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198e Anniversaire du séjour de Simon Bolivar dans la ville des Cayes

Simon Bolivar in HaitiSimon Bolivar, pendant son séjour dans la ville des Cayes

Anathème au mutisme et à la mauvaise foi des révisionnistes.&;

Par Alin Louis Hall --- Rappel : Notre démarche souscrit aux principes de la vérité universelle et du respect de l’historicité des faits. Notre objet est de repositionner plutôt la ville des Cayes comme théâtre central d’évènements qui allaient changer la face du monde. Le 28 décembre 1815, Simon Bolivar débarquait en Haïti, pour la première fois, dans la ville des Cayes. Au moment-même où vous lisez ce texte, rappelez-vous de ce geste de grandeur. Au nom des tous les Haïtiens, il y a 198 ans, la ville des Cayes hébergeait, pendant trois mois, les Patriotes du Venezuela et de la Nouvelle Grenade. Les bénéficiaires de la manne bolivarienne doivent connaitre et vénérer le nom de Jeanne Bouvil qui a ouvert les portes de sa maison et mis son salon à la disposition du couronnement de Simon Bolivar.

La noblesse de cette contribution d'une grande portée historique devrait pouvoir placer la ville des Cayes en première loge dans le collimateur de l'aide bilatérale Haïti-Venezuela. Sur ce point, elle fait figure de parent pauvre parce que n'ayant rien bénéficié à date des millions de dollars alloués à Haïti dans le cadre de la coopération bilatérale. Les grands gagnants sont les autres régions, exclusivement, bénéficiaires de la manne bolivarienne. Au chapitre de l'ALBA également, institution créée à l'instigation du président Hugo Chavez, le fonds bolivarien est affecté dans des mégaprojets infrastructurels, à haute intensité de capital dans les autres régions. Absolument rien de significatif pour le Sud, singulièrement la ville des Cayes.

Jeanne Bouvil, dort-elle tranquille ?

Contexte National:

Pour des raisons personnelles, politiques et idéologiques, Henri Christophe et Alexandre Pétion, appelés à succéder à Jean-Jacques Dessalines assassiné au Pont-Rouge le 17 Octobre 1806, provoquent une scission du territoire.

Christophe se retira dans le Nord et fonda la Monarchie. Pétion institua le Régime Républicain dans l’Ouest et le Sud en consacrant le principe de la séparation des trois pouvoirs. De cette république, il devint le Premier Président en 1807, fut réélu en Mars 1811 et en Mars 1815. En 1816, la Constitution remaniée de 1806 fit de Pétion un Président avec le droit de nommer son successeur.

Les témoignages des Historiens et des Contemporains dépeignent Alexandre Pétion comme un homme discret, introverti et d’une indulgence excessive.

En 1807, une insurrection paysanne éclata, dans la Grande-Anse, sous le leadership de Jean-Baptiste Duperrier - Goman. Le mouvement reçut le support du Monarque du Nord et Goman s’établit dans les mornes du Massif de la Hotte. Avec le temps, la hantise du retour des Français se dissipait graduellement. Christophe constituait une menace permanente pour l’Ouest pendant que Goman fut la principale préoccupation des garnisons des Cayes et de Jérémie

La Plaine-du-Fond des Cayes:

Dans “Notes on Haïti” Volume 1, entre les pages 73-83, Charles Mackenzie, Ambassadeur Anglais accrédité en Haïti sous le gouvernement du Président Jean Pierre Boyer, nous donne des détails d’une précision photographique de sa tournée dans le Sud. En voici, quelques extraits :

« La route comme tout ce que nous avons vu à Aquin est accidentée et mauvaise. Une soudaine amélioration annonça notre arrivée dans l’arrondissement des Cayes ou l’attention du Général Marion avait réalisé de grandes choses. Nous descendîmes graduellement de la zone montagneuse, après une traversée qui dura des heures, dans la grande et belle plaine des Cayes… »

« L’exubérance du paysage est particulièrement frappante et supporte la description de la ville des Cayes et ses environs comme “ très riante”… »

« Les rues de la ville sont régulières et, bien qu’exposées au mauvais temps et conséquemment mauvaises en saison pluvieuse, sont dégagées et sans nids de poule, par opposition à l’état disgracieux des rues de la capitale. Les maisons sont d’une architecture supérieure, généralement en bois. »

