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Leslie Péan: Thomas Jefferson disait « Confiner la peste dans son île » - Marasme économique, transmission des savoirs et langues (6 de 6)

Thomas Jefferson by Rembrandt Peale 1800Thomas Jefferson Les cinq premiers articles de cette étude ont examiné les dimensions structurelles et conjoncturelles du marasme économique dans lequel Haïti se débat depuis la proclamation de l’indépendance. Nous avons analysé les rôles successifs de la taxation sans représentation, de la haine des intellectuels, de la surtaxation de la paysannerie, de la dette extérieure, de la négligence, voulue ou inconsciente, manifestée par les gouvernements successifs à l’égard de l’instruction. Ce fragment continue l’analyse de l’interaction entre le marasme, le savoir et la question linguistique initiée dans la cinquième partie.

Ce dernier volet  de nôtre étude se  divise en deux parties. Dans la première, nous faisons l’historique de la question linguistique et nous exposons les exigences de base d’une politique linguistique susceptible de contribuer au progrès économique et social, les ressources budgétaires et humaines nécessaires ainsi que le cadre juridique approprié. Dans la deuxième partie, nous abordons la question du choix de la langue de communication, d’instruction et de travail.  Le statut du créole, sa valorisation, son enseignement, sa graphie sont des questions qu’on ne peut esquiver si l’on désire briser le cycle de la dépendance traditionnelle de l’État haïtien à l’emprunt, de l’appauvrissement continuel des masses, de la tradition des révolutions de palais et l’instabilité politique. En effet, comment demander à un électorat de faire un choix éclairé entre un programme politique moindrement complexe et des slogans accrocheurs, mais vides de sens, s’il ne possède pas un minimum d’instruction ?

Disons tout de suite que langue et marasme économique sont en relation d’interdépendance constante. L’évolution du système économique colonial esclavagiste a produit un marché linguistique qui est en même temps produit par lui. Le système politique et économique hérité de la colonie avec la Constitution de 1801 de Toussaint Louverture n’a pas altéré dans ses fondements le marché linguistique. Comme l’explique Bourdieu, « La constitution d'un marché linguistique crée les conditions d'une concurrence objective dans et par laquelle la compétence légitime peut fonctionner comme capital linguistique produisant, à l'occasion de chaque échange social, un profit de distinction[i]. » Tout comme le terme « citoyen » était utilisé comme signe distinctif opposé à « Africain », considéré comme une injure dans la colonie de Saint Domingue[ii], la langue française est considérée comme une distinction face au créole. Dans cet environnement idéologique, il ne faut pas s’étonner que Toussaint Louverture ne veuille pas que les étrangers s’adressent à lui en créole[iii].

 La moindre analyse de la société haïtienne ne saurait masquer cette problématique de la distinction relative au langage. Au fait, la violence sous-jacente qui accompagne cette problématique linguistique marginalise la majorité de la population ainsi exclue de la gestion gouvernementale. Mais en même temps, il existe dans le quotidien une articulation entre le créole et le français. Il importe de tenir compte de cette complémentarité entre les deux langues pour suivre la trajectoire d’Haïti depuis son indépendance en 1804. C’est le même générateur du marasme économique qui produit le déséquilibre entre le créole et le français. Les deux langues sont au cœur des méthodes de contrôle mis en place par l’Etat haïtien pour réglementer la distribution du pouvoir.

 La société haïtienne refuse de prendre les moyens nécessaires pour transformer son organisation et sa gestion. Entre refoulement et réflexe de fuite devant le problème, il y a une sorte de blocage des esprits. D’où les retards et autres progrès à contre-fins qui font que même les bonnes choses, telles que la promotion du créole, peuvent avoir des effets pervers pour l’ensemble de la population, tant que la question du marasme économique n’est pas réglée. On ne peut donc pas aborder la question linguistique en dehors de la question économique. Penser leur indépendance est erroné. Elles sont indissociables. Commençons donc par rétablir, à partir des faits historiques, la problématique à laquelle elles participent. .         

