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Twou Manti pa Fon (2e partie): Les représentations traditionnelles du pouvoir dessalinien et les nouvelles études anglophones

Silencing the Past Michel-Rolph Trouillot 300

Lawouze taye banda toutan solèy pa leve
                                       (Pwovèb ayisyen)

La publication du livre magistral du regretté professeur Michel-Rolph Trouillot en 1995 a opéré dans le monde académique anglophone un grand tournant dans la recherche sur la Révolution Haïtienne. La parution du livre « Silencing the Past: Power and the Production of History » a marqué le début d’une nouvelle ère d’études et de vérité sur la Révolution Haïtienne. C’est ce que le docteur Joseph Célucien aka Docteur Lou (2012) a qualifié de « Tournant Haïtien » (The Haitian Turn). Durant les trois dernières décennies, il y a eu un méga changement dans l’historiographie de la Révolution Haïtienne. La littérature académique indique, par exemple, qu’au cours de la dernière décennie, il y a eu au moins 392 nouveaux titres sur la Révolution Haïtienne qui sont apparus sur le marché mondial (Douthwaite, 2012). Beaucoup de ces ouvrages—publiés pour la plupart en anglais—ont été écrits à partir de sources et de documents d’archives trouvés en Haïti, aux États-Unis, en France, en Espagne, en Angleterre, en Allemagne et ailleurs. Nous tenons à préciser que Gérard Mentor Laurent demeure jusqu’à date l’un des rares historiens haïtiens à avoir utilisé des documents d’archives dans son récit historique (Hector, 1993). Ce n’est donc pas un hasard qu’il soit le premier historien haïtien à avoir lavé le nom de l’empereur dans le dossier de l’assassinat des époux Bélair. 

Aujourd’hui après une lecture active — c’est-à-dire, en appliquant l’effet boule de neige (Snow Ball) — d’anciens travaux et de nouvelles études conduites par des auteurs (haïtiens et anglophones) tels que Gérard Mentor Laurent, Maurice de Young, Maurice Lubin, David Nicholls, Patrick Smith-Bellegarde, Gerald F. Murray, Anne Leslie Brice, Marlène Daut, Deborah Jenson, Philippe R. Girard, Jean Alix René, Paul C. Mocombe et autres, nous avons découvert une toute nouvelle image de Jean Jacques Dessalines. Par exemple, après avoir analysé certains documents d’archives de l’armée française, Philippe Girard (2011) a constaté que « C’est un Dessalines PRUDENT, CALCULATEUR et SUPRÊMEMENT INTELLIGENT qui ressort des documents d’archives, prêt à MANIPULER ses adversaires français….. » (ma traduction).

De plus, quand on ajoute au bilan économique du gouvernement de Dessalines ses réalisations en politique étrangère trouvés respectivement dans les articles de Mats Lundahl (1984) et de Maurice A. Lubin (1968), on doit forcément se demander comment est-il possible qu’en seulement deux années, un gouvernement ait pu obtenir de tels résultats en économie, en finances et en politique étrangère. Beaucoup d’historiens et intellectuels haïtiens francophones diraient que c’est grâce à la continuité des anciennes méthodes et pratiques féroces de Toussaint Louverture. Mais, c’est absolument faux. Car, dans sa thèse intitulée The Evolution of Haitian Peasant Land Tenure: A Case Stuty, soutenue à l’Université Columbia (USA), Gerald F. Murray (1977) a rapporté les informations suivantes : « Dans l’Haïti postrévolutionnaire, il n’y avait ni maître ni surveillant efficace dans la plupart des endroits….Au moment où les dirigeants haïtiens ont pris le contrôle formel, les masses étaient bien ancrées dans leur nouveau mode de vie avec un contrôle effectif sur leurs propres parcelles de terre et l'autonomie concomitante qu’un tel contrôle implique » (ma traduction). Une thèse que Paul C. Mocombe (2019) semble confirmer quand il affirme que « Tous les dirigeants ultérieurs, à l’exception de Dessalines dans une certaine mesure, adopteront la position de Toussaint après l'indépendance en 1804 » (ma traduction).

Après plusieurs sessions de lecture comparative et critique de ces auteurs, et surtout, à partir de certaines données quantitatives et qualitatives notées dans leurs recherches, on peut déclarer sans réserve que Boisrond Tonnerre n’avait nullement majoré les faits de son récit sur Dessalines. Aujourd’hui, on peut voir clairement qu’il y avait un génie à l’œuvre. Dans cette perspective, les opinions d’un David Nicholls (chercheur anglais), d’un Patrick Smith Bellegarde (chercheur mulâtre dont le père était un fervent apologiste de Pétion) ou d’un Paul C. Mocombe (chercheur afro-américain) sont toutes concordantes et très révélatrices. Lisons attentivement ces quelques extraits:

•    « En fait, comme nous l'avons noté, il fit tout ce qui était en son pouvoir pour supprimer les barrières économiques et de couleur que les Haïtiens avaient héritées du passé colonial. » (David Nicholls, 1978);


•    « 1806 est l'année de l'assassinat de Jean-Jacques Dessalines, qui met fin à la possibilité d'une organisation sociale divergente du modèle économique occidental » (ma traduction) (Smith-Bellegarde, 1980);


•    « La mort de Dessalines, j’en conclus, a sapé l’élan révolutionnaire de la Révolution Haïtienne, et fait d’Haïti le pays dit le plus pauvre de l’Hémisphère occidental » (ma traduction) (Paul Mocombe, 2019).

