Analyses & Opinions

La Calamité Rose : Ayiti-Exit - la nécessité d’arrêter la Caravane du Faire Semblant (5 de 9)

delegue entoure de ses attachesOctobre 2019: Délégué départemental du nord représentant de Jovenel Moise entouré de son gang armé en toute impunité au pays des Tet Kale

Par Alin Louis Hall ---  Il n’est que d’indécrottables esprits à croire que la caravane de toutes les duperies peut être encore sauvée en faisant appel aux thuriféraires en soutane de la « soulouquerie rose ». Alors que la première constitution haïtienne de 1805 en ses articles 50, 51 et 52 ambitionnait d’établir un état laïc, la panne d’inspiration continue de promouvoir le déficit républicain et institutionnel en essayant de redorer le blason de la plateforme interreligieuse de toutes les coalitions réactionnaires. Il importe de rappeler qu’il ne suffit pas d’étudier notre histoire et d’admirer ce que nos ancêtres ont fait de bon. L’essentiel est de comprendre ce qui alimente notre tradition d’apporter des cures pires que les maux. Comme nous aimons souvent le répéter, la société haïtienne excelle à « retire trip mete pay ». Elles sont donc nombreuses les contradictions ayant précipité la chute de l’ange. Pour illustrer ce phénomène qui nous retient en mode « tout bouline mem plas », la soi-disant correction républicaine du 17 octobre 1806 intronisa le catholicisme comme la religion officielle de la « république sans sanction » d’Alexandre Pétion. Comme un logiciel, on retrouve la prévalence d’un phénomène qui programme nos errements et module nos comportements, collectifs comme individuels. Malheureusement, il s’avère difficile à bien diagnostiquer ses manifestations et symptômes. Les causes de la schizophrénie demeurent inconnues. Aussi, importe-t-il d’encourager les Haïtiens à faire le voyage à l’intérieur de leur « soi ».

 En toute franchise, disons le ici : il est frappant d’observer que nous ne disposons toujours pas aujourd’hui d’outils adéquats pour décrypter véritablement à partir de l’intériorité et de la profondeur subjectives ce qui se passe exactement dans la tête, par exemple, d’un con cerné qui ne se sent pas du tout concerné lorsqu’il est au volant d’une grosse cylindrée, pare-brise et vitres teintés. A quoi peut-on vraiment attribuer de comportements aussi étranges que bizarres ? Au risque de nous répéter, notre obstination à maintenir notre statut et arracher notre place dans l’ordre social continue d’avoir raison de nous. Au stade où nous sommes arrivés, la classe moyenne est devenue totalement schizophrène. Parmi les symptômes connus en Haïti, on pourrait citer les troubles de la pensée et du langage, l’apathie et le retrait social et, surtout, la dépersonnalisation. Subjugués par leurs hallucinations et troubles du comportement, les Haïtiens continuent de prendre très au sérieux l’épanouissement leur penchant naturel à faire semblant. Aussi, utilisent-ils les défaillances de la société comme les badauds et bambins -on se rappelle les jeux naïfs et innocents de l’enfance- à jouer à « kiyes kap pipi pi lwen ».

Par exemple, la classe moyenne qui mange à tous les râteliers ne se bat pour transformer la société. Ce sont pour la plupart des pauvres gens et des pauvres d’esprits qui utilisent plutôt tous les dysfonctionnements reflétant notre état sociétal comme des moyens de différenciation sociale. Hélas, les manifestions d’une double indigence cas sont si nombreuses et récurrentes que nous nous arrêtons ici aux plus familières comme la crise énergétique et la pénurie d’eau. En réalité, après la génératrice, l’inverter, le « kamion dlo », on ne devrait pas s’étonner de voir les Haïtiens construire des réservoirs pour stocker le carburant à domicile. L’important est de ne rien négliger pour s’accommoder à l’effondrement de l’Etat pour maintenir la longueur d’avance sur le reste des imbéciles heureux.

Alors, ils sautent sur les meilleures occasions pour ne pas rater la possibilité à faire semblant et de faire le fanfaron. Le moins qu’on puisse ajouter aux nombreux symptômes de cette maladie mentale est cette psychose qui a inventé une mathématique à géométrie variable.  On se rappelle que cette classe moyenne n’a jamais dénoncé la calamité rose qui s’est abattue sur Haïti. Pourtant, la paranoïa pousse les serviteurs de l’idéal nihiliste à passer un temps fou à répandre des idées aussi farfelues que saugrenues que les casses des manifestations expliqueraient davantage la faillite de l’Etat plutôt que la corruption et la dilapidation des Fonds Petrocaribe représentant plus de la moitié du PIB. L’essentiel pour eux convient à tout faire pour ne pas être accusés de sympathie envers la masse afro-paysanne. En clair, ils sont trop nombreux les Haïtiens affectés par cette maladie mentale qui les a fait perdre tout contact avec la réalité.

