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Les dés sont jetés, les masques sont tombés ! (par Leslie Pean)

17 oct 2014 manifestation anti martelly haiti open for corruption touthaiti

Par Leslie Péan, 28 octobre 2014  ---  Les élections annoncées pour le 26 octobre 2014 par le gouvernement Martelly n’ont pas eu lieu. Les engagements contenus dans l’arrêté adopté le 10 juin 2014 pour élire 20 sénateurs et 112 députés n’ont donc pas été respectés. La preuve est faite qu’en annonçant ces élections le gouvernement ne faisait qu’endormir l’opinion, opposition incluse, et gagner du temps. Sans recensement électoral, sans Conseil électoral crédible, sans financement connu, ces élections ne pouvaient être au mieux qu’une mauvaise comédie de boulevard. Comme tout comédien intéressé uniquement au spectacle, le président Martelly l’a joué avec toute son âme.

Jusqu’à hier encore, ses défenseurs disaient que les observateurs lui faisaient un procès d’intention en affirmant qu’il était déterminé à ne pas organiser ces élections législatives et locales. Aujourd’hui, Martelly récolte ce qu’il a semé. Les dés sont jetés. Des manifestations de protestation éclatent partout dans le pays : Petit-Goâve, Cap-Haitien, Miragoâne, Jacmel, Cayes, Port-au-Prince.

Le gouvernement s’achemine résolument vers la solution Préval du gouvernement par décret. Variante de la tradition des pleins pouvoirs instaurés par le tyran François Duvalier dans les années 1960. La rentrée politique 2015 se fera donc sans chambre des députés et avec un Sénat frappé de caducité. Ce sera de nouveau le temps du rationnement des pouvoirs du législatif. Martelly aura alors réalisé le rêve d’une dictature néo-duvaliériste. Maintenant tout est dévoyé : la Constitution, la justice, l’éducation, la décentralisation, l’académie créole, le Conseil Supérieur du Pouvoir Judiciaire (CSPJ), les fonds Petro Caribe, etc.

Les courants d’air d’El Rancho

 Le scénario catastrophe d’élections frauduleuses organisées par les courants politiques présents à El Rancho a été évité. De vrais courants d’air. L’apocalypse n’a pas eu lieu. Sorti de l’ordinateur d’Edmond Mulet, sans la moindre initiation à la gestion des affaires publiques, Martelly accumule gaffes sur gaffes. C’est ainsi qu’il a omis d’organiser des élections pendant trois ans et demi dans l’espoir que cela lui laisserait le temps d’asseoir la popularité de son parti néo-duvaliériste. Le dispositif d’arrière-boutique de la fraude est enclenché avec le remplacement des maires élus par des « agents exécutifs intérimaires » qui sera suivi par l’achat de deux hélicoptères permettant aux membres du gouvernement de se déplacer vers n’importe quel point de la république dans un temps record. À cela est ajouté le saupoudrage de petits projets bidons à travers le pays et enfin la corruption de certains journalistes par des subsides. Le tout aux frais du trésor public, auquel les candidats de l’opposition n’ont pas accès. Après trois ans d’une telle valse de corruption, les règles du jeu sont bien établies et on peut alors inviter l’opposition à danser, comme au bal de Rochambeau.

La paranoïa généralisée que le pouvoir a essayé de répandre par une propagande malsaine a échoué. La monstrueuse entreprise d’intoxication, mise en place pour faire accréditer que le gouvernement est incontournable malgré sa politique répressive et arbitraire, s’est révélée un gigantesque fiasco. Comme on le sait, c’est en boucle que les petits projets de la présidence de Martelly tournent dans les radios avec la pacotille des rencontres de gouvenman lakay et des voyages incessants à l’étranger, gaspillant l’argent du trésor public. Malgré la non-tenue des élections et les protestations que cela a déclenchées, Martelly est accueilli en Europe dans le cadre de l’offensive menée pour exposer la comédie en Haïti. Il y va de cœur joie pour fréquenter les grands de ce monde. Les masques sont tombés. Martelly cherche désespérément dans ces voyages à l’étranger une respectabilité qu’il n’a pas en Haïti où il n’a aucune crédibilité étant donné ses frasques, son langage grivois et ses pratiques d’association avec des assassins et des bandits. Un comédien chantant des 100%, 200% et 400% d’insanités, les fesses en l’air, ne devient pas fréquentable du jour au lendemain. D’ailleurs, chassez le naturel il revient au galop. Et dès qu’il retourne en Haïti, il s’enfonce davantage dans la grossièreté et la provocation.

