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La première tentative de colonisation de l'Ile-A-Vache

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UNE PLONGÉE DE MÉMOIRE DANS L’HISTOIRE DE L’ILE-A-VACHE

INTRODUCTION

Par Alin Louis Hall --- Il ne fait plus aucun doute que l’Ile-à-Vache représente l’une des destinations touristiques les plus fréquentées d’Haïti. Ses plages, sa faune, sa flore et sa biodiversité sont tout à fait à la hauteur de la réputation du repère du fameux Capitaine Henri Morgan. Au-delà de ce charme paradisiaque et de l’hospitalité des insulaires, les flibustiers de l’imaginaire ont surtout associé l’île à la genèse de la piraterie et de ses hauts faits dans la mer des Caraïbes. Jadis, « La Mecque » des pirates, l’île continue d’attirer les aventuriers des temps modernes avides de trésors marins. Aujourd’hui, au lieu de partir à la recherche des butins ensevelis dans les profondeurs adjacentes à l’ile, nous allons plutôt faire « une plongée de mémoire » dans la plus récente tentative de colonisation de l’Ile-à-Vache.

L'histoire a été brutalement méchante envers Bernard Kock et, peut-être, avec raison. Quand les historiens ne le décrivent pas comme un escroc ou une canaille, ils utilisent tous l’épithète d’opportuniste. Néanmoins, il parait évident que les racines de cette hostilité envers Kock résident dans le fait qu'il a fait Abraham Lincoln ressembler à un hypocrite.

Abraham Lincoln ne pensait pas que les Noirs et les Blancs pouvaient cohabiter. Pendant la guerre civile, Kock entreprit de convaincre le président américain de soutenir un plan visant à expulser des esclaves noirs affranchis sur une île au large des côtes d'Haïti, où ils pourraient constituer une   main-d’œuvre abordable pour une plantation de coton. La veille de la Proclamation d'émancipation qui libéra les esclaves dans le Sud, il obtiendra l’aval et la signature de Lincoln pour cette entreprise.

Malheureusement, pour toutes les parties impliquées, le projet de colonisation fut un échec terrible et embarrassa énormément l'administration Lincoln qui désista à financer un projet auquel le Président lui-même avait apporté son soutien. Mais, pour avoir développé et vendu l’idée à Lincoln, une grande partie du blâme fut jetée sur Bernard Kock. Quand une rébellion armée éclata sur l'île, Kock alla sans doute trop loin en tentant de réaffirmer son contrôle, même si sa vie était menacée. Les investisseurs de Kock n'avaient pas réussi à lui fournir les matériaux nécessaires notamment le bois pour la construction de maisons pour les émigrés.

Bernard Kock, d’origine allemande, était un courtier de coton à la Nouvelle-Orléans et le propriétaire d’une cotonnerie en Floride. Voulant protéger sa réputation, il rédigea un exposé des faits qui sera publié à New York par William G. Bryant & Co. Largement ignoré par les biographes de Lincoln, seulement une poignée de bibliothèques ont ce livre qui tenta de réfuter certaines idées fausses largement répandues, en particulier celle que Kock était le seul responsable de ce qui s'est passé à l'Ile-à-Vâche.

UNE RÉPERCUSSION DE LA GRANDE EXPOSITION DE LONDRES DE 1862

Peu importent les jugements de l'histoire sur son

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intégrité morale, Kock était un entrepreneur accompli. Il développa son projet de colonie au cours d'une visite en 1862 à la Grande Exposition de Londres. Impressionné par l’excellente qualité de deux balles de coton haïtien qui étaient exposées, il fut automatiquement convaincu que la culture du coton pourrait être très rentable dans un pays si fertile comme Haïti.

La qualité du sol était propice pour ce genre de culture. L’énigme était de savoir où trouver la main d’œuvre pour cultiver et récolter le coton. Il avait entendu dire que le président haïtien Nicolas Geffrard était intéressé à promouvoir l'immigration des Noirs américains vers Haïti. Il savait aussi que les Etats-Unis envisageaient de créer des colonies d'esclaves noirs affranchis au Panama et au Liberia. Il commença alors à rassembler toutes les pièces du puzzle.

ARRIVÉE DE BERNARD KOCK EN HAITI

Remarquablement, la guerre de Sécession servait de toile de fond à cette audacieuse et téméraire aventure. Selon ses nombreux apologistes et biographes, Lincoln ne croyait pas à l'expulsion forcée des noirs. Néanmoins, selon une biographie par David Herbert Donald en 1996, Lincoln croyait en une émigration qui réussirait "dans la libération de notre terre de la présence dangereuse de l'esclavage» et «dans le retour d'un peuple esclave à leur terre d’origine avec de meilleures perspectives pour leur avenir".