« Confiner la peste dans son île »

 Le président américain Thomas Jefferson disait à Louis André Pichon, ambassadeur français aux États-Unis en 1801, que les pays de la troïka (France, Etats-Unis et Grande-Bretagne) avaient ensemble le pouvoir de gérer l’insurrection de Saint-Domingue et de « confiner cette peste dans son île »[iv]. Pour le professeur Robin Blackburn[v], la peste réfère à l’alliance des Blancs et des Noirs pour aider ces derniers à s’émanciper en leur fournissant armes et munitions, comme l’Angleterre le fit alors avec Toussaint Louverture, contrairement à Jefferson qui mit tout en œuvre d’abord pour « affamer Toussaint Louverture », puis pour mettre Dessalines sous embargo. Jefferson devait illustrer son propos en allant au cœur de la stratégie pour dépayser Haïti et la rendre infréquentable. Il fallait limiter son accès au commerce maritime, facteur incontestable de modernité.

             Martelant son idée d’isoler Haïti, le président Jefferson devait alors dire : « Et pourvu qu’on ne permette pas aux Noirs de posséder un navire, on peut les laisser exister et suivre d’ailleurs avec eux des rapports de commerce très lucratifs[vi].» En effet, il n’a jamais existé une marine marchande haïtienne pour la navigation au long cours, et ce sont les navires battant pavillon des pays de la troïka et du Danemark qui ont toujours assuré l’intégralité du commerce maritime d’Haïti[vii]. Dans l’entendement de Jefferson, à un moment où les marins étaient porteurs des idées subversives[viii] à travers les journaux, les nouvelles et le savoir qu’ils charriaient avec eux dans les différents ports de débarquement, il fallait « confiner la peste » haïtienne dans son île afin qu’elle n’atteigne pas d’autres rivages.

En 1804, les renversements qui ont eu lieu au niveau politique et économique n’ont guère eu de retombées sur le plan linguistique. Le français est la langue d’instruction bien que des cours soient dispensés dans des établissements privés en anglais. Tel l’établissement de M. Laborie au Cap-Haitien qui accepte en 1805 des élèves désirant « se faire instruire dans la langue anglaise[ix]».

Le nouveau pays fonctionne dans l’urgence, et la surdétermination internationale est toujours présente. La machine sociale ne fonctionne pas uniquement à partir de ses contradictions internes, mais elle est aussi soumise à des facteurs externes. Ce n’est pas aujourd’hui seulement que se manifeste cette surdétermination internationale, comme le montre l’étude de la loi sur le blanchiment d’argent. En 1804, on est sur le qui-vive et l’échéance d’un bouleversement est dans les consciences. Exit la propagation du savoir considéré même comme une nuisance. L’État créé en 1804 utilise le créole pour la communication avec le peuple et le français pour les textes officiels et les rapports internationaux. Dessalines, étant analphabète, ne pouvait parler que créole. Il prend la parole le premier pour rappeler au peuple les atrocités des Français avant de la passer à Boisrond Tonnerre qui lit l’Acte de l’indépendance en français[x]. Par la suite, tous les textes officiels (Constitution, lois, décrets, etc.) sont rédigés en français.

Le déficit de départ des dirigeants créolophones pouvait être comblé par l’instruction publique. Malheureusement, comme le dit Madiou « personne non plus ne songeait à donner à Dessalines le conseil d’établir des institutions d’instruction publique, afin que le peuple, en s’éclairant, pût concevoir en quoi consiste véritablement la dignité de l’homme[xi]. » Le clivage créole/français part de ce moment précis et s’élargit, accumulant ressentiments et rancœurs de part et d’autre, dans un engrenage infernal générateur de l’anomie contemporaine « qui amène les individus à se désoler de toute solution politique et à préférer le rejet de toute forme d’institution[xii]