« A date, Les Cayes est l’un des endroits les plus florissants que j’ai visité dans la république. Il y a de riches négociants, haïtiens et étrangers; »

« Les jeunes Cayens sont les galants de la république et sont plus raffinés que la majorité des Haïtiens. La plupart des jeunes femmes sont très belles et gracieuses dans leurs formes. »

Quant à l’activité économique principale de la Plaine des Cayes, Charles Mackenzie confirme l’existence de 81 guildives qui produisait annuellement 2 Millions de livres de sirop. Ce sirop servait à la fabrication de 181,000 gallons de liqueur en plus du Rhum local produit dans les établissements de M. Towning. « Il y a une école publique dans la ville des Cayes, sous la direction de M. Georges Cezar. A cette académie, il y a cent élèves aux frais de l’état et 35 autres qui paient 3 dollars le mois directement au professeur, qui reçoit un salaire de 70 dollars du gouvernement. »

plan-ville-cayes-1786

 Arrivée de Simon Bolivar

De Mai à Décembre 1815 Simon Bolivar, isolé à la Jamaïque, faisait face à d’énormes difficultés financières. A l’époque, l’Angleterre observait une politique de neutralité face à l’ l’Espagne et toute aide lui était déniée. Il échappa de justesse à un attentat quand le Colonel Ducoudray Holstein dépêcha “La Popa” à Kingston pour le ramener à Carthagène. A peine en mer, il croisa ‘’Le Républicain” dont   le Capitaine Joanny lui transmit la nouvelle que les forces royalistes avaient repris Carthagène et que les principaux chefs accompagnés de quelques familles de patriotes, embarqués sur dix vaisseaux, faisaient voile vers les Cayes sous la conduite du Commodore Louis Michel Aurel. Bolivar décida donc de se diriger vers la Métropole du Sud. A l’époque, la jeune République était une figure emblématique de la lutte anticolonialiste et la Mecque des révolutionnaires.

L’histoire a donc retenu que Bolivar précéda l’escadre de dix jours et qu’il débarqua dans la ville des Cayes le 28 décembre 1815. Il s’empressa aussitôt de se rendre à Port-au-Prince où il arriva le 31 Décembre. Il fut reçu avec la plus grande distinction et avec cordialité par le Président Alexandre Pétion. Là, il déploya le grand jeu et le Président Pétion, qui connaissait déjà la réputation du Général Bolivar, décida de lui accorder toute l’assistance dont il avait besoin.

L’Acte Fondateur de la Coopération Sud-Sud

Nous sommes désormais au 6 Janvier 1816 dans la rade de la ville des Cayes dans la splendeur d’une des plus belles pages de l’histoire du devoir humanitaire et de l’hospitalité. Notre principale source pour n’est autre que le Sénateur Alexis Ignace Despontreaux Marion, Alias “Marion Aine”. Né aux Cayes, Saint Domingue, le mardi 7 Février 1797, il est le fils ainé d’Aveline Jeannot et du Général Ignace Despontreaux Marion, Signataire de l’Acte de l’Indépendance, Commandant de l’Arrondissement Militaire des Cayes. Devenu plus tard Commissaire du Gouvernement, puis Sénateur de la République, il raconte dans l’ “Expédition de Bolivar” au chapitre V:

« L’escadron du commodore Aury mouilla aux Cayes le 6 Janvier 1816, après avoir horriblement souffert du temps et des privations de toutes les sortes, pendant la traversée.

Il fallait avoir vu ces malheureux émigrans lors de leur débarquement, pour se faire une juste idée de leur position. Malades pour la plupart et dévorés par la faim et la soif, ils pouvaient à peine se tenir sur leurs jambes. Il fallait entendre les cris des enfants, les lamentations des femmes et des vieillards; ces gémissements que les tiraillements de la faim faisaient pousser: le désespoir enfin de ces gens de se trouver sur une terre étrangère sans moyens d’existences pour le plus grand nombre.