Evidemment, l'absence d'émotions débouche inévitablement sur l'incapacité de planifier des actions. On s’explique ainsi comment notre psychologie tordue nous maintient en apesanteur et donne les coudées franches à la surdétermination géopolitique. C’est un secret de polichinelle que les « cerveaux lents » refusent de se réconcilier avec le principe fécond de la conception immaculée du 1er janvier 1804. Cependant, n’ayons pas peur de le dire, le contrôle absolu pour maintenir la postcolonie dans les rangs n’aurait été possible sans la collaboration des « chiens couchants ». Alors, il convient de reconnaitre que la prévalence de la mentalité d’esclave a rendu la tâche facile au dispositif maintenant le cordon sanitaire. Honnêtement, par-delà ce nationalisme d’occasion et de façade affichés par les populismes de gauche comme de droite, on risque de se perdre dans le dédale des considérations superficielles sur des questions fondamentales d’ordre géopolitique. Le contexte mondial est désormais post-idéologique mais nous refusons d’appréhender les raisons qui empêchent la première expérience de décolonisation à se frayer un passage entre les fausses promesses de la globalisation et les déceptions du socialisme.

On nous a déjà tout pris jusqu’à minimiser notre victoire sur les forces du mal à Vertières. Ils peuvent remettre en question notre souveraineté. Cela perçu et ainsi établi, il importe de marteler que le 18 novembre 1803 représente la seule chose qu’on peut nous enlever. Néanmoins, il est à déplorer que la mutation indépendantiste ait accouché d’une société antidémocratique, antipopulaire et contrerévolutionnaire qui combat la mobilité sociale. Les petits enfants de la brutale transplantation ne trouvent non plus repréhensible l’exigence d’être « propriétaires, demeurant et domiciliés à » pour participer à la gestion politique de leur pays. Franchement, comment avons-nous pu accepter autant de dispositifs légaux de discrimination ? Sommes-nous restés des Saint-Dominguois ? Tout de même, l’important est de reconnaitre l’existence de puissants facteurs homéostatiques. Quelle est donc cette mécanique qui régit l’ordonnancement d’un refus systématique de remettre les compteurs à zéro ? Comment expliquer cet enracinement de vielles pratiques bien ancrées dans nos tares coloniales qui protègent jalousement l’immobilisme et la stagnation ? Rien que pour cette décennie, nous avons loupé les meilleures opportunités ou crises pour remonter les bretelles au statu quo. On pourrait citer la reconstruction après le tremblement de terre, le développement d’une économie régionale après l’ouragan Mathieu, le dossier PetroCaribe et la mise en accusation du « bonhomme banane ». Autant de ratages et de revers, planifiés et programmés, qui confirment notre peur d’explorer les causes de notre incapacité à faire face aux chocs externes comme internes.

De ce point de vue, il convient de partir du bon pied en traçant une ligne de démarcation visible à partir de la lune entre l’acquis désignant les caractères résultant des facteurs environnementaux et l’inné désignant représentations et notions fondamentales constituant le psychisme humain dès la naissance. Comme tous les autres peuples, nous sommes chauvins et très fiers de notre culture. Suivant ce cheminement, il est quand même de bon ton de préciser que l’acquis que représente la culture retient immédiatement prisonnier de la vision du monde, de société, de l’autre et de soi qu'elle transmet. « Car », comme l’affirme Camille Loty Mallebranche, « tout dans le social : la rationalité, l’émotion, la réflexion, le réflexe, est conditionné et structuré par la culture, prédéterminé par et selon la culture[1]. » Alos, le cas haïtien invite-il à affirmer que la culture serait effectivement une prison ? Si oui, devons-nous nous libérer de certains aspects de notre culture pour sortir de la nuit ? Comment ? Le débat est ouvert. Dans ce même ordre d’idées, l'inné se révèlerait difficile à appréhender quoique d’apparence simple. En fait, il n'est tout à fait impossible qu'un trait inné s'exprime longtemps après la naissance. Cependant, quelque soit la tranche d’âge que l’on considère, le comportement des Haïtiens laisse toujours à désirer. Alors, pourquoi les fruits ne tiennent jamais la promesse des fleurs ?

