Tout Haiti

Le Trait d'Union Entre Les Haitiens

Culture & Société

Réponse de Leslie Pean à Lemète Zéphyr : Le danger d’une approche superficielle d’une question complexe (2 de 2)

Leslie Péan, 8 avril 2016  --- Nombre de démarches apparemment bien intentionnées sur la question sociolinguistique proposent une approche corrective pour diminuer les inégalités dans le domaine de l’éducation avec l’enseignement en créole. Dans le statu quo actuel, l’expérience révèle que les résultats ne sont pas au rendez-vous et qu’au contraire les écarts qu’on voulait combler se sont élargis. On ne peut plus voiler les dommages qui frisent la catastrophe. « L’enfer est pavé de bonnes intentions », dit-on. Il faudrait plutôt avoir une autre philosophie consistant à adopter une démarche préventive consistant à éviter ces écarts a priori. Cette manière de voir privilégie une ventilation anticipatrice et offre des pistes à exploiter pour traiter la question linguistique complexe à partir d’une lecture moderne de la société haïtienne et de ses besoins de renouvellement.

En ce sens, j’ai écrit : «  La mise en valeur du capital linguistique créole haïtien ne doit pas conduire à une nouvelle exclusion des masses. Le but poursuivi par l’État marron haïtien a toujours été de marginaliser la majorité des paysans. C’est l’exclusion du peuple sur les plans politique et économique qui a pour conséquences son exclusion sur les plans éducatif, linguistique et culturel. D’où notre insistance à appeler les partisans du créole à lutter pour le changement dans la gestion globale de la société. Comme le dit Jacques Barros, " L’éducation haïtienne est le reflet d’une situation d’oppression, elle ne changera qu’avec elle[1]." Sans les livres permettant une réelle transmission des savoirs, la mise en valeur de notre capital linguistique créole risque de donner lieu à une marche en arrière. Le mal de la privatisation du système éducatif haïtien opérée sous le jean-claudisme a créé un désordre dans les esprits et un vide dans les consciences d’une jeunesse qui ne parle et n’écrit ni français ni créole. » 

Il n’y aucune vision condescendante dans cet exposé. L’essai est volontairement provocateur pour remonter les bretelles aux populistes dans le domaine linguistique et combattre la mise à sac complète du système éducatif haïtien comme il se produit actuellement. La situation de bassesse extrême observée dans les comportements politiques n’a pas épargné l’éducation. Comme l’écrivait Jean Dominique « le créole peut aussi bien servir à nous libérer de nos liens, qu’à prolonger et renforcer notre aliénation[2]. » On ne saurait accuser Jean Dominique de vouloir en remettre une couche dans la querelle opposant le créole au français. Mais tout en cassant le symbolisme négatif attaché au créole, loin d’être atteint du virus de la pensée unique, il a tenu à mettre en garde contre les néophytes qui se livrent au jeu d’ombres et de masques. Dans les coulisses.

Le créole peut aussi nous desservir 

Dans le domaine linguistique comme dans d’autres, les choses sont on ne peut plus claires qu’on ne peut pas continuer avec la politique du silence devant la gabegie. Jean Dominique avait raison de dire que « le créole peut aussi nous desservir »[3]. Tout comme l’impunité consistant à ne pas sanctionner les bandits sous prétexte de ne pas mettre le pays à feu et à sang. Pourtant, il a fallu une guerre pour se libérer de l’esclavage. Les voix discordantes doivent être bienvenues, sinon c’est faire le jeu de la culture cannibale qui nous fait régresser systématiquement. Nous ne pouvons pas continuer à réinventer le théorème de Pythagore.

Des avancées scientifiques réalisées depuis le Moyen-Age recommandent l’apprentissage de plusieurs langues et surtout de celle qui est à la pointe du progrès scientifique. On l’a vu avec l’Angleterre au 16e siècle, dont des cadres maintiennent l’enseignement en latin tandis qu’ils s’appliquent à l’étude des mathématiques pour faire avancer la navigation et les sciences. À ce sujet, l’ouvrage The Mathematical Practitioners of Tudor and Stuart England d’Eva Germaine Rimington Taylor[4] est d’une capitale importance. Cet ouvrage montre, entre autres exemples, un Henry Billingsley traduisant du latin en anglais la géométrie d’Euclide, pour laquelle le célèbre John Dee écrit en 1570 la Préface Mathématique. Les Anglais ont pris conscience du peu de savoir scientifique développé dans leur langue. Ils ne se sont pas renfermés sur eux-mêmes. Ils ont appris des Portugais, des Espagnols, des Italiens et des Allemands plus avancés qu’eux dans les mathématiques et les sciences.

La question du créole n’est pas une affaire uniquement de linguistique ou de sociolinguistique. C’est beaucoup plus que cela. Primo, pour enseigner, il faut des outils (écoles, professeurs, livres, vidéo, bibliothèques, laboratoires, ipads, moyens de transport, etc.) et c’est à partir de l’économie et du degré de développement des forces matérielles que ces outils sont créés. Sans une aide financière adéquate de l’État, l’éducation demeure rabougrie sinon inexistante. Secundo, il faut tenir compte de l’existant. La Sorbonne créée en 1257 n’a pas disparu quand le Collège de France a émergé en 1530. En Haïti, même dans un cadre linguistique pur, il faut faire la promotion du français ou/et de l’anglais. Faire la promotion du créole sans le français revient à enfermer les élèves terminant leurs études secondaires dans un ghetto. La formation créolophone ne donne accès à rien du tout. Nombre de pays tels que l’Inde, la Chine, la Russie où il existe 40, 60 ou 100 langues l’ont bien compris et mènent une politique appropriée. Par exemple en Fédération de Russie, les langues officielles sont le russe et l’une des 21 langues locales (adyguéen, ossète ou tatar, etc.). Tertio, on ne peut pas continuer à réinventer la roue. Il n’est pas question de faire des choix aveugles. L’intelligence nous est donnée pour apprendre des expériences des autres peuples. Le local sans l’international est une voie de garage surtout dans un pays dépendant.  