Après avoir obtenu des lettres d'introduction auprès des autorités haïtiennes, Kock partit pour Haïti. Il arriva à Jacmel le 3 Juin 1862 et se rendit à Port-au-Prince à cheval. Il reçut un accueil chaleureux du président Geffrard qui, selon Kock, lui promit toute son assistance. Toujours selon Kock, Geffrard avait de grandes ambitions pour le pays qui avait arraché chèrement son indépendance à l'Espagne, la Grande-Bretagne et la France. Il avait publiquement exprimé un intérêt pour la création d'une classe moyenne en utilisant des immigrants afro-américains.

Après avoir fait le tour d’Haïti, Kock détermina que son meilleur pari serait de localiser la plantation sur une île au large des côtes du Sud d’Haïti. Parmi ces îles, Ile-à-Vache (Cow Island) était vraisemblablement le meilleur choix. Mais quand il approcha le gouvernement haïtien pour un bail à long terme, il fit face à la plus grande opposition des membres du cabinet. 58 ans après une indépendance conquise avec le sang, ils ne concevaient pas la location de biens nationaux à un blanc surtout qu’on payait la dette de cette indépendance depuis le « braquage sans vergogne » du Baron de Mackau.

«C'était une tâche herculéenne, mais avec une bonne gestion et une énergie de fer, j'ai obtenu ... un bail de vingt ans, avec les conditions que je voulais», écrit Kock, apparemment pas du tout enclin à se sous-estimer. Kock effectivement obtiendra un bail de 10 ans avec une option pour 10 années supplémentaires. En retour, il accepta de verser au gouvernement environ 15 cents par acre dans le loyer. Il devait également verser au gouvernement 35,25% du bois coupé sur l'île. En retour, le gouvernement haïtien lui fournirait « la protection et de l’assistance » dont il avait besoin. Il également obtiendra une exemption de taxes de tonnage sur la coupe de bois et des droits de douanes pour l'alimentation et les autres importations utilisées par la colonie.

Les termes de l'accord autorisaient Kock à utiliser jusqu’à 10% de surveillants blancs. Pour respecter l'esprit des efforts haïtiens de colonisation, il accepta de n'utiliser que des travailleurs agricoles d'origine africaine ou indienne. L'accord stipulait que les colons seraient naturalisés comme citoyens haïtiens à leur arrivée. Et à l’expiration du bail, ils pourraient devenir agriculteurs ou propriétaires terriens.

Pendant son séjour, Kock lia une étroite amitié avec le Ministre Haïtien de la Santé, le Dr Léopold Muller de Port-au-Prince. Muller, avec un partenaire, E. Dutertre, était propriétaire d’une plantation de coton dans le sud d'Haïti appelée Perigny. Les deux associés confirmèrent à Kock que le sol et le climat sur l'île de vache étaient propices à la culture du coton. Dutertre confia qu'il avait tenté de louer l'île lui-même. Cette conversation excita davantage Kock sur le choix de cette excellente opportunité.

UN MARCHE DE DUPES

La paperasse administrative terminée, Kock résolut de se rendre à New York puis à Washington DC Selon Kock, le président Lincoln à l'époque était "engagé dans les efforts de colonisation afro-américaine en Amérique centrale, et semblait tout à fait acquis à cette cause". Cependant, il était devenu évident que William H. Seward, Secrétaire d’Etat, sapait les efforts de Lincoln en publiant en Septembre 1862, un circulaire aux gouvernements étrangers compliquant les conditions d’une colonisation déjà difficile.

Cette circulaire de Seward précisait que, pour conclure un accord, les gouvernements étrangers doivent 1) avoir des maisons prêtes à l'arrivée 2) offrir une compensation adéquate 3) rendre les écoles et les soins médicaux disponibles et 4) garantir tous les droits et le statut de citoyen aux émigrés. Dans l'esprit de Kock et de nombreux historiens, ces exigences combien difficiles entravaient tout bonnement les efforts de colonisation.

Le concept de la colonisation avait pris de l'ampleur en Amérique depuis un certain temps. Déjà en 1816, des Sociétés anti-esclavagistes avaient publiquement discuté de l'idée de créer des colonies Afro-Américaines en dehors de l’Amérique. Un bon nombre d’entre eux croyait que l'abolition de l'esclavage n’éradiquerait pas le racisme. Cela ne pouvait se faire, selon eux, que par  « toucher la plaie du doigt », en l’occurrence l’émigration des Noirs. Sous la Présidence d’Alexandre Pétion accueillait déjà des Noirs américains. Assez furtivement, l’Ambassadeur Anglais Charles Makenzie, accrédité en Haïti sous le gouvernement de Boyer, les recensait déjà, lors de sa tournée dans le Sud, par dizaines sur les habitations de la Plaine-du-Fond des Cayes notamment sur l’Habitation Laborde.