Qu’en est-il de notre inné ? Sinon, comment expliquer, par exemple le succès du VSN (volontariat de la servitude nihiliste) ? Naturellement, un certain courant de pensée met souvent les causes de la tragédie haïtienne uniquement sur le compte de l’aliénation culturelle. Selon ces intégristes, la question haïtienne serait réglée aussitôt notre souveraineté recouvrée. Pourtant, le silence de toutes ses composantes de la société haitienne sur le singulier cas de « La Navase » est suffisamment éloquent. Ce rocher situé à 60 kms de Tiburon avait été reconnu comme une ile adjacente par la constitution semi-autonomiste de 1801 de l’État Louverturien, la constitution de la toute-puissance dessalienne de 1805 et celle de la république du faire semblant de 1807. Clairement, sa rétrocession à son propriétaire légitime ne serait qu’une affaire de principe. Evidemment, la constitution de 1987 en son article 8.1 stipule que « le territoire de la République d'Haïti est inviolable et ne peut être aliéné ni en tout ou en partie par aucun Traité ou Convention. » Pour dire les choses autrement, de quoi parlons-nous ? A bien observer la situation haïtienne, on a toutes les raisons à se demander s’il n’a jamais existé des valeurs et des forces de caractère sur lesquelles la société haïtienne aurait pu s’appuyer comme ressort pour rebondir ?

Seulement voilà que tout se passe en Haïti comme si le sophistiqué serait faux, inapplicable, inadaptable et, par conséquent, inutilisable. Avec une mentalité pareille, il devient concevable que le rationnel devienne hérétique en Haïti. Dans la mesure où cette attitude doit être vue comme une manifestation du refus de la complexité, la consécration de la facilité est devenue une arme de destruction massive. Alors, il convient d’admettre que l’appréhension des phénomènes complexes représente un enjeu décisif pour le développement de l’intelligence situationnelle collective. Avec un pied en Afrique et un autre en Haïti, les Haïtiens subissent le joug de toutes les tyrannies principalement la question identitaire et raciale qui, à notre point de vue, représente une parmi les nombreuses épines aux pieds des petits-enfants de la révolution qui craqua l’ordre mondial raciste antinoir. Il est presqu’impossible de trouver un Haïtien qui ne se considère pas investi de la sacro-sainte mission historique confiée par les dieux tutélaires de sauver la race noire en danger de disparition.

Or, pendant que nous nous sommes endormis sur les lauriers de Vertières, les Chinois projettent d'envoyer une mission sur la lune et veulent ainsi prouver qu'ils sont capables de faire comme les Américains, les Russes, etc. Pour donner la réplique, nous envahissons les réseaux sociaux pour démontrer au monde entier que l'unique passager noir du Titanic était un Haïtien. Au besoin, les Haïtiens revendiquent et rapatrient le succès diasporique. À notre tour de spéculer que, si la situation haïtienne représente la résultante pathétique de la rencontre entre l’Europe et l’Afrique, les petits enfants de la brutale transplantation sont déjà prêts pour l’inévitable rencontre intergalactique. Haïti est la première république noire, peu importe qu’on n’y retrouve point les traces de l’angle droit inventé par les Soudano-Egyptiens un peu plus de 5000 ans. Difficile d’imaginer la tête que feront les petits hommes verts ! Depuis le 1er janvier 1804, une majorité d’entre nous se comporte comme si nous nous étions donné la peine de naitre. Comment expliquer cette léthargie ?

Sous l’emprise de la pensée magico-religieuse qui fait rage et ravage, la société haïtienne s’est endormie dans l’espérance de la résurrection. La culture du travail a été remplacée soit par la spéculation comme les jeux de hasard dont la gaguère et la « borlette » soit par le taxi-moto qui a émergé comme le modèle entrepreneurial dominant. Si la première option confirme notre plongeon dans l’imaginaire, la deuxième affirme que la création de richesse apparait de plus en plus comme une notion étrange pour nous. Dans les deux cas, la transformation de la société n’est pas la priorité. Alors, les plus audacieux investissent le champ de la politique. On voit ces favoris de la presse parlée et télévisée à l’œuvre chaque jour. Quant au reste de la population, comme dit le vieil adage, « chans pou Ekselsyò, dévèn pou Bakadi ». On s’explique ainsi le succès des maitres à malice qui avaient promis la multiplication des bananes. Franchement, il faut vraiment avoir l’âge mental d’un enfant de sept ans pour n’avoir pas vu venir la grande vadrouille rose serait une folle aventure.