Le discrédit que Martelly jette sur Haïti est d’autant plus fort qu’il gaspille les fonds publics par ces voyages à n’en plus finir au bénéfice des compagnies aériennes et des hôtels de luxe. La communauté internationale qui, depuis le président Jefferson, a toujours considéré Haïti comme « une peste à confiner dans son île » a choisi un chanteur grivois comme chef d’État afin de mieux nous avilir et nous ridiculiser. Ricardo Seitenfus, représentant spécial de l’OEA en Haïti, a bien montré dans son livre-témoignage « Carrefours et échecs internationaux en Haïti[i] » comment le coup d’état électoral pour imposer Martelly s’est fait aux élections de novembre 2010. Sa problématique se résume dans la citation d’Albert Camus tirée de l’ouvrage La Chute qu’il met en exergue et qui dit « Nous ne pouvons affirmer l’innocence de personne, tandis que nous pouvons assumer à coup sûr la culpabilité de tous. » Un autre livre–témoignage de la fabrication du président Martelly est celui de Ginette Chérubin « Dans le ventre pourri de la bête[ii] paru aussi en 2014 à C3 Éditions en Haïti.

 Une démarche sacrificielle de zombification

 L’expérience de création d’un individu du troisième type, déboussolé et sans repères, n’ayant aucune compétence ni expérience dans les affaires publiques et pouvant être maquillé à l’infini semble concluante. On peut maintenant promener cette créature à travers le monde pour bien montrer les résultats de l’expérience. Le modèle est performant, il s’agit donc de le rentabiliser. Dans un éclair d’objectivité, Michaëlle Jean, l’ancienne gouverneur du Canada, a déclaré : « Haïti est l’un de ces pays transformés en vaste laboratoire de toutes les expériences, de tous les essais et de toutes les erreurs de la machine de l’aide internationale, du déploiement des stratégies lacunaires qui n’ont jamais rien donné, rien produit ni rien réalisé de réellement durable, malgré les millions de dollars engloutis dans le plus grand désordre, sans vision à long terme et dans un total éparpillement[iii]. »

L’imposition de Martelly s’inscrit dans la dynamique de ce laboratoire de destruction d’Haïti non seulement par le choléra mais surtout en mettant à sa tête un prezidan lobèy, qui utilise un mélange de carnavals, de divertissements et de répression pour tenter d’anesthésier les populations en commençant au niveau local. Men se byen konte, mal kalkile (plus facile de compter que de calculer). En effet, les populations se révoltent un peu partout en Haïti contre cette démarche sacrificielle de zombification de la communauté internationale. D’abord dans les communes contre ces fameux « agents exécutifs intérimaires » comme c’est le cas à Petit-Goâve où la commission communale dirigée par la mairesse Sandra Jules a été placée sous la tutelle du Ministère de l’Intérieur après de vives contestations. L’inquiétude gagne aussi les signataires de la déclaration du 22 octobre  2014 représentant les milieux religieux, industriels, intellectuels, de la société civile et des droits humains.