 Le budget de l’éducation a toujours été dérisoire par rapport à celui de la défense et du paiement de la dette intérieure et extérieure. Bien que la Constitution de 1805 déclare à l’article 19 que « Dans chaque division militaire, une école publique sera établie pour l'instruction de la jeunesse », rien n’a été fait concrètement pour faire fonctionner ces écoles. À l’exception de Christophe qui mit l’accent sur l’éducation, les aïeux continuèrent la politique obscurantiste de l’époque coloniale. Le lycée Pétion fut créé pour recevoir les fils des généraux de la guerre de l’Indépendance. Le président Boyer ferme l’Université de Santo Domingo et la remplace par une école primaire. Parmi les revendications du mouvement paysan des Piquets de 1843 dirigé par Acaau, il est dit : « L’instruction publique, ce véhicule du bonheur et de la force morale des peuples, ce principe vital et nécessaire aux nations, est nulle ou presque nulle en Haïti[xiii].» Le fossé se creuse durant toute la période qui se termine avec le Concordat en 1860. Alors, les élites optent pour l’assimilation culturelle active en confiant l’instruction de leurs enfants à des religieux français n’ayant aucune connaissance du créole qui s’est trouvé, de ce fait, dévalorisé.

Le pays s’engage dans un système d’éducation élitiste qui donne des Delorme, Salomon, Boyer Bazelais, Edmond Paul, Firmin, Louis Joseph Janvier. En 1913, Etzer Vilaire reçoit même la consécration de l’Académie française pendant que les masses populaires vivent dans une ignorance qui perdure encore. Elles servent seulement de chair à canon dans les luttes de pouvoirs, les guerres de Goman, d’Acaau et des Piquets, des Cacos, etc. L’occupation américaine occulte la question linguistique qui passe au second rang des préoccupations. Même l’école indigéniste ne pose pas la question de la promotion du créole. Sans main d’œuvre qualifiée, sans politique linguistique appropriée, le pays s’enfonce dans le marasme au fil des décennies. En 1920, sous l’occupation américaine, Haïti allouait à l’éducation 340 000 $US pour une population de 2 500 000 habitants, alors que la République Dominicaine, qui avait un tiers de la population d’Haïti, allouait quatre fois plus d’argent à l’éducation, soit 1 500 000 $US.

 Pour les besoins de leur cause, les Américains de la Gendarmerie du Corps des Marines vont élaborer en 1921 une sorte de dictionnaire créole/anglais[xiv]. Le pragmatisme américain volait au secours du Secrétaire d'État américain William Jennings Bryan, étonné d’apprendre de John H. Allen, directeur de la Banque Nationale d'Haïti en 1915, que la langue de l’administration d’Haïti était le français. Il ne pouvait dans sa myopie imaginer des « Nègres qui parlent français »[xv].  L’étonnement du Secrétaire d'État américain se changera en désarroi quand, après la défaite du mouvement armé de Charlemagne Péralte et Benoit Batraville, le flambeau de la lutte nationaliste sera repris par les intellectuels francophones. Ces derniers continuent les protestations démarrées contre l’occupation américaine parmi lesquelles le suicide de l’écrivain jérémien Edmond Laforest en octobre 1915, les débats au Sénat dont l’intervention du sénateur Moravia Morpeau[xvi] en décembre 1915 et la création l’Union Patriotique[xvii] par Georges Sylvain. La préoccupation des Américains est d’autant plus importante que la Constitution haïtienne de 1918 est la première à proclamer que le français est la langue officielle d’Haïti. Refusant de se laisser aller à l’ivresse de leur pouvoir, les Marines se mettront à l’apprentissage du créole, dictionnaire en main.

 La hauteur de vues de Christian Beaulieu

 Il faudra attendre la période 1938-1943 pour que la sensibilité socialiste des Christian Beaulieu et Lelio Faublas mette fin à l’interdit officiel du créole (Le Moniteur, 3 décembre 1930) dans l’enseignement. Contrairement aux Américains qui font la promotion du créole pour combattre les élites mulâtres francophiles, les socialistes haïtiens, dans leur souci de développement des masses populaires, organisent des campagnes d’alphabétisation par le créole dans les années 1940. Dans son ouvrage « L’École réelle » paru en 1939, Christian Beaulieu propose l’emploi de la méthode étymologique d’écriture du créole. Il soutient qu’il est utopique de vouloir combattre l’analphabétisme autrement. Pour lui, ce serait « un labeur stérile parce qu’entravé par une méthode inadéquate : celle qui consiste à donner l’enseignement populaire dans la langue française[xviii]. » Christian Beaulieu n’a cessé de poursuivre ces recherches sur le créole et l’enseignement jusqu’à sa mort le 4 août 1943. Jacques Roumain se devait alors de saluer son départ le 24 août 1943 dans le journal La Nation en disant « Cet homme réfugié dans sa modestie était de toute notre génération l’esprit le plus ferme, le plus clairvoyant. Personnellement, je reconnais cette supériorité et j’étais fier qu’elle s’exerçât souvent à me conseiller[xix].» Il faut être un Jacques Roumain pour livrer un tel témoignage !