Malgré la dimension épique de la calamité rose, on retrouve un nombre considérable d’Haïtiens dans un état permanent de débranchement et de déconnection.  En revanche, la frénésie et l’engouement pour les sectes et religions ne cessent de croitre. À Port-au-Prince, on compte sans exagérer au moins une église par quartier. Au réveil, beaucoup d’entre nous avons fini par nous accommoder à la sensation que le prédicateur s’était glissé dans la taie d’oreiller pendant la nuit. A quoi attribuer vraiment cette prolifération de sectes et de religions ? Existe-il une corrélation avec la chute de l’ange ? En réalité, la prévalence de conscience mystique est un terrain aplani et rend facile la conversion. Elle occulte toute rationalité scientifique et consolide une identité haïtienne périssable. On en veut pour preuve que, parmi les affluents de la société coloniale sans sanction, il semblerait que l’hédonisme, l’ésotérisme, le mysticisme ont toujours cohabité avec l’homosexualité clandestine et se sont même toujours allègrement donné la main. En ordonnant la fermeture des loges maçonniques, on se rappelle que Dessalines s’était attiré l’ire d’un nombre important de francs-maçons. En fait, on sait que Pétion tolérait ces hommes qui tenaient des réunions secrètes. Existe-t-il un lien avec le 17 octobre 1806 ? « Komplo pi fò pase wanga. » Mais, où étaient les sociétés secrètes du vodou pour faire échec au parricide du Pont- Rouge ?

En réalité, il n’existe pas en Haïti une étanchéité entre culture haïtienne, bovarysme, névrose narcissique et dissidence cognitive. Nous sommes ici à mille lieux de l’ethnocentrisme qui s’oppose au relativisme culturel. Sans émettre de jugements de valeur, il importe de rappeler que les élites dominicaines avaient fait appel à une brochette d’experts nationaux et internationaux sous la direction de Jacques Attali. Réunis au sein d’une Commission du 8 au 12 octobre 2010, six étrangers dont Cyrille Arnould, Mathilde Lemoine, Jeffrey Owens, Mario Pezzini, Marc Stubbe, Ian Whitman et cinq dominicains dont Pepe Abreu, Rosa Rita Alvarez, Carlos Asilis, José Luis Corripio, Eduardo Jorge Prats produisirent une réflexion stratégique pour faire de la République Dominicaine une économie émergente dans la Caraïbe. Vers la même époque, les satellites haïtiens renouvelaient sans contrition leur profession de foi dans le nihilisme en faisant un énième saut dans le vide avec la « soulouquerie rose ».

De ce stade suprême de la carnavalisation et du folklorisme politique, l’histoire doit retenir particulièrement que les bornes du faire semblant ont encore une fois été repoussées. En effet, les autoproclamés « bandi legal » n’ont rien négligé pour offrir de surprenantes illustrations. Pourtant, les Haïtiens éprouvent beaucoup de difficultés à reconnaitre que les hibiscus de Stéphanie B Villedrouin s’étaient éclos pour se faner. Il s’agit donc de comprendre que le faire semblant bloque également les valeurs universelles telles que les normes et la standardisation. Les unités haïtiennes de mesure telles que gwo mamit, ti mamit, gwo godé, ti godé, gloss(luil), panyen(légim), lo (patat, mango,etc.), barik, ponyen(sel) , vè (pistash) , brass (kan), bokit reflètent notre état sociétal au même titre que la classification hôtelière hibiscus. Mais, pourquoi n’arrivons-nous pas à assimiler une notion aussi fondamentale que la globalité ? Qu’à cela ne tienne, l’important est de ne pas rester à la surface des choses. Il s’agit de reconnaitre surtout l’inefficacité de nos lunettes théoriques et de nos outils pour aborder l’asymétrie de référentiels. On ne peut comprendre une culture sans appréhender les référents ontologiques, les concepts philosophiques et le codage linguistique (daki) qui donnent accès à l'univers conceptuel du peuple possédant cette culture.

En clair, nous devons être des penseurs critiques sinon notre opinion en tant qu’’Haïtien se comportant en exilé culturel européen sera toujours façonnée par le bovarysme. Nous devons questionner nos errements et comprendre les causes profondes des bégaiements de la première expérience de décolonisation. Par exemple, notre façon d’aborder la question éthique est vraiment originale. Pour la majorité des Haïtiens, le combat contre le fléau endémique de la corruption est une affaire trop sérieuse pour la laisser entre les mains des incorruptibles et des preux. D’ailleurs, l’expression « Se vakabon ki ka korespon ak vakabon » confirme que le mythe du vilain sympathique et du voyou fréquentable est donc bien planté dans les consciences publiques. Lorsqu’on sait que « tout sak pa bon pou youn li bon pou yon lot » constitue le principe cardinal de la société haïtienne, on est en plein droit de se demander si nous ne pourrons jamais un jour nous départager entre la nécessaire révolution éthique et « L’union fait la FARCE ».

