite garnison qu’il dirigeait les accomplissait avec succès. Tous les essayistes qui ont rédigé des ouvrages importants sur la guérilla cubaine ont rapporté les vertus militaires de Guevara. En qualité de médecin qui prononça le serment d’Hippocrate, qui jura de sauver des vies dans la mesure de ses moyens, Che n’avait jamais abandonné derrière lui un soldat blessé de l’armée de Batista, sans avoir pris le temps de le soigner. Pourtant, il fit sauter froidement la cervelle du traître Eutimo au moment même où Fidel cherchait à raisonner l’ingrat. Ses convictions révolutionnaires ne supportaient pas la trahison. Blessé à une jambe au moment de sa capture, la CIA et Barrientos refusèrent de faire extraire la balle et de panser sa plaie. Le sang du « prisonnier important » coulait dans cette chambre de la petite école rurale désaffectée de la Higuera, où les monstres militaires l’avaient enfermé.

Analepse historique

En mai 1955, libéré de prison après l’échec de l’attaque de la caserne de la Moncada, Fidel rejoignit son frère Raoul qui vivait en exil au Mexique. Ce dernier le présenta au couple Ernesto Guevara et Hilda Gadea. Cette nuit-là, la femme et les trois hommes plongèrent dans l’océan des différentes philosophies qui charpentent l’idéologie marxiste-léniniste. Ils abordèrent avec méthode et rationalité la situation conflictuelle qui conduisit aux hostilités meurtrières entre Staline et Trotski. Ils débattirent de l’avenir des prolétaires. Dès la première rencontre, Fidel, Ernesto, Raoul savaient qu’ils allaient faire du chemin ensemble. Pour changer Cuba et le reste de la planète maintenus sous l’emprise du capitalisme féroce, les « compañeros » comprirent tout de suite que l’exploit gigantesque nécessitait la « lutte armée ». Comme en Russie.

Les dernières paroles de l’Argentin adressées au petit sergent Mario Teràn recèlent, à notre humble avis, une dimension mystico-métaphorique. « Vous allez seulement tuer un homme. » Cette phrase ne présageait-elle pas la toile invisible et immortelle de mythification qui allait solenniser et sacraliser le martyr révolutionnaire sur la planète, comme le linceul de Turin l’est devenu pour Jésus de Nazareth. Les États-Unis, en organisant l’assassinat d’Ernesto dans sa chair vulnérable et mortelle, n’ont pas réussi à noyer « Che Guevara » dans la mer de l’oubli. Ce nom sublimissime constitue une hantise pour la Maison Blanche, le Département d’État et le Pentagone. Depuis la disparition de Guevara, aucun président des États-Unis n’est arrivé à dormir sur ses deux oreilles. Partout, des hommes, des femmes, des enfants, des vieillards ne cessent de revendiquer le béret du guérillero immortel. Thomas Sankara, Chris Hani, Amilcar Cabral – et qui d’autres encore ? – tous, pour leurs engagements sociaux et politiques en faveur de leur peuple, se sont fait désigner individuellement le « Che de l’Afrique ».

Ernesto Che Guevara, partout sur la terre, charrie le synonyme de la « Liberté par la violence légitime ».

Les historiens ont tenté de cerner les erreurs relevées dans l’entreprise guévarienne dans les forêts boliviennes. Il paraît évident qu’il y avait un manque de préparation dans cette aventure révolutionnaire. Le médecin se méprenait du niveau véritable de conscientisation des paysans autochtones, captifs d’une dictature politique haubanée par les puissances occidentales. Particulièrement les États-Unis. René Barrientos était arrivé au pouvoir – il ne faut pas l’ignorer ou l’oublier – par un coup d’État de la Central Intelligence Agency (CIA) contre le président Victor Paz Estenssoro.

Les combattants cubains anti-impérialistes furent dénoncés par les membres des communautés paysannes locales qu’ils étaient venus aider. Le lumpenprolétariat urbain et rural était tombé dans le piège de la CIA. Les propagandes anticommunistes avaient fini par éloigner les habitants de la paysannerie des objectifs spécifiques de ce mouvement libérateur. Les campagnards cultivateurs qui bénéficiaient de l’État, contrairement aux mineurs et aux ouvriers, d’une fragile politique agraire faussement tapissée d’avantages socio-économiques, craignaient effectivement d’être dépossédés de leurs lopins de terres et décapitalisés par l’Armée de Libération nationale (ELN) de Che Guevara. Ils pensaient que les guerriers en provenance de Cuba et d’autres régions de l’Amérique latine voulaient effectivement les retourner aux corvées de l’esclavage, comme du temps de la domination espagnole.

