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Economie

Économie haïtienne : radiographie d'un désastre

Le docteur René Aubourg, assistant professeur à la American University à Washington D.C., a fait une présentation sur l’économie haïtienne dans le cadre d’une conférence organisée par le Bureau d’intelligence et de recherche du Département d’État américain le 21 juin 2012. Le docteur Aubourg a articulé sa présentation autour de quatre points :1) quelques  tendances de long terme inquiétantes de l’économie haïtienne 2) quelques causes de ces tendances 3) des récents développements économiques 4) des remarques conclusives. Nous explorons dans cette chronique les points 1, 2 et 4.

Dans le premier point, le professeur Aubourg commence par rappeler que les tendances observées après le séisme du 12 janvier 2010 ne sont, pour la plupart, que l’exacerbation des tendances de long terme des principaux agrégats de l’économie haïtienne. Par exemple, fait-il observer, la décennie 1970-1980 a été la seule période au cours de laquelle le taux de croissance économique surpassait le taux de croissance démographique. Et, depuis 1980, le niveau de vie s’est, en moyenne, constamment détérioré. À titre illustratif, en 2011, le produit intérieur brut (PIB) réel représentait seulement 68 % de son niveau de 1980. En clair, le séisme n’a fait qu’amplifier des maux endémiques de l’économie haïtienne.

Entre 1970 et 2011, l’économie haïtienne a connu de profondes mutations structurelles, qui ont conduit à une énorme contraction des secteurs traditionnels d’exportation, notamment l’agriculture et l’industrie manufacturière, ainsi qu’à une forte expansion du secteur des services. Depuis 1970, l’agriculture haïtienne a constamment décliné. Sa part dans le PIB est passée de 49,2 % en 1970 à 23,9 % en 2011, soit une chute de 51,4 %. La part du secteur manufacturier a d’abord crû de 1970 à 1980, passant de 17 % à 25,4 %, pour ensuite décroître constamment de 1985 à 2007, avec des parts respectives de 24,5 % et 15,7 % (voir fig1).  Parallèlement, la part du secteur des services dans le PIB a constamment crû ; de 33,8 % en 1970, elle est passée à 51,1 %, soit une augmentation de 51,2 %.

Au cours de la décennie 70, l’agriculture représentait la première source d’exportation du pays. Son poids dans les exportations totales avoisinait les 60 % jusqu’en 1980. Mais depuis 1985, cette part n’a pas dépassé la barre des 32 %. En 2005, elle était même inférieure à 6 % avant de passer à 9 % l’année suivante. En résumé, entre 1970 et 2011, la part de l’agriculture dans les exportations totales a diminué de 85 %. Entre-temps, le secteur manufacturier a pris le dessus sur l’agriculture en ce qui a trait à la contribution dans les exportations totales. Durant la décennie 70, la part moyenne du secteur manufacturier dans les exportations totales s’élevait à 28 % contre 60 % pour la période allant de 1985 à 2011 (voir fig2).    

Le déclin de l’agriculture s’accompagne de son lot de conséquences néfastes pour l’ensemble de la société haïtienne. D’abord, le pays n’arrive plus à nourrir ses fils. Ensuite, les paysans, ne pouvant plus vivre de la terre, se dirigent vers les villes. Selon les prévisions, d’ici trois ans, la population urbaine excédera la population rurale.

En termes de performance économique, il a fallu à Haïti 51 ans, de 1960 à 2011, pour voir son PIB réel doubler. De quoi se demander s’il faudra encore attendre 51 autres années pour assister à un nouveau doublement. Notons qu’avec un taux de croissance annuelle de 8 %, le PIB réel doublerait tous les neuf ans. S’il nous a pris un demi-siècle pour réaliser ce que des pays asiatiques ont réalisé en moins d’une décennie, c’est que nous avons souvent enregistré des taux de croissance négatifs. Autrement dit, nous avions souvent marché à reculons. C’est ce que, dans la littérature récente sur la croissance et le développement, on appelle un désastre économique. Pendant ce temps, certains pays asiatiques ont réalisé des miracles en doublant leur PIB réel, donc leur niveau de vie, à chaque décennie. Par exemple, les Chinois ont vu leur niveau de vie multiplié par environ 17 entre 1960 et 2007. Le Botswana a multiplié le niveau de vie moyen de ses citoyens par 11 sur la même période. Ils ont réalisé des miracles. Purement et simplement.

Pourquoi Haïti se situe-t-elle dans le peloton des désastres ?        