Évidemment, les journées ne se terminent jamais sans constater que la société haïtienne est un modèle ludo-culturel de convivialité excessive et de relationnel, sans filtre ni passoire. Alors, sans préjugé ni parti pris, il faut soulever chaque pierre. Par exemple, pourquoi sommes-nous un peuple de colonisés ? N’allons pas chercher midi à quatorze heures : parce que nous avons une mentalité de colonisés. Lorsqu'on sait que la culture doit être le premier et dernier rempart de sécurité nationale, c'est un sujet à méditer que les dépositaires du culte ancestral aient commémoré sur une ancienne plantation coloniale l’intronisation du 3e Ati National. En optant pour le « Parc de la Canne à Sucre » qui fut la propriété du fameux sanguinaire colon Carradeux, le vodou montre clairement que le faire semblant ne discrimine pas. Déjà, pour désigner et définir le septennat du chef suprême du vodou, l’appellation « atiure » fait les yeux doux à l’eurocentrisme. Est-ce une pure coïncidence qu’elle rime avec nonciature ?

Clairement, la psychopathologie affectant les descendants des transplantés pousse toujours ces derniers à rechercher leur certificat d’émancipation, leur brevet de validation ou leur homologation. Et, ce n’est pas ici hérétique encore moins contradictoire puisqu’il s’agit de troubles associés à la dissidence cognitive. Pourtant, les Haïtiens aiment parler comme le principal Fondateur auquel cette parole célèbre a été attribuée. « Nous avons osé être libres, osons l'être par nous-mêmes et pour nous-mêmes. » Evidemment, pour se dérober à nos responsabilités particulièrement éthiques, il n’y a pas comme le culturalisme à l’intérieur duquel nous nous sommes refermés et avec lequel nous croyons pouvoir tout justifier. Si l’épistémologie établit que tout est lié, le vodou croit pouvoir se passer des considérations historiques, sociologiques et même anthropologiques. Si le vodou est une philosophie, une spiritualité et une pharmacopée pour certains et un culte ancestral et une religion pour d’autres, qu’est qui empêche les houngans à se constituer en communauté épistémique pour reformater le cerveau des vodouisants et des « vodouisés » ? L’Haïtien excelle à se tenir debout tout seul dans un enchevêtrement de mondes parallèles et superposés où il n’existe aucune frontière entre l’imaginaire et le réel.

« Chak koukoy klere pou je yo. » Depuis l’intuition de l’année 1791, il importe de marteler que nous n'avons pas pu organiser cet espace axiologique qu’est effectivement la culture et que nous avons recours à une batterie de palliatifs pour faire à nos défaillances. D’où, comme nous avons tenté de le démontrer plus haut, le faire semblant qui régit l’ordonnancement de tous nos dysfonctionnements. Il importe désormais d’entreprendre toute critique à partir de l’intérieur pour comprendre et accepter nos forces, nos faiblesses et nos limitations surtout. En effet, lorsqu’un nihiliste de la trempe de Sténio Vincent affirme qu’« Il n’y a de patriotique que la "bobote" et de national que le tafia.[2]», il importe d’être circonspect. Pour aborder la réalité sociale haïtienne, il faut d’autres lunettes théoriques. C’est avec cet état d’esprit qu’il convient d’aborder le revers essuyé par les militants du mouvement « Jeune Haïti ».

En aout 1964, ces derniers, au nombre de 13, étaient pourtant convaincus qu’ils allaient bénéficier du soutien populaire en débarquant dans la Grande-Anse. Aussi, se présentèrent-ils à la population comme le front du refus de l’humiliation et de l’oppression qui était venu renverser la dictature sanguinaire de Duvalier et délivrer Haïti des tonton makout. Hélas, les fils et filles de l’arrière-pays selon l’expression chère à Duvalier n’avaient d’oreilles que pour la voix nasillarde de celui qui s’était imposé en mode baron lakwa comme le meilleur interprète de leurs revendications. Nous sommes ici dans le domaine du sacré qui, par le truchement d’autres repères, permet d’échapper aux repères de la temporalité productrice. Duvalier lui-même aimait répéter souvent « Kapten zombi se yon òm kou tout òm ». Nous devons multiplier les regards croisés pour remonter à la genèse de notre déficit de cohésion sociale. Ce n’est pas ici de la diversité qu’il s’agit mais plutôt d’un univers de mondes superposés les uns par rapport aux autres. En fait, ce n’est pas ici une exagération, on n’arrive à dénombrer combien d’Haïti existe-il vraiment ?

