Analyses & Opinions

Les revers de la globalisation

globalisation-a-reversPar Pascale F. Doresca -- Le citoyen du monde d'aujourd'hui est transnational. Avec un iPhone en poche et des « tweets » y pleuvant vingt-quatre heures par jour, sa vie exposée en grande manchette sur Facebook, et un déluge constant de « breaking news » pompeux et répétitifs à portée du regard, cette ère baptisée à raison « ère de l'information et de la globalisation » a assené des coups meurtriers aux concepts de « vie privée », « liberté », « citoyenneté » tels que connus et acceptés au XXème siècle.

Et grâce à cette libéralisation des frontières de possibilité, ceux qui comme moi étaient obligés, il y a dix ans, de s'acheter une carte téléphonique de $5.00 pour appeler en Haïti pendant deux ou mois minutes et qui arrivaient à communiquer avec beaucoup de difficulté — tant la qualité de l'appel était mauvaise — pendant ces quelques minutes sont dans la béatitude absolue face au paradis dialogique créé par Skype, Facebook, et Twitter.

Il y en a qui disaient il y a quelques années que l'internet méritait d'être figuré dans la liste des besoins fondamentaux des individus de la planète au même titre que le manger, le boire, le gite, l'éducation, et le coït. A ce sujet, quelques-uns de mes contacts sur Facebook avaient lancé un débat sur le minimum qu'il leur faudrait pour vivre coupé de la société ou du monde pendant un mois. Nombreux furent ceux qui disaient qu'être rassasiés ne leur suffirait pas, qu'il leur faudrait quelques bons livres, un vieil iPod, ou une connexion internet pour survivre sainement cette isolation. Pour comble, les Nations Unies ont déclaré en juillet dernier que l'accès à l'internet – la libre circulation de l'information et l'accès aux infrastructures de la toile telles que cable, modem, compute — surtout en période crise, était un droit humain. Quoique je ne voie pas en quoi l'accès à l'internet peut être une fin en soi, je n'imagine plus la vie de tous les jours sans cette plateforme importante qu'est le net.
Néanmoins cette libéralisation illimitée des droits et des privilèges comporte aussi ses risques. Il est aujourd'hui plus difficile de choisir entre le bien et l'utile, plus délicat de ménager la chèvre et le chou, et plus facile d'embrasser le tout sans rien étreindre. Etre partout et nulle part à la fois est devenu une norme. Même dans le domaine des relations humaines, la multitude des « contacts » de Facebook et la facilité de tout révéler de sa vie privée semble supplanter petit à petit le fil avec lequel une vraie amitié se cousait au siècle dernier : le temps, le partage vrai, la tolérance, la compréhension...

Aujourd'hui, le village planétaire dont l'internet constitue la principale autoroute, riche de langues, de tribus, de peuplades et de croyances diverses est aussi une poudrière qu'un menu détail peut activer. En effet, sans frontières terrestres pour limiter l'endroit et le moment où les linges sales se lavent, une seconde suffit pour attiser un feu capable d'embraser la planète entière. Tout se communique à la vitesse du son : les messages, les virus, les reflexes, les émotions, les beautés et les laideurs. Tout devient contagieux.

Par exemple, le virus du cholera s'est introduit en Haïti par le biais d'un soldat de la MINUSTAH en mission de paix en notre république fameuse pour son instabilité politique et sa pauvreté endémique. Plus de cinq mille Haïtiens y ont succombé. La grippe aviaire a fait de nombreuses victimes aux Etats-Unis et partout sur la planète et engendré de ces peurs qui paralysent. Les attentats terroristes ne sont plus un grand titre dont les vagues nous parviennent de l'autre bout du monde ; n'importe qui voyageant en avion ou en train à l'heure actuelle peut en être victime. Et une vidéo postée sur Youtube d'un amateur en Californie se moquant de l'Islam a fait des illustres morts et blessés et occasionné une cassure à nulle autre pareille entre l'Orient et l'Occident.

Les violences des dernières semaines ont montré combien les pilotis sur lesquels ce monde globalisé se repose sont branlants. Le Web 2.0 avait vu la naissance du journalisme citoyen et rendu le printemps arabe possible. Peut-être qu'il est temps que le Web 3.0 émerge et responsabilise les citoyens de ce monde transnational face aux conséquences de leurs errements virtuels et réels. Dans sa chanson Planèt la, Beethov nous rappelle que : « pike vant mwen nan Brooklyn, san m koule jous Lasaline, dlo k gaspiye a Paris fèm pi swaf jouk sou Grand-rue... » Ce serait le rêve si la minorité privilégiée qui a la main mise sur la majeur partie des ressources de la planète se rendait compte qu'elle avait des responsabilités globales face aux autres confrères transnationaux, des responsabilités quant au pourcentage de pollution qu'elle afflige à la planète, responsabilité quant à la gloutonnerie avec laquelle elle consume les ressources finies de la terre, responsabilité quant aux pauvres absolus que l'internet rend visibles.

(http://www.nydailynews.com/blogs/pageviews/2012/07/adding-to-the-online-bandwagon-un-declares-internet-access-a-human-right)

Pascale F. Doresca
29 septembre 2012