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Analyses & Opinions

Décès de Duvalier : une nouvelle défaite pour la justice !

marvel-dandinBaby Doc a tiré la révérence le samedi 4 octobre 2014. Comme son père, le féroce François Duvalier, il est mort tranquillement dans son lit, malgré tous les crimes économiques et de sang dont il s'est rendu responsable.

D'aucuns diront que ce n'est pas le moment d'évoquer les charges portées contre M. Duvalier. Mais, peuvent-ils nous indiquer quand le moment sera venu d'en parler ? Il n'est du tout pas question de s'acharner contre un cadavre. Notre moralité nous interdit d'être à ce point cynique même envers quelqu'un qui, de son vivant, n'avait que faire de la vie d'autrui. Nous nous souvenons des morts de Fort Dimanche, ces prisonniers dont la plupart avaient été incarcérés par Papa Doc et dont le fils, malgré la propagande de la démocratisation et de la libéralisation, n'avait pas juger bon de relâcher. L'enlèvement de l'ambassadeur américain Clinton Everett Knox le 23 janvier 1973 par un commando de militants de gauche, allait démentir cette propagande en contraignant le régime à libérer et à laisser partir pour l'étranger 12 sur 31 prisonniers politiques dont le commando avait exigé la liberation. Les prisonniers libérés n'étaient plus que l'ombre d'eux-mêmes, de véritables loques humaines.

Nous nous souvenons de la passivité et de l'insensibilité du chef par rapport au sort de son condisciple Richard Brisson, fait prisonnier à L'Ile de la Tortue et malgré tout torturé et execute (janvier 1982).

Faut-il encore rappeler d'autres cas tels que l'assassinat du journaliste du Petit Samedi Soir Gasner Raymond (1er juin 1976), la disparition du journaliste de Radio Métropole Ezéchiel Abellard (septembre 1976), les atrocités contre des dirigeants et des militants politiques comme Sylvio Claude et Evans Paul ?

Si nous devions dresser la liste exhaustive de ces cas, certains, au nom de l'innocence proclamée des morts, nous jugeraient inconvenants. Mais, qu'ils se rassurent, nous n'avons nulle intention de nous acharner contre un mort. Que ceux qui le pleurent le fassent. Et nous respectons leur conviction. Par contre, l'histoire ne s'arrête pas avec le décès de l'ex-dictateur. Et nous avons l'obligation de nous interroger sur le fonctionnement de la justice, si tant est que nous souhaitons vraiment que notre pays en devienne véritablement un.

Au départ du dictateur en 1986, il y a eu pas mal d'initiatives qui semblaient s'orienter vers la recherche de justice et de réparation pour le peuple haïtien. D'abord, les biens du dictateur et de 71 de ses acolytes avaient été placés sous sequester le 18 février 1986. Par la suite, le Conseil National de Gouvernement (CNG 1ère version, février 1986/janvier 1988) devait créer la Commission d'Enquête Administrative dont le rapport, riche en données sur les vols et les détournements perpétrés par Duvalier et consorts, est resté dans les tiroirs.

Quid de ces biens confisqués au départ de Baby Doc ? Quid du suivi des recommandations du rapport de la Commission d'Enquête Administrative du CNG ?

Des actions ont été engagées à l'étranger pour dépouiller le dictateur réfugié en France de l'argent et des biens qu'il avait acquis dans de mauvaises conditions. En 2010, la Suisse avait finalement confisqué des fonds appartenant à la famille Duvalier et promis de les restituer à Haïti. Quid de cette promesse ? Quid de l'action des dirigeants haitiens à cet effet ?

Quid des châteaux et appartements luxueux du dictateur dont on avait annoncé la confiscation ?

En définitive, toutes les actions entreprises n'ont abouti à rien de concret.

25 ans après, un triste dimanche de janvier 2011, l'ex-dictateur revient dans son pays. Le gouvernement Préval ne fournit aucune explication sur les conditions de son retour. Encore moins le gouvernement français. Duvalier étant un réfugié politique en France pouvait-il aisément franchir les ports et les aéroports français ? Les Etats-Unis qui l'y avaient conduit restent muets.