Mais s’il fut triste s’il fut déchirant pour les âmes sensibles de contempler un pareil spectacle combien ne durent elles pas se sentir soulagées à voir cet empressement que les familles haïtiennes mirent à voler au secours de ces infortunés, à les recueillir dans leur sein, à les soigner à les soulager !... C’est une justice à vous rendre habitants des Cayes que dans aucun lieu de la République et dans aucun temps on ne se montrât plus humain et plus généreux envers ses semblables que vous ne le fûtes en cette occasion. En effet, quelles plus délicates plus fructueuses consolations, quels soins plus généreux que ceux que vous prodiguâtes à l’ envi à ces malheureuses victimes du sort! L’enthousiasme avait gagné toutes les classes de la société; c’était un entraînement général, chacun se crut obligé de venir en aide à ces infortunés de leur porter son contingent de charité. Le gouvernement lui-même ne se montra pas moins empressé de prouver son humanité et sa bienfaisance car l’ordre fut de suite expédié au général Marion commandant de l’arrondissement des Cayes de faire rationner en pain et salaisons tous ces émigrans pendant trois mois.

 Après avoir passé quelques jours au Port au Prince, Bolivar revint aux Cayes. Il était porteur d’une lettre de recommandation du Président Pétion pour le Général Marion. Le Président savait très bien qu’un personnage du caractère et du renom du général Bolivar portait toujours avec lui sa recommandation; mais en lui donnant cette lettre son but était de témoigner au Commandant des Cayes il professait d’estime pour un homme qui avait si longtemps combattu pour la cause de la liberté et qui était encore préoccupé de l’accomplissement d’une haute mission sociale et humanitaire. Avant de quitter le Port au Prince le général Bolivar avait reçu du Président Pétion l’assurance la plus positive que le gouvernement l’aiderait de tout son pouvoir dans l’expédition qu’il projetait contre les ennemis de l’indépendance de son pays à condition toutefois que l’abolition de l’esclavage dans les états qu’il allait libérer serait nécessairement le prix. Aussi dès son retour s’occupa-t-il de tous les moyens de préparer cette expédition. Il organisa d’abord son état-major et lit quelques promotions. Ses amis conseillèrent ensuite pour donner avec l’apparence de la légalité de poids et de force à ses actes de se faire déléguer le pouvoir par les fonctionnaires civils et militaires et d’autres citoyens de marque présents aux Cayes qu’ il assemblerait à cet effet. Déférant à cet avis dont il reconnut toute la convenance et l’opportunité, il convoqua aussitôt une Assemblée qui se tint dans la maison de la citoyenne Jeanne Bouvil située au quartier dit la Savanne. A cette réunion se trouvèrent entre autres personnes de distinction les généraux Marino, Bermudes, Piar, Palacios et Mc Grégor, le Commodore Aury, le colonel Ducoudray Holstein, les frères Pinères et l’intendant Zéa. Bolivar ouvrit la séance par un discours où entre autres choses il s’efforçait de démontrer qu il était indispensable d’avoir un gouvernement central, c’est à dire qu ii fallait que l’autorité suprême résidât entre les mains d’une seule personne. Aury s’opposa à ce que des pouvoirs illimités fussent confiés au général Bolivar seul et proposa de nommer une commission de trois ou de cinq membres qui exercerait ces pouvoirs conjointement avec lui. Bolivar, irrité, s’éleva avec chaleur contre cette proposition d’Aury, parla longuement et finit par déclarer qu’ il ne consentirait jamais à aucun partage à l’égard des pouvoirs dont il croyait nécessaire qu’il fût investi pour le succès de l’entreprise qu’il était convaincu que cela ne pouvait être différemment et qu’au surplus si l’assemblée pensait qu’un autre pouvait mieux faire que lui, il la priait de le placer à la tête de l’expédition.

Les pouvoirs que demandait Bolivar étaient sans doute exorbitants car c’était une véritable dictature qu’en droit public il ne pouvait compléter à quelques émigrés réunis en assemblée de conférer loin de leur patrie surtout lorsqu’elle ne devait point se borner seulement à la conduite de l’expédition ainsi que l’événement l’a prouvé .C’est à l’universalité des citoyens ,au peuple autrement dit, qu’il appartient toujours d’attribuer par l’organe de ses mandataires des pouvoirs de ce genre quand la gravité le danger des circonstances le commande. Sous ce point de vue, la proposition d’Aury n’était donc pas plus raisonnable que celle de Bolivar, elle n’apportait absolument rien en faveur du principe, seulement elle semblait offrir un peu plus de garanties.