La colonisation fut âprement discutée au sein de l'administration Lincoln. Le Secrétaire de la Marine Gideon Welles rapporta dans son journal qu'il fut « clairement compris » que l'émancipation et la colonisation étaient étroitement liées. Toujours selon Welles, Lincoln, voulait travailler sur un traité avec un pays d'Amérique Centrale ou d'Afrique de l'Ouest où les esclaves affranchis pourraient émigrer. Néanmoins, Kock rencontra toutes les difficultés à obtenir le soutien du gouvernement américain. Il échoua à gagner à sa cause les fonctionnaires subalternes qui envisageaient d'autres opérations de colonisation. Il se rendit à l’évidence que l’option la plus réaliste était de s’adresser directement à Lincoln.

Dans une lettre adressée au président, Kock confirma que son intention initiale était d'employer des émigrés allemands et suisses pour cultiver le coton en Haïti. Mais, qu’il changea d’opinion après avoir vu la qualité exécrable des « contrebandes dans les rangs de nos armées. » Il proposa d'utiliser cette malheureuse situation « pour raviver les sympathies, et prouver votre dévouement zélé dans la promotion de leurs intérêts et le bonheur. »

Bien au-delà de la doctrine Seward, à la vérité, ce que Kock proposait était presque de l’utopie pour les émigrés. Chaque famille aurait droit à une «maison confortablement meublée, avec un jardin attenant. » « Sans frais additionnel, il fournirait toute l’alimentation, construirait un hôpital avec le personnel médical, une église et une école avec un pasteur à sa tête et des enseignants. Il s’engagea à signer un contrat de quatre ans avec chaque famille et payer des salaires plus élevés que ceux en vigueur dans les Antilles. Cela représentait une opportunité énorme et un avantage considérable pour les émigrants.

Plus loin dans la même correspondance, Kock affirmait au Président qu’ «  au terme de leur contrat de travail," que «le gouvernement d’Haïti, par une loi spéciale, donnerait à chaque famille seize hectares de bonnes terres, et à chaque homme célibataire huit hectares, de sorte que , avec cette subvention, et l'argent gagné au cours des quatre années de service, le nègre intelligent pourra mener une vie de liberté et d'indépendance, conscient qu'il aurait acquis les moyens de gagner sa vie, et en même temps d’avoir le sens de responsabilité et de se discipliner contre les plaisirs de la vie grâce par le travail libre. »

En des termes qui viendraient plus tard le hanter, Kock proposa qu'il agisse en tant que gouverneur de l'île, surveillant personnellement les opérations de la colonie. Par l'application de «règlements sages et paternels, je veillerai au bien-être physique et moral de ceux qui sont confiés à mes soins. » Quoiqu’évidemment un négociateur doué, Kock avait clairement exagéré. D'abord, il avait promis de construire un village idéal en peu de temps. Deuxièmement, il prit sur lui la responsabilité de la santé des personnes confiées à ses soins quand même le voyage en mer serait potentiellement dangereux et les conditions sur une île vierge, infestée de moustiques, étaient loin d'être idéales.

La responsabilité du gouvernement dans l'opération serait de payer pour la traversée et les premiers jours des émigrés à leur arrivée. Kock demanda également à Lincoln « des outils et des machines agricoles », et tout ce qui pourrait être nécessaire pour garantir le démarrage réussi de l'entreprise. «Kock, qui anticipait déjà sur les profits sur la vente du coton au prix fort des temps de guerre, ira jusqu’à offrir le remboursement intégral de l'argent avancé par le gouvernement en deux ans. Il ira encore plus loin en donnant au gouvernement comme garantie un acte de fiducie sur tous ses biens personnels sur l'île, plus une partie non précisée des récoltes semi-annuelles. Il demanda qu'un agent du gouvernement l'accompagne pour superviser le respect des droits des émigrés et de l'aider à assurer le remboursement ponctuel des fonds publics.

Les termes de l'accord plurent à Lincoln qui, malgré tout, confia à Kock qu'il avait reçu des rapports qui lui faisaient douter de son caractère. On ne saura jamais ce qu’on avait raconté à Lincoln. À l'époque, il était clair que les détracteurs de Kock craignaient qu’il puisse "s’évaporer dans la nature" après avoir reçu la prime de 50 $ pour chaque Afro-Américain. Né en Allemagne, Kock, après tout était du Sud et on ne pouvait pas cerner son opinion sur la guerre.