C’est aussi le cas pour la méthode Faublas développée par l’enseignant socialiste Lélio Faublas Jeune dès 1938[xx]. C’était donc bien avant que l’américain Frank Laubach publie sa graphie particulière du créole en 1943 dans des ouvrages en créole expliquant aux paysans Ki jâ pou kiltivé la tè, léson kalkil, etc. Lélio Faublas avait élaboré une méthode d’enseignement du créole dans le cadre de la Ligue d’Éducation par le créole qu’il avait créé avec ses amis socialistes le 17 mai 1943. La percée politique de la jeunesse au cours des années 1970 dans le domaine du théâtre et de la presse parlée a contribué à légitimer le discours en créole. Le premier roman en créole Dézafi de Frankétienne a été écrit en 1975. La graphie officielle a été adoptée officiellement en Haïti en 1980 dans le cadre de la réforme Bernard et c’est en 1987 que le créole a été reconnu comme langue officielle au même titre que le français. Le chemin a été long mais pas comme d’autres. En France, Il s’est écoulé plus de huit siècles, entre le serment de Strasbourg en l’an 842 et la création de l’Académie française en 1635, pour que le français s’affirme face au latin.

 Le défi pour les Haïtiens aujourd’hui est l’intégration de la population dans le système éducatif par la promotion du créole jusqu’au certificat d’études primaires tout en arrivant à un plurilinguisme de haut niveau à l’école secondaire et à l’université. Cela revient à revoir tout le système économique afin que le budget de l’éducation reflète une ouverture linguistique sans démagogie. Il importe de ne pas se tromper de cible, le marasme économique est la cause fondamentale de l’arriération de la société haïtienne.

 Le discours critique de Jean Dominique

 Que ce soit dans les domaines de l’économie, du politique ou de la pensée en général, la sclérose est au niveau des idées, pas à celui de la langue utilisée pour les véhiculer. Il y a toutefois des exceptions à signaler. D’abord, c’est le journal mensuel en créole Bon Nouvèl, qui existe depuis 1967. Jetant un regard lucide sur l’actualité, Bon Nouvèl qui a débuté avec un tirage de 4 000 exemplaires vendus au prix de 10 centimes de gourdes, produit aujourd’hui en juin 2013 pas moins de 10 000 exemplaire au prix de 10 gourdes. Une vraie prouesse quand on sait que ses locaux ont été détruits par le tremblement de terre de janvier 2010. On notera aussi les travaux de traduction d’ouvrages économiques de Jeannot Hilaire[xxi] et du Komité EdiKréyol en Suisse à partir de 1981.

Dans un texte très fort et d’une grande limpidité sur nos mystères, l’agronome Jean Léopold Dominique a mis à nu la situation linguistique tragique de notre pays, en se tenant à l’écart de toute mode passagère. Loin de toute analyse sommaire, Jean Dominique analyse le non-dit qui imprègne chaque geste et chaque parole échangée entre partisans du français et du créole. D’une part, il explique que « le créole peut aussi bien servir à nous libérer de nos liens, qu’à prolonger et renforcer notre aliénation[xxii]. » À ceux qui croiraient qu’il se paye de mots, rappelons que Jean Dominique n’a jamais soumis le réel à ses idées en le rabotant. Sortant du cadre strict de la linguistique, il aborde une problématique plus large. « Il dépend de nous et de nous seuls, dit-il, que le créole soit demain l’instrument de développement de tous les hommes d’Haïti. Il dépend de nous, et de nous seuls, qu’il contribue à les rapprocher là où un bilinguisme de classe creusait un fossé entre grands et petits, nantis et démunis, citadins et ruraux. Son évolution est menacée, sa maturation est en péril, et son rôle futur est compromis[xxiii].» Avec une lucidité lui permettant de garder la juste mesure entre l’affectivité et la raison, entre la fécondation et la destruction, Jean Dominique met en garde, sans faire d’esclandres. Dans une sorte de mouvement pascalien. Il ne se conforme pas et martèle que « le créole peut aussi nous desservir »[xxiv].