Il existe encore dans la tragédie de Guevara un nœud de mystère à défaire. Pourquoi le « Commandante » fut-il capturé vivant, alors qu’il avait su dès le départ que sa chance d’être emprisonné ou gracié par ses ennemis impérialistes était pratiquement inexistante? Le président René Barrientos avait ordonné à ses officiers de lui apporter la tête du théoricien du « foquisme » sur un plateau, comme celle de Jean le Baptiste. Le « foquisme » est une approche de lutte révolutionnaire inventée et théorisée par Che, qui consiste à allumer des foyers de guérillas dans toutes les paysanneries des sociétés planétaires, à l’instar du Vietnam, dans le but de combattre l’hégémonisme des États-Unis.

Guevara ne répétait-il pas souvent que le guérillero, au cas où les affrontements tournaient mal, devrait se réserver la dernière balle de sa mitraillette? Pourquoi ne le fit-il pas lui-même? Fidel Castro [2] a expliqué:

«Le Che était en chemin vers une zone où Inti Peredo[1] avait des contacts et de l’influence...certains membres de son groupe étaient mal en point et [...] il leur était difficile de se déplacer [...] Autour de midi ils sont arrivés dans un village désert [...] Inti marchait devant. Ils ont poursuivi leur marche en plein jour. C’est à ce moment-là qu’une troupe de l’armée régulière, une compagnie qui surveillait leur progression depuis un bon moment tue un membre bolivien de la guérilla et quelques autres. Ils ont réussi à les repousser, mais le Che ne disposait que d’hommes malades et d’une poignée de camarades en état de se battre. C’est là qu’ils sont tombés dans une zone difficile, la vallée d’El Yuro, où le Che s’est battu et a résisté jusqu’au moment où une balle a irrémédiablement endommagé son fusil». «Le Che n’était pas le genre d’hommes à se laisser capturer, mais une balle bloque son fusil. Ce qui permet à ses adversaires de se rapprocher de lui et de l’atteindre. Blessé et désarmé il est fait prisonnier...»

Le 1er janvier 1959, juché sur le balcon d’un immeuble de la Havane, un officier de la Sierra Maestra s’approcha du Commandant Guevara et lui dit : « Enfin, la guerre est finie. » Che répliqua : « Tu te trompes, compañero. La guerre vient de commencer. » Fidel Castro était préoccupé avant tout par la situation sociale, politique et économique de son peuple. Mais « le Che » n’avait pas de patrie. Pas de religion. Pas de parti politique. Pas de compatriotes. Mais des Camarades. Il appartenait à toutes les nations de l’univers qui luttaient contre les États impériaux. Et il l’est resté même après sa fin tragique, brutale et cruelle. L’homme savait du plus profond de ses convictions de révolutionnaire accompli, sincère et loyal, que « la guerre venait effectivement de commencer »; car il restait çà et là d’autres pays, d’autres peuples, d’autres ouvriers, d’autres familles à désenchaîner de l’exploitation des bourgeois.

Cependant – et c’est bien malheureux – nous constatons que la guerre pour libérer les masses haïtiennes de la misère, de la corruption, du népotisme, des élections frauduleuses, de l’arrestation arbitraire, de la détention préventive inconstitutionnelle n’est même pas encore commencée. On ne libère pas un peuple opprimé, exploité et paupérisé en se contentant de marcher dans les rues insalubres et putrides, de gueuler sous la chaleur torride du soleil, de proférer des menaces sans suite sous les eaux froides des pluies diluviennes de l’automne.

La guerre contre le néolibéralisme n’est pas commencée à Port-au-Prince. Il n’y a pas de « Guevara » parmi les manifestants révoltés qui réclament la tête de Jovenel Moïse et de Jack Guy Lafontant. Mais plutôt des palabreurs opportunistes et peureux. Sans vision révolutionnaire.

Robert Lodimus
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[1] Ignacio Ramonet, Fidel Castro : Biographie à deux voix, chap. 14, p. 278, Éditions Fayard et Galilée, 2007).

[2] Inti Peredo : membre bolivien de la guérilla de Che Guevara et dont il fut l’un des organisateurs. Il faisait partie du groupe de Mario Monje, dirigeant (prosoviétique) du Parti communiste bolivien dont le leader de la fraction pro-maoïste était Moíses Guevara.