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Daly Valet: Le pouvoir comme hibou

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Par Daly Valet -- Le pays a faim. Du creux aux ventres. Les rues s'enflamment. Lavalas et alliés à l'heure de l'action militante ouverte anti-Martelly du Nord à l'Ouest. La grande manifestation de plusieurs milliers de capois, hier jeudi 27 septembre, contre le pouvoir Tet Kale nous dit que le président Martelly a toutes les raisons de s'inquiéter. Il y a raidissement des positions. Ces révocations et transferts abusifs opérés par le pouvoir dans l'appareil judiciaire, ces mutations dans les commandements policiers départementaux et ces remplacements dans les délégations aux fins de mater cette rébellion des rues et d'endiguer la contestation sociale signale l'embarras de l'équipe Tèt Kale à bien cerner les cordonnées profondes de la crise. L'impréparation des uns et autres à assumer de hautes fonctions d'Etat semble sur le point de coûter très cher à la République au même titre que leur incapacité à donner des résultats dans des délais raisonnables alimente l'insécurité des rues et celle des ventres et des esprits dans les foyers.

Quand le pays réclame du pain, revendique un changement de politique et de direction, le gouvernement répond par des changements d'hommes et la distribution de petites enveloppes aux " têtes de pont " des zones réputées chaudes. L'action collective et la logique de la mobilisation politique semblent relever du mercenariat monnayable pour les officiels aux bracelets roses. L'échec au Cap-Haïtien de la " tactique des enveloppes " n'est autre qu'un camouflet à tous ceux qui croient, en tout et partout, aux vertus anesthésiantes et aphrodisiaques de l'argent.

Dimanche 30 septembre, Lavalas se promet d'investir massivement le macadam pour rappeler aux putschistes leur coup d'Etat d'il y a 21 ans. Une façon aussi pour ce secteur de rappeler au président Martelly que n'ont pas été oubliées les accointances de Sweet Micky, l'artiste populaire, avec Sweet Micky, le militaire putschiste. Les Titidiens indécrottables s'en souviennent même quand le pays a tourné la page et penche vers la nouvelle Haïti à édifier sur les décombres de ce pays qu'ont démantelé, pillé et abandonné dans l'indigence crasse les récentes élites gouvernantes. D'ailleurs, toutes proportions gardées, le bilan des années Titid est aussi sombre que celui des années putschistes. L'un semble être l'ombre portée, médiocre et caricaturale de l'autre. Evidemment, comme la calamiteuse performance de Préval a enfanté Martelly, l'insoutenable crétinisme de l'actuel pouvoir semble sur le point de nous réinventer Lavalas. Pour le meilleur. Ou pour le pire.

La grogne gagne quasiment toutes les régions du pays. Les gens tirent prétexte de tout pour occuper les rues et cracher dans la colère leur ras-le-bol : cherté de la vie, sentiment d'abandon dans l'arrière-pays, corruption supposée de la famille présidentielle, gaspillage dans le gouvernement, détournements et réallocations illégales de fonds publics, non respect des promesses électorales, soupçons de velléités présidentielles autoritaristes par la vassalisation d'institutions indépendantes comme le CEP et le CSPJ, transferts illégaux de juges, etc. La liste est longue de ces griefs retenus par la rue mécontente contre M. Martelly et son équipe.

Le Palais national n'a pas assez de cordes à son arc qui l'habiliteraient à calmer et renverser cette vapeur sociale montante et brûlante. Car, face à une population de plus en plus impatiente, affamée et furieuse en raison de promesses électorales roses non tenues, le pouvoir n'a pas de solutions miracles qui soulageraient la lancinante misère des tripes dans l'immédiat. La réponse au drame haïtien réside dans des politiques publiques patiemment élaborées et intelligemment exécutées. Les vraies solutions ne peuvent se déployer que sur le long terme. C'est là que le président Martelly est justement piégé. La population lui a enlevé, brutalement et brusquement, en seulement 16 mois de règne, à la fois le bénéfice du doute et du long terme. Elle ne lui a laissé, dramatiquement, que l'inconfortable obligation de gérer l'urgence dans l'efficacité et de tout résoudre vite et maintenant. Son mandat à la fois en jeu et en question.

Dans la droite ligne de nos traditions politiques, la tentation pourrait être forte chez lui de se montrer plus homme fort aux griffes déployées que Chef d'Etat visionnaire et humaniste à l'écoute de son peuple aux desiderata humains longtemps négligés. Autrement dit, le pouvoir comme son propre fossoyeur et hibou de malheurs. Ce serait doublement regrettable. Regrettable pour son mandat présidentiel mortellement atteint de nos maladies infantiles et enterré prématurément. Regrettable surtout pour un pays aux misères perpétuelles. Et dans l'infini recommencement.

Daly Valet

28 Sept 2012