Brion qui prit la parole après représenta à l’ assemblée qu’ il était de la plus grande urgence que le commandant en chef de l’expédition fut investi d’un pouvoir discrétionnaire et sans partage et que si le général Bolivar obtenait les suffrages de la majorité comme il ne faisait aucun doute il emploierait toutes ses ressources et son crédit pour augmenter le nombre des vaisseaux de guerre et des bâtimens de transport ; qu’en un mot il était prêt à tout faire pour seconder le général Bolivar mais lui seul.

Tous les membres de l’assemblée à l’exception d’Aury consentant accorder à Bolivar, les pouvoirs illimités qu’il demandait ces pouvoirs furent à l’instant rédigés et signés par eux tous et Bolivar fut proclamé commandant en chef aux cris de “viva la patria”.

Bolivar ne pouvait cependant pardonner à Aury de s’être montré dans l’assemblée si opposé à ses vues, il en conservait un secret ressentiment et une sentence arbitrale rendue en faveur du commodore lui fournit bientôt l’occasion de le faire éclater. Pendant le siège de Carthagène, Aury avait rendu de grands services au gouvernement de cet Etat. Il avait souvent exposé sa personne et ses bâtimens pour l’avitaillement de cette place et il lui était dû d’assez fortes sommes pour des avances qu’il avait faites. A son arrivée aux Cayes, il s’était encore trouvé dans le cas de faire de nouvelles avances tant pour le radoub que pour le gréement des goélettes “la Constitution” et “la Républicaine” appartenant à l’Etat de Carthagène et qui se trouvaient en sa possession. Comme il n’était guère possible qu’on le remboursât aux Cayes, il avait pu penser qu’on lui abandonnerait sans difficulté la propriété de la Constitution qu’il désirait avoir et qui était tout à fait à sa convenance. Il dressa donc une supplique au commissaire du Congrès de Santa Fé, la seule autorité la Nouvelle Grenade compétente qui fut aux Cayes lui demandant ce bâtiment en paiement de ses avances et promettant que si sa demande était octroyée non seulement ses trois corsaires prendraient part à l’expédition mais encore qu il porterait plusieurs de ses amis, propriétaires aussi de corsaires, à s’adjoindre à lui. Le Père Marimon qui était assez bien disposé en faveur du commodore nomma une commission d’arbitres pour examiner et apprécier cette demande. La commission après mûr examen décida que la propriété du bâtiment serait abandonnée à Aury. Mais, à peine Bolivar fut-il informé de ce qui s’ était passé,(et c’était le lendemain sa nomination) qu’ il envoya appeler le père Marimon qu’il reprocha beaucoup de s’être mêlé de cette affaire ainsi que l’ intendant Zea, un des arbitres et s’étant ensuite fait représenter l’original de décision arbitrale, il le mit aussitôt en pieces. Puis il pria le Général Marion de faire mettre à bord de la Constitution une bonne garde de troupes haïtiennes pour chasser les matelots d’Aury qui s’y trouvaient.

On conçoit quelle dût être l’indignation d’Aury et qu’une conduite arbitraire ne fut pas peu propre à le brouiller tout à fait avec ce Général. Il s’en plaignit aussitôt au Président Pétion qui heureusement intervint dans l’affaire et la termina d’une manière bien généreuse comme on le verra bientôt.

Dès lors, ennemi irréconciliable de Bolivar, Aury ne pensa plus qu’à se venger de lui. Il fit donc jouer tous les ressorts de l’intrigue pour faire manquer son expédition. Il annonça une autre expédition qu’il devait lui-même préparer pour le Mexique et dont le Général Bermudes, qu’il avait mis dans ses intérêts, devait être commandant en chef. Enfin, il se donna tant de mouvemens qu’il arriva à réunir à son parti beaucoup de monde, gens de Bolivar et autres, qu’il avait embauchés. En même temps, ses corsaires et ceux de ses amis qui se trouvaient dans le port des Cayes au nombre de huit arborèrent le pavillon mexicain. Enfin un grand coup était porté au parti de Bolivar qui effrayé des suites que cette division allait produire et ne pouvant absolument rien par lui-même s’adressa au Président Pétion pour le prier d’interposer son autorité et son influence afin de faire cesser cet état de choses. Déjà, le père Marimon également effrayé des conséquences d’un pareil scandale avait fait parvenir des représentations au Général Marion et son attention sur la conduite de ces corsaires et ce Général rendant à ses pressantes sollicitations avait de suite ordonné que les papiers, lettres de course, patentes et autres appartenant aux batiments venant de Carthagène seraient déposés à son bureau jusqu’ à nouvel ordre; et information en avait été de suite donnée au Chef de l’Etat .