Ainsi, après une lecture critique de ces nouveaux auteurs, nous avons compris qu’après 1804, de tous les grands chefs de guerre, il n’y avait qu’un seul qui se souciait vraiment du bien-être de la jeune nation. Son nom est bien Jean Jacques DESSALINES. Deborah Jenson (2007) est également de cet avis. À ce sujet, elle a révélé que « Contrairement aux autres dirigeants révolutionnaires haïtiens, Dessalines, le premier dirigeant de l’Haïti indépendante, de 1804 à son assassinat en 1806, s’est explicitement contextualisé comme radicalement anticolonial » (ma traduction). Les autres grands généraux (mulâtres et noirs) ne faisaient qu’épier, lutter, créer la division et comploter pour obtenir le pouvoir à tout prix. Pour preuve, après avoir assassiné l’empereur, le clan de Christophe et celui de Pétion se sont livrés une guerre destructrice pour le pouvoir et pour le plus grand malheur d’Haïti. On comprend donc pourquoi Dessalines est le seul qui soit jugé digne d’intégrer le panthéon du Vodou haïtien. C’est un fait très significatif. Cependant, en dépit de tout, l’image du Père de la nation a été bafouée, souillée et sérieusement endommagée. Ses ennemis ont « chargé sa mémoire de forfaits imaginaires, qui lui ont prêté le plus de rancunes mesquines, …» (Janvier, 1886). Les élites créoles (Noirs et Mulâtres) ont rendu sa personnalité, ses idées et ses œuvres totalement méconnaissables et inutiles pour Haïti. C’est pourquoi, après avoir analysé des documents d’archives coloniales, Philippe Girard (2012) a tiré la conclusion suivante : « L’image populaire de Dessalines doit donc être abordée avec beaucoup de prudence jusqu'à ce que des études sérieuses (des recherches) se développent » (ma traduction).

Face à une situation aussi problématique, il est logique et avantageux pour les intellectuels haïtiens progressistes de trouver d’autres méthodes jugées fiables, critiques et efficaces pour écrire une nouvelle historiographie et d’autres manuels d’histoire qui reflètent la réalité et la vérité. Dans cette optique, la méthode du bricolage devrait pouvoir bien s’imposer.

•    QU’EST-CE QUE LE BRICOLAGE?
Le bricolage ou « montage » méthodologique est une approche de la recherche qualitative dans laquelle le chercheur applique une variété de méthodes et techniques mieux adaptée pour répondre aux questions de la recherche. Joe L. Kincheloe (2005) affirme que « les bricoleurs ont le pouvoir de s’appuyer sur leurs outils conceptuels et méthodologiques, en fonction de la nature du contexte de recherche et du phénomène en question. » Le bricolage est une méthode qui nous permet d’emprunter, par exemple, des procédures et des techniques à l’analyse critique du discours (Critical Discourse Analysis), aux études du discours colonial ou études postcoloniales (Colonial Discourse Studies), à l’analyse de texte (Textual Analysis), à la déconstruction (Deconstruction), à l’oralité et autres pour produire un nouveau récit historique. Chacune de ces techniques apporteront un plus à l’interprétation et à la compréhension du fait historique.  
 
POURQUOI LA TECHNIQUE DU BRICOLAGE?
Selon Denzin et Lincoln (1994), en considérant la recherche comme un acte politique, le bricoleur critique abandonne la quête d'objectivité et se concentre plutôt sur la clarification des valeurs qu'il apporte à l'enquête. Ainsi, dans le cas de l’empereur, seul le bricolage historique peut nous aider à décharger sa mémoire de tous les forfaits imaginaires (Janvier, 1886) pour pouvoir rétablir sa pensée originale, ses vraies valeurs, ses véritables idéaux et actes, et se placer plus proche de la vérité historique. Dans notre livre sur Jean Jacques Dessalines, nous aurons à énumérer les autres raisons qui justifient le choix du bricolage historique.

EN CONCLUSION
La pensée de Jean Jacques Dessalines doit être réhabilitée dans toute sa grandeur, et ce, pour le bien-être du peuple haïtien et la survie d’Haïti. Car, jusqu’ici, il n’y a pas eu de Nation Haïtienne, et, il n’y en aura pas sans le respect de la pensée et l’idéologie fondatrices. Cette pensée doit être ressuscitée, valorisée et appliquée dans la fondation de la nouvelle Haïti. Il est encourageant de constater que le processus de justice pour Dessalines est en marche. Un jour viendra où le nom, la mémoire et la pensée du Père fondateur de « l’Empire de la Liberté » seront véritablement réhabilités, honorés, respectés et dynamisés.

Patriotiquement,

ROZO
Roselor François,
B.Ed. (Majeur en Histoire), M. Ed., M.A., PH.D.
Spécialiste en Éducation et Pédagogue critique