 Dans le deuxième point de sa présentation, le docteur Aubourg a énuméré certaines des causes probables du désastre. Il a cité en tout premier lieu l’instabilité politique qu’a connue le pays, particulièrement de 1986 à 2001 où, en moyenne, un président passait à peine 15 mois au pouvoir. Dans ce même ordre d'idées, Laura Jaramillo et Cemile Sancak, dans une étude pour le compte du Fonds monétaire international en 2007 (voir ma chronique du 18 juin 2012), ont affirmé que l’instabilité politique est une des causes de la divergence économique observée entre Haïti et la République dominicaine.

Comme autre cause de notre débâcle économique, le professeur Aubourg pointe du doigt le fait que durant les deux dernières décennies, les politiques macroéconomiques étaient beaucoup plus concentrées sur la stabilisation macroéconomique que sur la croissance économique. Les autorités, dit-il, se préoccupaient de limiter la volatilité du taux de change, de corriger les déséquilibres internes et externes, et surtout de contenir l’inflation dans une fourchette raisonnable. De mon point de vue, cet argument, en dépit de sa pertinence, est questionnable puisqu’en absence de cette stabilisation macroéconomique, l’objectif de croissance pourrait se révéler un vœu pieux.

Les autres causes probables du désastre avancées par le professeur sont les suivantes :

1) le programme de stabilisation qui peut avoir eu des effets négatifs sur la croissance économique;

2) la dollarisation croissante de l’économie haïtienne qui a limité l’efficacité de la politique monétaire;

3) l'aide internationale qui, dans le but de contourner la faiblesse des institutions politiques et la mauvaise gouvernance locale, a été canalisée à travers les organisations non gouvernementales d’une manière non coordonnée. Au bout du compte, très peu d’efforts ont  été réalisés en termes de gains en productivité et de renforcement de la capacité productive de l’économie;

4) la contraction enregistrée par les secteurs de production des biens échangeables (secteurs agricole et manufacturier) et l’expansion du secteur des biens non échangeables ou les services, laquelle contraction peut conduire à une appréciation du taux de change réel résultant de la dépendance accrue de l’économie haïtienne par rapport à l’afflux de capitaux étrangers (transferts et/ou aide internationale). Rappelons que le taux de change réel est le prix relatif d’un panier de biens entre deux pays. Il nous dit à quel taux il est possible d’échanger des biens d’un pays contre ceux d’un autre. En ce sens, si le taux de change réel est élevé, les biens étrangers sont relativement bon marché et les biens locaux relativement chers ; ce qui pousse les consommateurs vers la consommation des produits importés. Le riz de « Miami » versus le riz de « l'Artibonite » en est un éloquent exemple;

5) Le manque de coordination des politiques et l’absence d’un cadre assurant la complémentarité des politiques macroéconomiques et sectoriels sont au centre du déclin de compétitivité des secteurs traditionnels d’exportation. Au niveau macroéconomique, ces secteurs font face à l’appréciation du taux de change réel, alors qu’au niveau microéconomique ces secteurs sont également sujets à des coûts unitaires de production exorbitants,  inhérents aux problèmes structurels chroniques.

En 2004, illustre le docteur Aubourg, le biais apparent de la politique monétaire de la Banque centrale  utilisant implicitement le taux de change réel comme principal élément de politique monétaire peut avoir contribué à réduire la compétitivité d’Haïti, eu égard à son faible taux relatif d’inflation. La période 1960-2010 a aussi été marquée par un double déficit budgétaire et de la balance commerciale, le premier générant le deuxième.

Pour renverser la vapeur, le professeur Aubourg propose, comme remarques conclusives, d’aborder le problème de la compétitivité externe du pays, de prendre des mesures pour générer suffisamment de recettes fiscales qui permettront de financer les politiques de réduction de la pauvreté et des projets de reconstruction. Il s’interroge sur la durabilité du modèle haïtien de croissance des deux dernières décennies, modèle basé sur la prédominance des biens non échangeables. Il se questionne sur les raisons pour lesquelles les récents changements dans la composition et la structure de la dette externe haïtienne devraient intéresser les analystes. Et il se demande pourquoi une banque centrale autonome est cruciale dans le contexte politique et économique actuel.

La présentation du professeur Aubourg sert ici de prétexte pour attirer l’attention sur l’état léthargique de notre économie. Qualifier notre trajectoire économique de désastre n’est pas exagéré. Ce n’est nullement une démarche défaitiste non plus. Comme Robert Lucas Jr,  lauréat du prix Nobel d’économie en 1995, qui voyait des opportunités dans l’échec économique de l’Inde à l’époque où ce pays paraissait désespérément pris dans une trappe du sous-développement, on peut voir dans notre état actuel des opportunités énormes puisque tout est à construire. Cependant, comme l’avait fait remarquer un ancien ambassadeur en Haïti, pour sortir d’un trou, il faut cesser de creuser.

Thomas Lalime
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Source: Le Nouvelliste