La réponse de Pétion ne se fit pas longtemps attendre. Il comprit ce grand politique, que tout était perdu pour Bolivar et partant pour la cause dont il était le principal champion, si lui-même, le Président ne se hâtait de trancher la difficulté. En conséquence et approuvant tout ce qui avait été déjà fait par le général Marion, il ordonna de plus que tous les corsaires dits mexicains seraient désarmés qu’ aucun d’eux ne sortirait du port des Cayes avant le départ de l’expédition de Bolivar; que le commandant de l’arrondissement ferait venir devant lui tous les capitaines de ces corsaires ainsi que les autres gens opposés à Bolivar et qu’ il leur déclarerait en son nom que le gouvernement haïtien ne connaissait ni ne voulait connaître d’autres autorités, parmi les indépendants, que le Général Bolivar, et le commissaire du Congrès de Santa Fé, le père Marimon et partant qu’ils n’avaient qu’à se rallier à eux s’ils voulaient continuer à jouir de la protection et de la bienveillance du gouvernement. Les remontrances de Pétion produisirent les meilleurs effets car cette désunion qui subsistait entre les patriotes cessa aussitôt. Force fut donc aux opposants de se soumettre à Bolivar et Bermudes tout le premier. Ainsi, le commandant en chef grâce aux soins de Pétion put tranquillement continuer à préparer son expédition.

En même temps pour faire cesser les plaintes du sieur Aury le président décida que les réparations faites à bord de la Constitution et de la Républicaine seraient constatées et estimées par des experts et que le gouvernement en rembourserait le montant lui-même. Ce qui eut de suite lieu et l’administrateur des Cayes eut ordre de faire compter au sieur Aury 2.000 piastres, montant de cette évaluation.

Fidèle au système de neutralité qu’ il avait adopté dès l’arrivée de ces indépendants, Pétion avait fait passer au commissaire du gouvernement près les tribunaux du Sud l’ordre le plus positif de prévenir ces tribunaux d’avoir à s’abstenir de connaître d’aucune contestation relative aux affaires de prises et autres de ce genre, que ces indépendants seraient dans le cas de porter devant eux; attendu que non seulement qu’ils n’étaient point compétents mais encore que le gouvernement voulait éviter au pays d’avoir aucun démêlé avec les nations belligérantes pour de pareils sujets. Cependant, malgré la défense formelle du Président défense fondée comme on le voit sur une grande raison politique, le tribunal de première instance des Cayes s’ était permis de connaître d’une affaire de cette nature entre un sieur Hesbert, armateur de la Popa et les officiers de ce corsaire: affaire passée depuis longtemps à Carthagène et attributive du tribunal de l’amirauté de cet endroit seul. Indigné avec raison d’un pareil écart surtout lorsqu’ une des parties avait demandé que l’affaire fût renvoyée par devant des arbitres, le Président fit transmettre par le Général Marion au commissaire du gouvernement l ‘injonction formelle de se transporter au greffe afin de bâtonner et radier même la sentence de ce tribunal, dont il ne voulut point qu’il restât de traces comme nulle et violatrice de tous les principes.

D’après les ordres qu il reçut le Général Marion mit à la disposition de Bolivar quinze milliers de poudre, quinze mille livres de plomb, quatre mille fusils garnis de leurs baïonnettes, une grande quantité de pierres à fusil, une presse à imprimerie et des provisions abondantes pour l’avitaillement de l’armée expéditionnaire. Il faut ajouter à tout cela une bonne somme d’argent dont nous ne savons pas positivement le chiffre.