Sispann pran wont sèvi kolè

Pour qu’Haïti sorte de l’auberge, les leçons de l’histoire doivent servir à quelque chose. Cela doit commencer par mettre un frein aux fausses querelles. Le problème haïtien a assez d’équations et il ne faut pas ajouter une de plus. Tous les pays de la Caraïbe ont pris une longueur d’avance sur nous parce que nous persistons dans nos attitudes carnavalesques, nos âneries et nos haitianeries. Aucune modernité, modernisation et développement durable ne sera possible si nou pa sispann pran wont sèvi kolè. Nous sommes engagés dans une course de fond et nous invitons ceux qui tardent à avancer au rythme voulu à se dépêcher. En ce sens, nous avons écrit :

« Il importe de mettre de côté tout ce qui peut créer la division dans le camp des démocrates. Cela ne signifie pas qu’on ne doive pas discuter de pied ferme en dénonçant avec tolérance les idées fausses. Le récent accord signé au Massachusetts Institute of Technology (MIT) pour l’enseignement de la science et de la technique en créole haïtien est un pas dans la bonne direction. C’est un fait, mais quel sens lui donner ? C’est une énorme gageure qui n’est pas gagnée d’avance. Combien d’itinéraires de ce genre ont été empruntés avec tout le tapage requis par les effets d’annonce pour être ensuite abandonnés à la cloche de bois ? Combien de ces cheminements antérieurs se sont révélés de fausses pistes ?

On applaudit au don d’un million de dollars pour cinq ans obtenu de la National Science Foundation par le professeur Michel DeGraff afin d’adapter en créole haïtien des outils pédagogiques destinés à l’enseignement de la science, de la technologie, du génie et des mathématiques (STEM en anglais). Mais, on est aussi en droit de se demander si les Haïtiens ne devraient pas s’abreuver à leur propre source, c’est-à-dire financer eux-mêmes leur propre apprentissage dans la production de leurs savants. Les autres continueront de nous prendre pour des mauvais comédiens tant que nous n’aurons pas fait ce pas décisif de notre prise en charge par nous-mêmes. Le gouvernement haïtien aurait pu financer DeGraff au lieu de financer des carnavals ! Gouverner, quand on n’est pas bête et méchant, c’est être capable de faire de tels choix. En refusant d’exclure le français.

Quand l’insignifiance est élevée au rang de principe, quand le gouvernement revêt la défroque des assassins qui se sont succédé au pouvoir pendant un demi-siècle, quand des pratiques financières occultes permettent à un petit groupe de s’emparer des fonds publics, aucun événement linguistique, aussi positif qu’il puisse être, ne peut faire consensus. Encore moins donner des résultats positifs. Dans la gestion d’un pays, l’établissement des priorités, la planification des étapes et la capacité d’anticipation sont incontournables. N’en déplaise à ceux qui persistent à faire croire que tout se vaut et que l’ordonnancement n’est pas nécessaire. Il est venu le temps de se réconcilier avec le temps long de la pensée. »

Les coquins ont plus d’audace que les honnêtes gens

Le drame haïtien réside dans le fait que les coquins ont plus d’audace que les honnêtes gens. Le pourrissement de la situation d’Haïti vient justement de cet héritage des traineurs de sabre gravé dans les esprits. Ce tropisme culturel doit être chassé sans ménagement.  

Nous avons montré que Lemète Zéphyr voit les mots à l’envers. Mais nous constatons également qu’il voit aussi les choses à l’envers. Le plein est fait avec les mots et les choses ! Nous lui disons que ce ne sont pas les « bonnes personnes » qu’il s’agit de défendre mais les bonnes causes. Cette attitude infantile consistant à voir les personnes et non les bonnes causes doit être attaquée à boulets rouges car elle est à la racine de la culture de loups-garous qui a conduit à l’assassinat des trois femmes sourdes et muettes la semaine dernière dans les faubourgs de la capitale. La dénonciation des croyances moyenâgeuses martelées par les trafiquants de l’imaginaire de la maudite école des Griots ne saurait être assimilée à une « attitude hautaine d’un intellectuel ». Tout reste à faire dans ce domaine et l’intelligentsia haïtienne n’a pas encore fait son travail de traquer cette engeance de malheur qui a détruit les consciences. La critique scientifique doit être mise en avant sans concessions. L’offensive doit être menée sur tous les fronts contre les forces obscures qui alimentent les tendances morbides de notre société.

Leslie Pean
Economiste - Historien

[1] Jacques Barros, Haïti – de 1804 à nos jours, Tome 2, Paris, L’Harmattan, 1984, p. 635.

[2] Jean Léopold Dominique, « Une quête d’haïtianité », Conjonction, no 129, 1976, p. 152.

[3] Ibid., p. 155.