Pour surmonter ces objections, Kock convint qu'il serait heureux d'attendre d'être payé qu'après un agent américain en Haïti eut vérifié que la colonie était opérationnelle. Kock continua à présenter une vision pour la colonie qui comprenait des lois équitables sur le travail soit ne travailler que dix heures par jour, six jours par semaine, avec le dimanche réservé au culte et le partage du profit avec les travailleurs. Son objectif, confia-t-il à Lincoln, était éventuellement une colonie de 5000 travailleurs. Le Président était satisfait et le lendemain, soit le 31 Décembre 1862, Lincoln signa l’accord avec Kock. Remarquablement, le lendemain, 1 Janvier 1863, Lincoln signait la Proclamation d'Emancipation sans référence aucune à la colonisation afro- américaine.

Malheureusement pour Kock, l’unique signature du président à cette époque n'était pas assez suffisante pour sécuriser et garantir la transaction ; l’accord devrait être ratifié par Seward. Selon Kock, le secrétaire d'État, le lendemain, lui signifia «que ni moi ni le président avait le droit de faire un tel contrat. » Seward refusa même de recevoir le document. Deux jours plus tard, le 3 Janvier, Seward écrivait à Lincoln: «Je pense qu'il est nécessaire de prendre quelques précautions avant que je certifie le contrat de Bernard Kock et j’en discuterai avec vous à notre prochaine rencontre. »

Fatigué des techniques dilatoires de Seward, Kock une fois de plus obtiendra une rencontre avec Lincoln. Lincoln avoua à Kock que de nouvelles allégations sur son caractère avaient refait surface. Selon Kock, Lincoln s’inquiétait qu'il puisse prendre l'argent et les gens pour ensuite « disparaitre ». C'était sans doute une référence voilée à une autre rumeur que Kock allait s'enfuir avec les esclaves et les vendre à un pirate confédéré. En réponse, Kock suggéra que le gouvernement escorterait son bateau jusqu’à l'Ile-à-Vache. Et encore une fois, il offrit de recevoir le paiement uniquement après qu’un agent du gouvernement eut vérifié l’arrivée des passagers sains et saufs.

"Cette proposition semblait satisfaire le président. Il m'a dit qu'il allait revoir le contrat le lendemain, l'examiner à nouveau, et me rendre justice ", selon Kock. Le lendemain, dans l'impossibilité d'obtenir une entrevue avec Seward, mais satisfait d'avoir le soutien du président, même sans un contrat signé, Kock résolut de se rendre à New York. C'était sa première erreur monumentale.

UN RACCOURCI POUR INVESTISSEURS GLOUTONS

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Kock retourna à New York où il avait un bureau au No 17 à Broadway pour inviter les investisseurs à souscrire. Il voulait trouver des partenaires dont la respectabilité crédibiliserait l’opération et neutraliserait les mauvaises langues. Il avait aussi besoin d'argent pour s’approvisionner en fournitures de plantation. Il trouva trois partenaires enthousiastes en Paul S. Forbes, Leonard W. Jérôme, et Charles K. Tuckerman. Leurs bureaux étaient juste autour du coin au No 50 à Broadway. Tous les trois étaient des abolitionnistes. Ils proposèrent d’injecter 70.000 dollars pour financer l'entreprise en échange d'une participation de 50%.

Un contrat fut rédigé, mais malheureusement pour Kock, il ne fut jamais signé, sa deuxième erreur de jugement. Cependant, l’affaire était très alléchante pour les investisseurs. Si les prévisions se concrétisaient, ils auraient un rendement de 600% en neuf mois. L'espoir de Kock était qu'en Septembre, il pourrait produire une récolte de 1000 balles de coton. Au prix fort de 1 $ la livre en raison de la guerre civile, à 450 livres par balle, les recettes seraient à près d'un demi-million de dollars, un extraordinaire retour sur un investissement initial de seulement 70.000 dollars. En outre, le climat en Haïti était propice à produire deux récoltes par an.

Kock s’empressa à affréter un navire britannique, l'Ocean Ranger, et l'équipa pour accueillir les premiers 500 travailleurs. Il embaucha également W.J Watkins pour servir comme l'un des superviseurs de la première plantation. Watkins commença les interviews, embaucha et assembla les émigrés à Fort Monroe, New York, où ils attendirent l'arrivée du paquebot. Kock avait réquisitionné des fournisseurs tout ce dont il avait besoin, y compris une scierie. Tout le monde attendait les ordres.

Mais tout n'était pas dit à Washington. Les préoccupations concernant le caractère de Kock continuèrent à envenimer la situation, comme une plaie inguérissable. Les révélations calomnieuses avaient tellement pris une ampleur considérable que même l’avocat de Kock, après une visite à la capitale, lui suggéra d’assigner à ses partenaires son contrat avec le gouvernement américain et son bail avec le gouvernement haïtien. Kock ayant consenti à ce changement, le secrétaire Seward élabora un nouvel accord. Malheureusement pour les investisseurs, il apporta une modification au contrat en y ajoutant une nouvelle clause puissante, obligeant le gouvernement haïtien à "garantir l'exécution" du contrat. La nouvelle convention sera signée avec le gouvernement américain le 3 Avril 1863.