Alors, produit d’une brutale transplantation, le captif Africain s’était retrouvé libre. Sans base économique, c’était un homme dépouillé de tout et qui ne pouvait devenir qu’un étranger à une terre qui ne l’appartenait pas. Si le colon qui tirait des avantages énormes n’avait aucun attachement sauf économique à cette terre, peut-on vraiment exiger un sentiment d’appartenance à la masse afro-paysanne et à sa descendance ? D’autant plus que, opposée à toute idée de création et de redistribution de la richesse pour tous, la société qui émergea n’a rien négligé pour mettre en place une structure de maintien de la précarité économique, de la marchandisation de l’homme et de la sous-traitance de soi. À l’égalité évoquée dans notre devise nationale, nous avons substitué une phobie de la dernière place à l’origine de notre attitude réactionnaire. On s’explique ainsi cette fausse solidarité entre les Haïtiens qui ont fait de « sortir de la honte d’être le dernier » leur motivation essentielle pour « maintenir les plus pauvres à la dernière place pour ne pas se retrouver au bas de l’échelle ». Ce contrat social de « la raison du plus fort » plombe tout épanouissement et enterre définitivement tout espoir d’émancipation pour un avenir partagé. Pourtant, l’économie est d’abord une science humaine et sociale. À une époque où les disciplines semblent revendiquer un académisme de plus en plus rigide, les liens entre sociologie, philosophie, psychologie et économie deviennent de plus en plus évidents.

Au moment où Haïti se retrouve dos au mur, le néocolonialisme concentré dans de grands groupes d’intérêts continue d’amplifier la dislocation sociale et encourage la « tribalisation » politique. Entre rationalisation de l’absurde et raffinement de l’arbitraire, Haïti plie sous la ténacité de la touche magique du charlatanisme dans sa forme la plus nihiliste et grivoise. Conséquemment, il s’ensuit une paralysie structurelle d’un État prisonnier de l’amateurisme qui entrave tout recadrage de la pensée pour un modèle adapté aux défis. Ni la masturbation philanthropique ni la commisération de pacotille ni la solidarité de l’aumône encore moins une quelconque condescendance nous feront rebondir. Alors, où trouver le courage et comment mobiliser l’énergie nécessaire pour assumer notre avenir avec responsabilité ? Nous voulons ici attirer l’attention sur le danger des approches simplistes sur les questions complexes. En partant de prémisses jugées vraies à la surface, on risque d’aboutir nécessairement à des conclusions difficiles à rejeter.

En fait, il s’agit plutôt de raisonnements viciés à la base reposant sur des arguments séduisants mais absurdes. Comme dans le cas de cette instabilité politique que dénoncent certains. La réalité discursive répand que cette instabilité politique serait la principale cause du ralentissement de l’activité économique. Pourtant, ce courant de pensée n’arrive pas à localiser la source à laquelle s’abreuve le chaos haïtien. Au lieu d’éviter la question éthique comme la peste, Il est donc urgent de faire de la transformation de la société une priorité en réconciliant la dignité et le statut de chaque haïtien avec la notion fondamentale du citoyen. Il est impératif de définir socialement et juridiquement l’entité humaine qu’on appelle « haïtien ». Au nom de la citoyenneté économique et de l’inclusion financière, il s’agit donc de hisser le politique à son plus haut degré de responsabilité, celui d’un pouvoir d’action plus que solidaire et transformateur. Sans démagogie, la recherche de toute solution passe d’abord par le respect de l’autre. Une notion simple mais insécable, claire et fondamentale que la société haïtienne a jusqu’à ce jour mutilée. Mais, comment décanter les consciences publiques et note imaginaire collectif de cette perception de l’autre et de soi qui ne va pas au-delà du « bracero » ?

En tant que science, la sociologie étudie les faits ou comportements sociaux et les relations sociales. Il importe de rappeler que les faits économiques et les faits sociaux sont étroitement liés. Si nous ne changeons pas notre perception de l’autre, la pauvreté, par exemple, ne sera jamais vue comme un fait économique. Dans le contexte haïtien, elle est liée étroitement à une inégale répartition découlant d’un abominable pacte social qui entretient une rupture des liens sociaux et pérennise la « société postcoloniale sans sanction ». Afin de bloquer toute inclusion financière et refuser la citoyenneté économique à l’autre, la consommation n’est pas perçue comme un acte économique qui découle de l’emploi. On s’explique ainsi le taux de chômage endémique. Or la consommation est avant tout un acte qui traduit l’appartenance à un milieu social ou à un statut social. En tant que langage, elle peut être décodée. Etant donné que notre motivation essentielle n’a jamais été la transformation de notre société, la déresponsabilisation collective promeut le départ volontaire. Ceux qui croient les gangs pointeront un jour leurs armes sur les commanditaires, les dépositaires et les thuriféraires du statu quo risquent d’attendre longtemps. A bien observer le comportement des fils et filles de l’arrière-pays lorsqu’ils arrivent au plus haut sommet décisionnel, entendez par là le judiciaire, l’exécutif et le législatif bicéphales, on reconnait les mêmes symptômes de la pathologie affectant la classe moyenne qui mange à tous les râteliers et les satellites haïtiens dont la panne d’inspiration constitue la signature génétique et représente la fiche signalétique. Le mal est profond.