D’autre part, Jean Dominique montre comment les élites francophiles assurent leur survie et construisent des remparts contre leurs angoisses. « Les séductions des anciens maitres, dit-il, les luttes d’influence entre anciens et nouveaux "amis", ne doivent pas nous faire perdre de vue nos propres intérêts : une éducation vraiment nationale dans la langue nationale utilisée à niveaux progressifs pour permettre à l’homme haïtien de s’ouvrir à lui-même, à ses semblables et au monde. Les travaux des linguistes, qu’ils soient de Sorbonne ou du Minnesota, peuvent nous rendre de grands services, en aidant par exemple nos chercheurs, avec des moyens modernes, à voir plus clair dans le maquis des questions sémantiques, stylistiques, grammaticales, structurelles, qu’il faut débroussailler. Défrichage concomitant à la maturation de notre langue. Nous n’avons, à bien y réfléchir, rien à gagner à une francisation intégrale de notre peuple, nous avons de même tout à perdre à une américanisation totale de notre langue, comme de notre vie[xxv]. »

Les efforts d’Yves Déjean

 Mais on ne saurait cerner le dossier en apparence classique du créole sans apprécier les subtilités qui se dégagent de l’œuvre du linguiste Yves Déjean. Prenant le contrepied de l’idéologie dominante sur le français comme langue d’une minorité, Yves leslie-pean-economisteLeslie Péan Economiste - HistorienDéjean a publié une douzaine d’articles de journaux et de livres pour faire la promotion du créole. De son premier article, Fransé sé danjé[xxvi] (la langue française est le danger) écrit en 1975, à son dernier ouvrage Yon lekòl tèt anba nan yon peyi tèt anba [xxvii] paru en 2006, Yves Déjean fait une plaidoirie pour l’utilisation du créole à tous les niveaux dans l’enseignement en Haïti. Dans son entendement, il n’y a pas de moyens de développer les connaissances dans une population sans se servir de la langue maternelle de cette population, c’est-à-dire en créole haïtien.

Yves Déjean s’attaque aux préjugés contre le créole en démontrant que la maîtrise de sa langue maternelle par l’enfant lui ouvre la possibilité d’acquérir par la suite plus facilement le français comme langue étrangère. Il explique comment le système scolaire ne permet « à l’ensemble des écoliers, élèves et étudiants haïtiens l’accès réel à la formation intellectuelle, à l’esprit critique, à la connaissance tout en entretenant le mythe d’une école démocratique et égalitaire et l’illusion qu’ils apprennent le français[xxviii].» Le créole haïtien se doit d’être la langue d’enseignement à la place du français avec lequel beaucoup d’enfants n’établissent un premier contact qu’à l’école primaire. Yves Déjean, aidé de son frère linguiste Paul, a contribué à l’éclosion de toute une génération de linguistes créolophones qui militent pour l’adoption pleine et entière du créole à l’école haïtienne. Il a collaboré à la revue des prêtres de la revue Sèl, jounal ayisyin aletranje dans les années 1970 et 1980. Son œuvre continue à une autre échelle les travaux de mise en valeur du créole commencés par Félix Morisseau-Leroy avec Wa Kreyon (Antigone) en 1953. Cette tendance continue de s’affirmer avec la traduction créole de l’ouvrage de Machiavel Le Prince par le philosophe Henock Franklin sous le titre Prens la[xxix] en 2009. Une réussite tant dans la manière que dans le geste lui-même. Un texte à lire pour se coller, comme disait Gramsci, à « la réalité effective des choses ».

 Yves Déjean a exprimé son opposition à la création d’une Académie du Créole haïtien dont il considère l’approche comme dogmatique et contraire à l’évolution de la langue créole. Le projet de loi créant cette institution prévue dans la Constitution de 1987 a finalement été adopté par le Sénat le 10 décembre 2012 et par la Chambre des députés le 23 avril 2013. Il n’a toutefois pas reçu la sanction de la présidence sous prétexte de vice de formes.