Une telle interrogation sur l'attitude bizarre de la France et des Etats-Unis par rapport au retour de Baby Doc nous amène à une autre : la communauté internationale qui brandit à tout bout de champ le concept de « crimes contre l'humanité » n'avait-elle aucune charge contre Jean-Claude Duvalier pour le même motif ? L'ex-dictateur devait-il être poursuivi seulement par Haïti ?

La réponse à de telles questions nous fait voir que la justice internationale a également échoué dans le cas de Jean-Claude Duvalier. Il ne s'agit donc pas uniquement d'une défaite pour la justice haïtienne le fait qu'il n'ait jamais été jugé et condamné. Pourtant, dans le cas de Pinochet, on avait bien vu l'action et l'engagement du juge espagnol Baltasar Garzon en 1998. Il est vrai qu'il agissait en faveur de ressortissants espagnols assassinés par les sbires du dictateur chilien. Mais cela avait pris l'allure d'une véritable vindicte internationale contre l'ex-dictateur et son régime. Il y a, parallèlement, le Tribunal Pénal International (TPI) dont la juridiction est clairement plus vaste. Il y a même des Tribunaux qui ont été spécialement constitués pour des crimes commis en ex-Yougoslavie et en Côte d'Ivoire. Slobodan Milosevic, Laurent Gbagbo. Il y a également le tribunal spécial sur le massacre rwandais de 1994.

Alors, pourquoi le dictateur haïtien a-t-il eu la part belle et que, maintenant, de manière hypocrite, des voix internationales s'élèvent pour dénoncer le fait qu'il soit décédé sans avoir jamais été jugé ?
Mais, on peut tirer d'autres conclusions de l'impunité dont a bénéficié l'ex-dictateur :

  • - les régimes qui lui ont succédé n'ont jamais voulu le poursuivre parce qu'ils suivaient sa trace en matière de corruption et de violations des droits humains ;

  • - une bonne frange de l'oligarchie, rompue à la contrebande et à la spéculation, qui a collaboré avec le dictateur, n'a jamais perdu de sa prépondérance et est toujours restée ferme aux affaires ;

  • - la plupart des dirigeants qui ont succédé à Duvalier ont eu pour alliés les ténors de cette oligarchie et se sont en plus compromis avec la sinistre mafia de la contrebande, des trafics de tout genre et du crime organisé ;

  • - l'organisation générale de l'administration publique et de l'économie a toujours réservé une place prépondérante aux rackets, aux pratiques de passe-droit, aux détournements et à la dilapidation ;

  • - la justice n'a toujours existé que de nom, le système judiciaire ayant toujours été à la solde des nantis et la justice se vendant aux plus offrants ;

  • - le système international est et demeure complice, ou tout au moins complaisant, vis-à-vis des régimes corrompus et anti-démocratiques qui exécutent leur plan et garantissent leurs intérêts économiques, financiers et politiques.

Tous ces facteurs expliquent que Baby Doc ait pu se dérober aussi facilement à la justice. Mais, il y a également, et ce n'est pas à minimiser, la faiblesse des forces démocratiques en générale et de la société civile, en particulier. Car, il faut reconnaître que, jusqu'au moment où nous rédigeons ce texte, seule une frange assez insignifiante de notre société est consciente de la nécessité de l'établissement d'un Etat de droit démocratique en Haïti basé sur la justice, le respect des droits fondamentaux de tous et le partage équitable des richesses dans le cadre de l'exercice de la souveraineté nationale.

Il faudrait tout de même magnifier l'effort du Collectif pour juger Duvalier dans un contexte où le président Michel Martelly, sans aucune décence n'a pas hésité à inviter Duvalier à participer à des cérémonies officielles et à intégrer dans sa cellule de gestion politique du pays certains duvaliéristes civils et militaires très peu recommandables. Question pour lui d'affirmer son appartenance au duvaliérisme. Mais, croit-il pouvoir sans risque prendre la chance de s'ériger en grand héritier du duvaliérisme par la gestion qu'il fera des funérailles de l'ancien dictateur ? Il n'est que d'attendre pour voir jusqu'où ira l'indécence sous prétexte de respect du protocole relatif aux honneurs réservés aux anciens chefs d'Etat décédés.

Jean-Claude Duvalier est mort, mais le système de l'impunité est plus que jamais vivant et permettra encore, dans l'état actuel des choses, à plus d'un dictateur de régner et de tirer par la suite la révérence « san bri san kont ».

Marvel Dandin