Les partenaires étaient très préoccupés de la difficulté voire de l’impossibilité d’obtenir une garantie de performance du gouvernement haïtien. Ils raisonnaient que l'exigence pourrait à son tour mettre en péril le bonus de 50 $ par tête promis par le gouvernement américain. 500 personnes à 50 $ chacun produirait 25.000 dollars, soit environ un tiers de l'investissement initial. Mais, Kock entreprit de les convaincre que le véritable profit serait dans la récolte du coton. Il insista pour finaliser les discussions sur le partenariat. Et comme un geste de bonne foi, il proposa de réduire sa participation à 25%.

Dans son exposé des faits, Kock raconte que M. Tucker parut surpris. «Mais, M. Kock, sera-ce suffisant pour vous?" « Un quart de l'entreprise sera une fortune, » répondit Kock , « et je veux vous remercier, Messieurs, de votre confiance. » Même si un nouvel accord de partenariat fut conclu, il ne sera jamais signé, une autre gaffe majeure de Bernard Kock. « Je ne peux pas partir, » dit Kock à ses partenaires, « à moins que vous me donnez votre promesse solennelle, que non seulement vous m'enverrez par le premier bateau les documents confirmant l’étendue de mon pouvoir , mais aussi que vous expédiez, immédiatement après mon départ du fort, le solde de la cargaison requis attendu que chaque article dont la scierie et le bois, en particulier, d'une extrême nécessité. »Mécontent de leur promesse générale, Kock demanda à chacun de ses trois partenaires à donner séparément en gage leur parole d'honneur.

«Je reconnus à ce moment que, comme un homme d'affaires, j'avais agi à tort en concluant un partenariat sans signer formellement un contrat , mais ma confiance en mes associés était illimitée, et je tentai de justifier mon imprudence en me rappelant que le succès de l’entreprise dépendait de ma garantie ,que représentaient les nègres ,qui n'avait pas été consommée, et que, ce n'est qu'après le démarrage des opérations sur l’ile, je deviendrais de facto un partenaire dans l'entreprise. »

En raison de l'obstruction de Seward, le délai de six mois que le gouvernement haïtien accorda à Kock pour démarrer l'entreprise expira. Néanmoins, Kock appareilla finalement le 13 Avril à bord de l'Ocean Ranger avec environ 500 travailleurs - le nombre exact n'ayant jamais été déterminé. Les partenaires avaient convenu d'envoyer un deuxième navire peu de temps après avec la scierie, les machines à vapeur, et 170.000 pieds de bois pour construire des maisons pour les colons noirs.

Pour une raison quelconque, les historiens ont été relativement tendres envers les investisseurs de Kock. John G. Nicolay et John M. Hay, dans une biographie de Lincoln en 10 volumes publiée près de 30 ans plus tard, tentèrent de susciter de la sympathie pour les investisseurs de Kock. L’opportunité d'affaire de Kock - un retour de 600% sur neuf mois, avec de grands avantages moraux pour la société - était tout simplement trop bonne pour la laisser filer. Nous aurions été enclins à croire que l'avidité des investisseurs était parfaitement naturelle et si forte qu'ils avaient signé sans prendre le temps d’enquêter sur le caractère et les qualifications de Kock. Au contraire, les investisseurs étaient « aveuglément à la merci des fausses déclarations de Kock ».

Nicolay et Hay, qui étaient aussi les secrétaires personnels de Lincoln, trainèrent encore une fois le nom de Kock dans la boue. Ils affirmèrent que le gouvernement, en peu de temps, était au courant que Kock était un « irresponsable et peu crédible aventurier. » Ils rapportèrent sur la base de ce qui était évidemment une fausse rumeur que Kock avait conclu un accord avec un corsaire confédéré, Semmes, de lui remettre les Noirs en haute mer comme des esclaves marrons récemment capturés.

En plus d’une vaine accusation qui ne se matérialisa jamais, aucune preuve concrète ne put être établie que Kock y avait même pensé. Pourtant, les apologistes de Lincoln, 28 ans après les faits, tentèrent de ressusciter une rumeur odieuse dans une tentative de réécrire l'histoire.

UNE TRAVERSÉE HOULEUSE

Kock partit le 6 Avril 1863, peu de temps après que Seward ait ratifié l'accord, en compagnie d’un prévôt de la police fédérale des États-Unis (US Marshal), qui l’accompagna jusqu’à Sandy Hook, une péninsule barrière de la ville de Middletown dans le New Jersey. Sur instructions de Washington, le prévôt devait s'assurer que «tout allait bien».

