Analyses & Opinions

La croisade de Lamothe

LlamotheLaurent S. Lamothe entame une bien difficile croisade pour que l'aide externe passe par les institutions étatiques.  Sans détour, il affiche son penchant pour un changement de cap d'une "coopération inefficace", mais raide jusqu'ici dans ses grandes orientations. Surtout par la volonté des donateurs, de nombreux partenaires bilatéraux et multilatéraux ayant préféré des ONG, des agences des Nations unies à l'Etat haïtien. « Des amis d'Haïti », prompts, dit- on, à verser des larmes de crocodile sur la dépouille d'un « Etat faible », « inefficace », « corrompu », que Laurent S. Lamothe entend « moderniser ».  


Lamothe, jeune, fougueux,  formule-t-il des voeux pieux ?  A-t-il déjà fait l'inventaire des réformes ratées des dernières décennies afin de comprendre la complexité de cette tâche ? Est-ce qu'il a les coudées franches, les moyens  de sa politique pour lancer et réussir souverainement ce chantier? A-t-il pensé la réforme de l'administration publique pour que celle-ci se mette finalement au service du citoyen et du développement  du pays? Peut-il forcer le changement de paradigme dans nos rapports avec tonton blan ?  L'avenir le dira. Entre-temps, il y a quelques prémisses. Lamothe, mardi, lors d'une rencontre avec des bailleurs avant sa pérégrination à Washington, a partagé ce qu'il convient peut-être de considérer comme les grands points d'une feuille de route.

L'ex-homme d'affaires converti à la politique  est pour le respect du « Plan stratégique de développement d'Haïti » comme cadre unique de planification, la promotion du budget de l'État comme instrument de mise en oeuvre financière des politiques publiques, l'exécution rapide des projets, le déblocage en urgence des projets clés de la refondation d'Haïti, le renforcement des capacités de l'État par le biais du ministère de la Planification et de la Coopération externe, le renforcement des unités d'étude et de programmation des ministères sectoriels.

C'est beau et bon. Cela fait beaucoup. Tellement plus facile à dire qu'à faire. Comme Moto Moto, le fameux hippopotame du dessin animé Madagascar, certains aiment les mots de Lamothe et s'interrogent. Si le gouvernement d'Haïti fait aujourd'hui la promotion  d'un plan de développement stratégique, on présume que toutes les forces vives de la nation ont été consultées dans l'incontournable processus de validation, consacré en bout de piste par le Parlement.  Qu'en est-il du plan comportant quatre piliers de refondation d'Haïti présenté par l'ex-Premier ministre Jean-Max Bellerive à l'ONU, pour lequel 9,9 milliards de dollars ont été promis sur cinq ans par 120 pays et bailleurs de fonds à la conférence des donateurs le 31 mars 2010 à New York ?

On ne sait pas. Un flou s'installe. Mais autant qu'il est souhaitable que le ministère de la Planification joue effectivement son rôle, le Premier ministre Laurent S. Lamothe, « l'homme pressé », a-t-il fait l'économie d'exiger l'état de financement et d'avancement des « projets urgents » ? A-t-il effectué l'indispensable revue des portefeuilles de projets des bailleurs comme la Banque mondiale, la BID et d'autres partenaires comme l'UE ?

Si cet exercice est effectué, ses résultats devront être communiqués de manière plus systématique afin de permettre à l'opinion publique de mieux comprendre les méandres de la coopération et les progrès réalisés.

Laurent S. Lamothe et le président Michel Joseph Martelly gagneraient aussi à inclure tous le pays dans le processus de construction auquel on semble vouloir donner une nouvelle impulsion. Avec le soutien de certains partenaires comme les Etats-Unis. Washington souhaite la disparition de " l'étiquette de gouvernement corrompu et inefficace qui colle à la peau d'Haïti depuis des années", selon Thomas C. Adams, coordonnateur de l'aide américaine à Haïti. L'oncle Sam est-il embarrasé par le peu de résultats obtenus pour les milliards dépensés sans impacts visibles par la USAID ? On ne le sait pas.

Laurent S. Lamothe, embarqué à fond dans sa croisade, doit faire attention qu'il ne subisse les railleries réservées aux incohérents. Alors qu'il veut moderniser, rationaliser le budget, il avalise à tour de bras, dit-on, des dépenses dans des programmes sans lendemain.

Roberson Alphonse
Source: Le Nouvelliste
15 Juin 2012