Il s’agit ici de dénoncer cette vision de nous-mêmes qui nous détruit et qui a poussé Samuel Pierre à dire que nous sommes une « une société qui entretient un rapport pour le moins schizophrénique avec l’écrit et la pensée formelle. [3]» Cette société dont parle Samuel Pierre sait comment résister à l’épreuve du temps. Avec une facilité déroutante, les mêmes personnages reviennent. Les évènements se suivent et se ressemblent avec un degré de récurrence déconcertante. Accidentellement émergent un Edmond Paul, un Hannibal Price, un Joseph Anténor Firmin, un Jacques Roumain ou un Jacques Stephen Alexis. À la vérité, notre système d’éducation reproduit en série des cancres et des antinationaux incapables de créer la richesse même avec la manne bolivarienne des Fonds Petrocaribe. Pendant que les inégalités et la pauvreté augmentent, les forces politiques responsables de ce marasme continuent de bénéficier d’un soutien considérable au niveau de la classe moyenne. Comment expliquer ce paradoxe qui pousse les Haïtiens à être contre leurs propres intérêts ?

Selon Dantès Bellegarde, les Français n’avaient construit aucune école dans la colonie qui devint Haïti au 1er janvier 1804[4]. La main-d’œuvre importée de force répondait uniquement aux besoins de la production. Dans l’entendement des Français, les captifs Africains n’étaient que des pièces interchangeables de la mécanique mortifère et, par conséquent, facilement remplaçables. Les colons n’avaient investi ni dans l’éducation ni dans la formation de cette main-d’œuvre arrivée adulte au moment de la mutation indépendantiste. Ce déficit n’a pas manqué d’attirer l’attention de Vertus Saint-Louis lorsqu’il souligne que « les moulins dans les plantations n’ont pas été réparés et entretenus. Ceux qui étaient en fer ont été remplacés par des moulins en bois avec comme résultats une diminution de la productivité » [5]. En empruntant le jugement de Leslie Péan dans Comprendre Anténor Firmin, le constat ne change pas. En effet, Péan confirme dans l’industrie sucrière la tendance en glissement annuel de la diminution de la production de sucre terré (semi-raffiné) et une augmentation de la production de rapadou (sucre non raffiné).[6]

Fort de ce constat, il importe de dénoncer le mantra internalisé pito’n lèd nou la alimentant sans discrimination l’égrégore de l’absurde et de l’arbitraire. Ce n’est pas ici un clin d’œil à l’ésotérisme mais plutôt une attitude ouverte explorant toutes les pistes scientifiques pour arriver à une meilleure compréhension de la question haïtienne. Faut-il rappeler qu’au commencement était l’énergie ? La physique permet de comprendre les phénomènes qui ont eu lieu lors des premiers instants de notre univers quand l’énergie se transforma en matière. Dans notre vie quotidienne, l’utilisation de la télécommande nous fait vivre d’une manière tangible des expériences qui ne sont qu’à leur début avec le développement de l’intelligence artificielle. Pour le prix Nobel Richard Feynman :

« Toute matière est un mélange de protons positifs et d'électrons négatifs qui s'attirent et se repoussent avec cette grande force [il s'agit de la force électrique]. L'équilibre est si parfait cependant, que lorsque vous vous tenez près de quelqu'un d'autre, vous ne sentez aucune force. S'il y avait un très léger déséquilibre vous le sauriez. Si vous vous teniez à un bras de distance de quelqu'un et que chacun de vous ait un pour cent d'électrons de plus que de protons, la force de répulsion serait incroyable. De quelle grandeur ? Suffisante pour soulever l'Empire State Building ? Non ! Pour soulever le mont Everest ? Non ! La répulsion serait suffisante pour soulever une masse égale à celle de la Terre entière[7]. »