Selon Kock, « Il semblerait que, presqu’incroyable, que les autorités de Washington, exposées a la lumière de tous les faits, s’amusèrent quand même jusqu’au dernier soupçon à croire que je pourrais être associé à une opération de traite négrière à laquelle ils auraient contribuée.» Malheureusement, pendant le voyage, quelque chose d'encore plus calamiteux se produisit: plusieurs passagers avaient contracté la variole. Kock indiqua dans sa déposition qu'il fit de son mieux pour mettre en quarantaine les malades sur le bateau. Puis, une fois sur la terre ferme en Haïti, il demanda aux charpentiers d'aller construire un hôpital dans une partie reculée de l'île pour les 20 à 25 malades, selon son estimation. Il demanda à son ami le Dr Eugene Muller de traiter les patients.

Avant de l’arrivée Kock, trois maisons avaient été construites par le Dr Eugene Muller, également son superviseur. Le navire contenait assez de bois pour construire trois autres bâtiments - un hôpital, un entrepôt et une maison pour les femmes et les enfants, toujours selon Kock qui autorisa certains hommes à construire des huttes de palmette pour leurs familles. Il mobilisa un groupe assez imposant de travailleurs pour couper le bois et construire un quai de 60 pieds de long et 20 pieds de large. Le quai fut construit principalement en bois de teck, sans clou, en trois à quatre jours.

Kock anticipait que le deuxième bateau apporterait l’argent pour faire face aux dépenses et la scierie pour couper le bois nécessaire à la construction de plus de maisons. Pendant huit jours, il attendit en vain l’arrivée du bateau. Il pensait qu'il « aurait pu trouver du bois à acheter sur la terre ferme, et faire l’acquisition de la scierie et de la machinerie indispensables à la fabrication de roues, chariots, et les autres outillages nécessaires l'élevage ; des dépenses qu’il fallait éviter.»

Alors que ses partenaires avaient convenu d'un apport initial important, les premiers fonds débloqués n’étaient pas suffisants. Ils avancèrent un montant dérisoire à Kock pour commencer l’opération. Ils anticipaient déjà sur les 50 $ par tête promis par le gouvernement américain avant d’injecter une forte somme d'argent. Conséquemment, l'entreprise se retrouvera sous-capitalisée dès le départ. Pire, ils n'expédièrent ni la nourriture, ni le bois ni les médicaments en quantité suffisante pour implanter correctement et construire durablement la colonie. Sans perdre de temps, les investisseurs commencèrent à jouer l’intransigeant. Dans une lettre datée du 20 avril à Kock, Tuckerman énonçait comment il voulait que les travailleurs soient traités. Même quand il exprimait toute sa confiance en Kock, il confirma dans la lettre que les investisseurs n’avanceraient plus d'argent sans la confirmation du gouvernement haïtien que les travailleurs étaient bien logés et nourris. Kock ne voyait pas comment il pourrait satisfaire les exigences de la lettre sans le financement de ses investisseurs. Tant bien que mal, il réussira à obtenir la lettre du gouvernement haïtien.

Malgré la lettre, ses partenaires versèrent davantage dans le dilatoire. Le contrat de travail de Kock avec ses ouvriers était de leur verser 16 cents par jour logement inclus, en plus de 10% des bénéfices annuels, en fonction de la quantité de travail fournie. Cependant, l'intention de Kock était de les payer dans sa propre monnaie, qui ne pouvait être utilisé que dans ses magasins sur l'île. La monnaie fut imprimée à New York par Tuckerman et Forbes.

Le 2 ou 3 Juin, dans une autre lettre adressée à Tuckerman, Kock soumettra le dernier recensement de la population de colons et un certificat du consul des Etats-Unis aux Cayes qu'il avait correctement fondé la colonie et que les colons étaient heureux et satisfaits. Il demanda une copie de l’accord reconnaissant sa participation de 25% et " dénonça leur violation de la promesse et de contrat." Malheureusement, il ne garda aucune copie de la lettre.

W.S. Skinner, directeur de la plantation de Kock, resté à New York pour s’embarquer sur le deuxième bateau, par la suite déclara que les partenaires avaient peu d'égard pour le bien-être de Kock ou les colons. Dans une déposition sous serment, publié dans le livre de Kock, Skinner rapporta les propos de Forbes: « comment puis-je dépêcher un autre navire sans savoir si l'Ocean Ranger n’avait pas coulé ? » Quand Skinner protesta, soulignant que Kock avait seulement des provisions alimentaires pour six mois, Forbes avança que Kock était assez intelligent pour prendre soin de lui-même. "Il y a beaucoup de poissons, d’animaux sauvages et de fruits sauvages sur l'île, et si ils ne savent pas comment survivre dans de telles circonstances, ils le méritent."