Plus tard, Bolivar aura à réclamer encore d’autres secours de notre gouvernement mais cette fois ils lui auront été fournis au Port-au-Prince même. Il est vraiment fâcheux que plusieurs lettres de Pétion des ordres relatifs à cette expédition se trouvent adhirées ou perdues par suite des évènemens survenus aux Cayes. On aurait vu que le Général Bolivar à qui d’abord il avait été livré dix milliers de poudre, fit des démarches pour en avoir une plus grande quantité et que le Président ordonna au Général Marion de mettre encore à sa disposition cinq autres milliers de poudre en lui exprimant combien il regrettait de ne pas pouvoir faire davantage pour lui. Il en est de même des armes et d’autres choses. Si on se rappelle la position de la république, alors en guerre avec le Nord, son commerce qui avait si longtemps langui par suite du désastreux système continental commençant à peine à prendre quelque faveur, on se convaincra que les secours donnés à Bolivar furent quelque chose d’immense pour l’époque; et qu il ne fallut rien qu’une cause aussi sacrée et l’engagement de ce chef patriote d’affranchir les esclaves de son pays pour porter notre gouvernement à faire ces sacrifices. Le Président dut recommander de mettre le plus grand secret aux livraisons faites à Bolivar : et cela pour plusieurs raisons: d’abord pour être conséquent avec ce système de neutralité apparente qu’il voulait observer et ensuite pour ôter aux malveillants l’occasion de répandre leurs calomnies dans le public de dire comme ils le font toujours le gouvernement sacrifie les intérêts du pays en faveur de l’étranger ; ce qui aurait peut être produit de fâcheuses impressions dans le peuple qui n’est pas toujours à portée d’apprécier quoique dans ses intérêts les raisons politiques qui déterminent le gouvernement; ce que Pétion voulut surtout éviter. Indépendamment de cela, il savait qu’en général on n’aime pas à voir passer à l’étranger ce qui appartient à son pays. C’est un sentiment d’égoïsme national, dont les gens même les plus éclairés ne peuvent pas toujours se défendre.

Après avoir fait pour l’expédition de Bolivar tout ce qu’il était raisonnablement possible d’espérer, Pétion était impatient de la voir partir tant il était désireux de sa réussite et avait foi dans les avantages qui devaient nécessairement en résulter; mais quelle fut sa surprise lorsqu’il apprit que bien loin de faire la plus grande diligence, Bolivar et ses officiers supérieurs s’amusaient au contraire à tous les genres de divertissemens aux Cayes. Le général Marion fut donc chargé de faire comprendre à ce chef qu’il était enfin temps qu’il partît ; que ce retard qu’il mettait pouvait devenir fort compromettant pour sa cause en ce que si de nouveaux renforts arrivaient aux espagnols avant le débarquement des patriotes à la Côte Ferme, leurs efforts deviendraient infailliblement impuissants.

Appréciant ces justes représentations, le général Bolivar se détermine enfin à quitter les Cayes. Désormais en effet beaucoup plus d’activité se fait remarquer dans ses préparatifs si bien qu’en peu de temps les bâtiments de guerre comme ceux de transport sont prêts à tenir la mer. Un grand nombre d’Haïtiens, militaires, marins et autres sont reçus à leur bord pour renforcer ces quelques centaines d’hommes de l’expédition. Les autorités le savaient mais le mot était donné de n’y faire aucune attention de fermer les yeux.

Avant de partir, Bolivar nomma Louis Brion chef de l’escadre; c’était justice car Brion avait puissamment contribué par ses propres moyens à l’équipement des bâtiments; ce qu’aucun autre n’était en état de faire comme lui. Il était en outre un excellent marin et avait un sincère attachement pour Bolivar qu’il était disposé à seconder de tous ses efforts. Les bâtiments de l’expédition commencèrent à sortir du port des Cayes le 10 Avril. La Popa fut le dernier vaisseau de guerre qui quitta ce port .Leur lieu de réunion était l’Ile de la Béata.