Seulement voilà que Pierre Mabille affirme que : « l’égrégore représente l’ensemble des énergies cumulées de plusieurs personnes vers une croyance définie par eux ». Si l’on se réfère à cette définition, il agit comme un transformateur électrique. La vitalité de cette manifestation parapsychique dépend aussi du nombre de participants. Un égrégore représente un agrégat d’énergies mentales qui pénètrent la conscience du groupe sous forme de courants émotionnels d’aspirations qui élaborent une forme de pensée, pour ensuite la structurer. Cet épiphénomène régénère en permanence le paradigme qui devient alors un carcan. Dans sa dimension psychique, l’égrégore contient toutes les vibrations des gens qui le font vivre. Comme l’a dit Socrate, « l’esprit est la source de tout pouvoir ; vous devenez ce que vous pensez. » Aussi, pito’n lèd nou la devient-il notre raison d’être. Intangible, subtil, immatériel et impalpable, cette expression alimente notre inconscient collectif qui, à son tour, renforce la peur du libre arbitre.

Suivant ce cheminement, il est imprudent de penser que la discursivité se confronte directement à la réalité. S’il importe de s’interroger sur l’essence des mots, elle nous rappellerait sans cesse que le discours procède toutefois de la particularité des individus et de leur horizon. Mais, à bien y réfléchir, l’ancrage référentiel renvoie à la nécessaire médiation de l’ordre du discours entre la réalité et la pensée. Au-delà des querelles de chapelles et de personnes, la réalité discursive jongle avec l’usage détourné du prestige des sciences exactes pour se donner un vernis de rigueur. On savait déjà que la verbomanie était un trait culturel dominant. En ce sens, les impostures intellectuelles n’ont pas non plus pu échapper au faire semblant. Par exemple, la parodie annuelle du budget offre toujours l’occasion d’apprécier la verve et la perspicacité des titrés qui continuent de croire que personne ne relèverait leur usage abusif des concepts scientifiques. S’il faut reconnaitre l’importance de cet outil de gestion, l’essentiel est de comprendre qu’on y retrouve toutes nos défaillances particulièrement notre vision contaminée de l’autre.

Qu’est-ce qui alimente notre panne d’inspiration ? Comment échapper à cet état permanent de fugue ? Quelle est la nature de ce mal qui semble ne conduire qu’au tombeau ? Comment prendre conscience du boulet rivé à nos pieds ? Ceux qui jettent des fleurs à notre culture sont contredits tous les jours par la fuite des Haïtiens vers d’autres cieux où ils sont obligés d’adopter d’autres valeurs. Pourtant, l’Haïtien pense qu’il a une connaissance intuitive des choses et qu’il n'a pas besoin des explications du sage. « Se li ki kon beton an ». C’est assurément cette connaissance intuitive qui lui donne cette assurance de soi. En clair, notre incapacité à repenser notre condition n’est autre que la puissante manifestation d’une psychopathologie. Comme un infarctus foudroyant, ce conditionnement mental entrave le recyclage de nos cadres de pensée. Le faire semblant promeut une inaptitude à distinguer le fondamental de l’accessoire. On s’explique donc ainsi la victoire permanente du faux sur le vrai.



[1] Camille Loty Mallebranche, « La Culture a-t-elle un sens pervers de l’enracinement ? », Rezo Nodwes,publié le 14 septembre 2019, https://rezonodwes.com/2019/09/14/la-culture-t-elle-un-sens-pervers-de-lenracinement/

[2] Sténio Vincent, Haïti littéraire et sociale, Janvier 1912. Lire aussi Sténio Vincent, En posant les jalons, Tome premier, Haïti, Imprimerie de l’État, 1939, p. 115-117. »

[3] Samuel Pierre, “Littérature, culture de l’écrit et cohérence d’action”, Le Nouvelliste, publié le 1er juin 2015, http://lenouvelliste.com/article/145403/litterature-culture-de-lecrit-et-coherence-daction

[4] Dantès Bellegarde, « Haïti, trait d’union entre la France et l’Amérique », Conjonction, No. 10-11, Port-au-Prince, Août- Octobre 1947, pp. 10-14 Accessible en ligne en suivant ce lien: http://www.dloc.com/l/UF00076567/00006?

[5] Préface de Vertus Saint Louis du livre de James E. McClellan III, Colonialism and Science – Saint Domingue and the Old Regime, University of Chicago Press, 2010, p.vii.

[6] Leslie Péan, Comprendre Anténor Firmin – Une inspiration pour le XXIe siècle, Editions de l’Université d’État d’Haïti, 2012, p. 48-49.

[7] Richard Feynman, Le Cours de physique, 1980. Une version électronique de ces cours est accessible gratuitement et librement sur Internet via un site web de l'université Caltech : http://www.feynmanlectures.caltech.edu/ . Un autre site est également dédié à ces cours et propose des exercices allant avec : http://www.feynmanlectures.info/ .

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