Finalement, les partenaires de Kock acceptèrent d'envoyer des provisions supplémentaires. Mais ils refusèrent d'envoyer la scierie jusqu'à ce que Skinner puisse rendre compte de la viabilité du projet. Même après que Skinner ait diligenté un rapport favorable à son arrivée sur l’ile, les partenaires hésitèrent à investir des fonds supplémentaires, sans doute en attente de percevoir les 50$ "par tête" du gouvernement américain.

DE MAL EN PIS

En Juin 1863, après que Kock eut envoyé la lettre sans en conserver une copie, AA Ripka débarqua sur l'île. Plus qu’une tentative d’intimidation, il se présenta comme un nouveau partenaire. Il affirma à Kock que ses partenaires new-yorkais avaient les pleins pouvoirs comme locataires de l'île. Il porta un coup terrible à Kock en précisant que celui-ci n'obtiendrait pas un contrat signé pour sa part de l’opération. Et, il affirma que la scierie, indispensable, ne serait pas expédiée, jusqu'à ce que les partenaires, une fois encore, puissent « s'assurer de la viabilité du projet. »

Bien que Ripka manifesta son intention de ne pas interférer dans la gestion de la plantation, Kock était convaincu que la seule présence de Ripka, et le pouvoir dont il était conféré, seraient un « coup mortel à l'entreprise. » Ripka, écrivit Kock, n’était pas du tout familier « avec les différents aspects de l'opération», surtout avec le caractère des autorités Haïtiennes, des Américains Noirs du Sud et des surveillants blancs, chaque catégorie exigeant dans leur gestion tout le tact fondé sur l'expérience accumulée. »

Enfin, le 1er Juillet, un brick arriva sur l'île avec des vivres, des vêtements et d'autres articles qui auraient dû arriver deux mois auparavant. Les scies, les feuilles de présence et fiches de pointage, et autres nécessités commandées par Kock n'étaient pas à bord. Le navire contenait le solde du bois nécessaire à la construction de cinq bâtiments supplémentaires que Kock avait initialement prévu de construire.

W.S. Skinner, que le brick avait débarqué sur l’ile, devait envoyer un rapport sur la situation de la colonie avant que le reste de la marchandise soit expédié. Skinner enquêta ce jour-là sur l’état de la colonie. Il rédigea une lettre aux partenaires à New York que ce Kock avait accompli, compte tenu des circonstances, avait dépassé ses attentes. Mais Skinner, pour une raison inconnue, n'enverra jamais la lettre. «Au contraire », affirma Kock, « il semble que mes collaborateurs, déjà, pensaient à abandonner le projet. »

Une rébellion armée éclata lorsque les colons noirs apprirent que le brick ne contenait ni le bois pour construire des logements ni les fournitures que Kock avait promis. Inutile de dire comment la situation de Kock fut précaire, avec un rapport de force en nombres comme en armes en faveur d’une main-d'œuvre en colère qui pensait qu'elle avait été induite en erreur.

«Je n'avais que sept blancs sur lesquels je pouvais m’appuyer (mon cuisinier et mon maître d'hôtel, Allemands d’origine, me refusant toute solidarité), et, comme armes, quatre fusils et vingt-cinq fusils de chasse à deux coups. Les noirs avaient presque tous les revolvers, mais heureusement, sans munitions presque, dont j’avais interdit l'importation dans l'île, ainsi que celle de whisky depuis mon arrivée. Mais ils avaient des haches, des houes et des machettes - toutes des armes dangereuses, surtout la dernière. »

Kock dut faire appel à 15 soldats haïtiens pour calmer la rébellion. Après que les hostilités se furent apaisées, Kock fit arrêter une douzaine de «meneurs» qui furent acheminés aux Cayes. Il reconnut qu'à ce stade, il dut recourir à des «mesures extrêmes» pour contrôler les travailleurs. A partir de Juillet, il adopta une mesure draconienne sans précédent, en arrêtant la distribution des rations aux travailleurs « pour éviter qu’ils ne se dérobent pas à leur travail l'estomac plein». Néanmoins il accepta de leur verser l'équivalent des repas manqués. Et, à cette politique, il fit exception pour tout travailleur malade.

En Août, raconta Kock, il reçut une autre requête de ses nouveaux partenaires York pour obtenir un certificat délivré par les autorités haïtiennes attestant que les travailleurs avaient été naturalisés et que la colonie fonctionnait correctement. Le gouvernement haïtien signa rapidement un certificat rédigé par Kock. Les partenaires voulurent utiliser ce document pour réclamer le bonus de 50 $ par tête.