La veille de son départ, à 4 heures de l’après-midi, Bolivar se rendit chez le Général Marion pour lui faire ses adieux. Il lui exprima combien il était pénétré de reconnaissance non seulement pour les services qu’ il avait rendus à l’expédition mais encore pour toutes les bontés qu il avait eues pour lui personnellement durant son séjour aux Cayes et dont il garderait éternellement le souvenir; qu il regrettait de ne pouvoir lui marquer sa gratitude autrement que par des paroles en ce moment; mais qu’en attendant qu’ il pût mieux faire il le priait d’accepter avec l’accolade fraternelle son portrait en médaillon comme un témoignage de ses sentimens de profonde affection. Il promit au général Marion de lui écrire souvent et de lui envoyer en présent quelques beaux chevaux d’une race magnifique’ aussitôt qu’il serait en possession d Angoustoura dans la Guayane. Enfin Bolivar fut d’une courtoisie remarquable en cette circonstance. Le Général le remercia beaucoup de ses paroles obligeantes et du don qu’il lui faisait de son portrait auquel il le priait de croire qu’il mettait un prix infini, l’assurant en même temps qu’il faisait les vœux les plus ardents pour le triomphe de ses armes, afin que les plus grands avantages possibles puissent en résulter pour la prospérité et l’indépendance de son pays. »

Les Cayes : le Berceau du Bolivarisme:

La postérité est éternellement reconnaissante au Sénateur Marion Ainé pour son œuvre dont l’authenticité indiscutable exige une appréciation différente de l’Expédition que les Patriotes du Vénézuela et de la Nouvelle Grenade lancèrent en Avril 1816 à partir de la Ville des Cayes. L’histoire n’a peut-être retenu que le côté héroïque de cette expédition que nous ne voulons non plus minimiser ici. Cependant, pour des raisons que nous explorerons peut-être dans le futur, consternés par le déficit de mémoire en ce qui a trait à ce qui s’est passé dans la ville des Cayes lors du séjour de Bolivar et de ses compagnons, nous tenons à révéler au monde entier l’Acte Fondateur de la Coopération Sud-Sud : la contribution généreuse et humanitaire, sans exigence de réciprocités, de toute une ville et de toute une région. L’influence non seulement du Général Marion mais aussi de la société cayenne de l’époque, était nécessaire pour ramener l’union et la concorde parmi les illustres visiteurs, divisés par la jalousie, l’inimitié et la méfiance.             

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Le Général Jérôme Maximilien Borgella avait également logé Bolivar, ses principaux officiers et quelques familles de patriotes sur son habitation à Custine [Cavaillon] et dans sa maison aux Cayes. Bolivar l’invita à se joindre à la lutte contre l’oppresseur espagnol, mais Borgella déclina l’offre. Enfin, tout comme Pétion est le Père du Panaméricanisme, la Ville des Cayes est le Berceau du Bolivarisme pour avoir favorisé le ralliement unanime des illustres visiteurs à l’autorité suprême de Simon Bolivar. Pour la première fois, il obtint l’autorité suprême de commandement; la même autorité, que l’Armée Continentale délégua à Georges Washington; la même que nos Aïeux déléguèrent à Jean-Jacques Dessalines. Ce moment d’une grande signification historique allait placer les patriotes du Venezuela directement sous le leadership du Libertador. Pétion, Marion, Borgella vétérans de la Guerre de l’Indépendance, savaient que c’était le passage obligé de toute lutte de libération pour en avoir fait eux-mêmes l’expérience et connus le succès de la dynamique unitaire qui culmina au 1er Janvier 1804.

CONCLUSION

Afin que nul n’en prétexte ignorer, entre la hantise du retour imminent des français, la strangulation de l’embargo européen et de l’isolationnisme américain, il y a exactement 198 ans, une ville entière posait déjà les premiers jalons de la régionalisation. Dans ce combat contre l’indifférence et l’oubli, nous ne saurons oublier l’esprit de sacrifice de la ville de Jérémie. A une époque où le Nord était en guerre contre l’Ouest et le Sud, malgré la menace permanente de Goman et de ses colonnes de marrons, nous tenons à rappeler à la postérité le sacrifice consenti par les Jérémiens. Les armes et munitions livrées à Bolivar étaient destinées à la Garnison de leur Ville. Selon le colonel Ducoudray Holstein, en plus d’avoir été l’incubatrice du couronnement de Bolivar, la ville des Cayes contribua trois bateaux à l’Expédition, avec hommes et munitions.

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