La deuxième partie sera publiée comme degi demain.


[i] Pierre Bourdieu, Langage et pouvoir symbolique, Paris, Seuil, 2001, p. 84.

[ii] Vertus Saint-Louis, « Le surgissement du terme << africain >> pendant la révolution de Saint-Domingue », Ethnologies, vol. 28, n° 1, 2006

[iii] Ibid, p. 160.

[iv] « to confine its disease to its island », Laurent Dubois, The avengers of the new world, Harvard University Press, 2005, p. 225.

[v] Robin Blackburn, « Haiti: slavery and the age of democratic revolution », William and Mary Quarterly, volume LXIII, number 4, october 2006.

[vi] « As long as we don’t allow the blacks to possess a ship we can allow them to exist and even maintain very lucrative commercial contacts with them.», Laurent Dubois, op. cit., p. 225.

[vii] Benoit Joachim, « Commerce et décolonisation, L'expérience franco-haïtienne au XIXe siècle », Annales, Paris, volume 27, numéro 6, 1972, p, 1508.

[viii] Julius Scott, « The Haitian Revolution at Sea », an International Scholarly Conference, John Carter Brown Library, Providence, RI, June 19, 2004. Lire aussi Marcus Rediker, Les forçats de la mer, Paris, Éditions Libertalia, 2010.

[ix] Gazette politique et commerciale d’Haïti, numéro 15, Cap-Haitien, 21 mars 1805, p. 60; numéro 17, 4 avril 1805, p. 68 ; numéro 20, Cap-Haitien, 25 avril 1805, p. 80.

[x] Thomas Madiou, Histoire d’Haïti, Tome III, op. cit. p. 146.

[xi] Ibid, p. 221.

[xii] Marc Maesschalck, « Société civile et transformations du leadership politique – les conditions d’une reconstruction sociale » dans Carlo A. Célius, Le défi haïtien, Paris, L’Harmattan, 2011, p. 139.

[xiii] Pauléus Sanon, Essai historique sur la révolution de 1843, Cayes, Imprimerie Bonnefil, 1905, p. 177.

[xiv] N.M. Shaw, Lesson in Haitian Creole with some information regarding the Republic of Haiti, P-au-P, 1921.

[xv] Noam Chomsky, Year 501 – The conquest continues, Cambridge Mass, South End Press, 1993, p. 201                                               

[xvi] Moravia Morpeau, L’inconstitutionnalité de la convention américano-haïtienne, P-au-P, Imprimerie Centrale, 1929.

[xvii] Leslie Péan, « L’Union Patriotique haitienne 1920-1930 », Collectif Paroles, N° 13 et 14, Montréal, août-septembre 1981 et octobre –novembre 1981,

[xviii] Christian Beaulieu, « L’indépendance et ses conséquences » (1942) reproduit dans La Nation, 30 août 1950.

[xix] Leslie Péan, « Du côté de la liberté – Christian Beaulieu », Le Petit Samedi Soir, no. 320, 12-18 janvier 1980.

[xx] Lelio Faublas jeune, Méthode de lecture, P-au-P, 1938.

[xxi] Jeannot Hilaire, traduction en créole de Wolf Donner, Ayiti-Potansyel natirel e devlopman, Fribourg, Suisse, 1982.

[xxii] Jean Léopold Dominique, « Une quête d'haïtianité », Conjonction, no 129, 1976, p. 152.

[xxiii] Ibid., p. 152.

[xxiv] Ibid, p. 155.

[xxv] Ibid, p. 155.

[xxvi] Yves Déjean,  «Fransé sé danjé», Sèl, 23-24, New York, 1975.

[xxvii] Iv DEJAN, (Yves Dejean), Yon lekòl tèt anba nan yon peyi tèt anba, Pòtoprens, FOKAL (Fondasyon Konesans ak Libète), Imprimerie Deschamps, 2006.

[xxviii] Yves Déjean, « Créole, École, Rationalité », Chemins Critiques, Vol V, No. 2, P-au-P, Octobre 2004, p. 285.

[xxix] Niccolo Machiavelli, Prens la, Paris, Editions Anibwe, 2009.

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