Selon une lettre du Ministère de l'Intérieur datée du 7 mars, ils ne reçurent jamais l'argent. On pourrait certainement trouver ailleurs les causes de l'échec de ce projet. Cependant, il importe de rappeler que le gouvernement américain ne s’est jamais senti obligé de respecter ses obligations à allouer les ressources financières, en dépit des assurances écrites répétées qui, au début tout au moins, confirmait que la colonie avait été bien implantée. Même le gouvernement haïtien a semblé croire que la colonie avait connu un succès rapide.

Malheureusement, la situation continua à s'effilocher rapidement en Août. Kock apprit que ses partenaires l’avaient contourné en approchant le gouvernement haïtien. Ils offrirent de donner le 1/6 de la valeur nette de l'entreprise au lieu de la rente de 15 cents l'acre. Quand Kock, furieux, se présenta devant Geffrard pour essayer d'arrêter l'affaire, le président lui dit qu'il n'avait aucun droit légal. Mais, Geffard rassura Kock qu'il n'accepterait pas l’offre.

Pendant ce temps, Ripka assignera son mandat à Brown, Ross & Co, compagnie basée en Haïti. La firme retiendra trois des surveillants de Kock en charge de la plantation mais leur ordonna de ne pas laisser Kock interférer en aucune façon dans les affaires de la colonie. Kock demanda en vain réparation auprès du gouvernement haïtien.

« Mes noirs solidarisèrent avec moi et déclarèrent qu'ils ne travailleraient pour personne d'autre que moi, menaçant Brown, Ross & Co., en même temps, que si je devais quitter l'entreprise, ils annuleraient tous leur contrats de travail de quatre ans et qu’ils ne signeraient aucun nouveau contrat avec quiconque. »

Le 24 Octobre, Kock reçu une lettre de Brown, Ross & Co. pour le compte de ses partenaires le relevant de ses fonctions. La lettre lui conseilla de gagner la terre ferme jusqu'à ce qu’ils puissent statuer sur son cas. La lettre stipulait également qu'il serait payé 300 $ par mois; Kock affirma qu'il ne fut jamais payé ce montant. Le 31 Octobre, Ripka annonça à Kock sa révocation.

Mais, Kock ne se découragea pas. Il adressa une lettre aux partenaires à New York dans laquelle il professait sa foi dans la viabilité de l’opération. Il affirma également qu'il avait trouvé une variété de grande qualité de palissandre (bois de rose) sur l'île. Il précisa que le « palissandre caribéen» était aussi bon que le palissandre brésilien. Kock terminait sa lettre en menaçant de les poursuivre en justice et d'exposer tous les faits, menace qu’il exécuta.

Ripka par la suite tenta de vendre les intérêts des partenaires à Brown, Ross & Co. Le gouvernement haïtien ne s’opposa pas au transfert. A ce stade, les partenaires avaient abandonné le projet. Kock essaya en vain d'obtenir un nouveau contrat du gouvernement.

« Le 20 Décembre 1863, je visitai ma belle île pour la dernière fois. Je trouvai une plantation abandonnée, et que les noirs étaient tous devenus plus ou moins démoralisés en l'absence d'une autorité de contrôle. Beaucoup d'entre eux étaient devenus réellement fous, sous l'influence d'une certaine dévotion religieuse à laquelle ils s'étaient abandonnés. »

Kock trouva sur l'île un agent américain qui avait été envoyé pour enquêter sur l'état de la colonie. Il raconta que l'homme lui dit qu’il était tombé sous le charme d’une île enchanteresse et qu’il a été étonné de l’échec de l'opération. Kock, également, trouva les cotonniers de l'île en bonne santé, mais quand même négligés.

«Je suis retourné le soir même aux Cayes, et dut donc renoncer à un projet qui, si mes collaborateurs m'avaient soutenu comme ils l'avaient promis, aurait entraîné un succès sans précédent dans l’agriculture, car la combinaison des facteurs tels que la localisation, la qualité du sol, la main-d'œuvre bon marché, et le prix de plus en plus élevé du coton était considérable. »

Le 22 décembre 1863, un bateau, dépêché par le Président Lincoln arriva à l’Ile-a-Vache pour rapatrier le restant des travailleurs noirs.

Par Alin Louis Hall

REFERENCES BIBLIOGRAPHIQUES ET SOURCES BIOGRAPHIQUES :

  1. 1.STATEMENT OF FACTS in relation to the Settlement on the Island of A Vache NEAR HAYTI, W.I. of a colony under BERNARD KOCK with Documentary Evidence and Affidavits, NEW YORK WM. C. BRYANT & CO., PRINTERS 41 NASSAU ST. COR LIBERTY 1864
  2. 2.Bernard Kock Colonized Cow Island With Freed Slaves - December 28, 2011 Boyce Thompson Jr

       3. La reproduction des papiers monnaies de Bernard Kock est une courtoisie:

 Stack's Bowers Galleries  
1063 McGaw Ave
Irvine, CA,
92614 www.stacksbowers.com

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