En effet, ces derniers lancent « un appel solennel aux acteurs concernés, aux fils et aux filles de notre nation pour les inviter, à ce carrefour dangereux de notre histoire, à  faire preuve de patriotisme, de modération et de sens de responsabilité, en vue d’épargner au peuple haïtien et particulièrement à la grande majorité des plus vulnérables et des plus démunis, le spectre d’une souffrance encore plus grande et plus indigne.» Les signataires de cet appel du 22 octobre 2014 sont : Mgr Guire POULARD, Archevêque de Port-au-Prince;

Mgr Zachée DURACIN, Evêque de l’Église Episcopale;

Pauris JEAN-BAPTISTE, Pasteur Protestant;

Ati Max BEAUVOIR, Confédération Nationale Des Vodouisants Haïtiens;

Rosny DESROCHES, Initiative Société Civile
; Edouard PAULTRE, CONHANE;

Luckner JABOUIN, GERES;

Sylvie W. BAJEUX, CEDH;

Pierre ESPERANCE, RNDDH;

Andy APAID, Industriel;

Jinaud AUGUSTIN, LANSE-HAITI;

Raoul PECK, Cinéaste;

Arnold ANTONIN, Cinéaste;

James JACQUES, ICEC-HAITI.

Le changement est possible. Haïti a des femmes et des hommes de compétence et de qualité pour le réaliser. Les démarches politiques nécessaires ne sauraient tomber dans la mystification. On l’a vu lors de la participation de soixante partis bidons dans l’entreprise de camouflage d’El Rancho. C’est la preuve par quatre que toute négociation avec la bande à Martelly est viciée au départ et ne fait que maintenir Haïti dans une dynamique de destruction. Les démocrates haïtiens se doivent de forcer la main aux forces d’occupation du Blanc et non de négocier avec ses marionnettes. Le choix pour Haïti n’est pas entre la pacotille et l’occupation étrangère. Quand est-ce que les démocrates perdront leurs illusions sur le rôle des Blancs dans la catastrophe haïtienne ? Les puissances de l’argent ne veulent pas de gouvernement de gens éclairés et imbus d’une vision nationale. Cent ans de gouvernance d’occupation ont amplement démontré que ce sont des gouvernements superficiels qui font l’affaire des puissances. Aussi ces dernières favorisent-elles des gouvernements dirigés par des gens sans colonne vertébrale et qui ont autre chose sur les épaules à la place de la tête.

 Un contre mille stratégiquement et mille contre un tactiquement

 Le combat de la conscience contre l’argent sale ne fait que commencer. Les démocrates de l’opposition se doivent de faire front commun pour faire échec à l’argent sale de la cocaïne dans le processus électoral. Pour cela, ils doivent se barricader derrière leurs idéaux et leurs principes. La lutte doit continuer même à un contre mille sur le plan stratégique, c’est-à-dire qu’on doit se battre pour ce qui est juste sans se soucier de savoir si on a les moyens pour gagner demain matin. Les exemples de nos ancêtres Padréjean et Mackandal doivent servir de guides. Le premier, Padréjean, a déclenché la lutte contre l’esclavage en 1676, plus d’un siècle avant la victoire de 1804. Le second, Mackandal, a continué le combat quand il n’avait aucune chance de gagner et il l’a mené jusqu’à sa mort en 1758. Dans le camp des opprimés, il n’y a pas de place pour l’ambivalence. Ceux qui ne l’entendent pas de cette oreille font le jeu du pouvoir corrompu de Martelly. Ils ne comprennent pas que nous avons besoin d’être mille contre un sur le plan tactique pour neutraliser cette bande de dégénérés soutenus par la communauté internationale.

Aucun scénario avec Martelly ne peut tenir la route. Ce dernier a manifesté sa mauvaise foi en violant la Constitution qui dispose que seul des élus peuvent remplacer des élus. En effet, il a remplacé les conseils communaux par des repris de justice comme « agents exécutifs intérimaires » dédiés à sa cause comme des « désespérés ». Ainsi le gouvernement a piégé complètement l’opposition. Martelly doit aujourd’hui subir les conséquences de cette forfaiture. Sinon c’est encourager l’impunité. La complicité avec la mascarade doit cesser. À un moment où le scandale Bautista fait la une en République Dominicaine, on ne saurait passer sous silence les malversations des brigands et bandits qui ont fait main basse sur le pays et ses ressources. Le gouvernement Martelly est une hécatombe en soi. Toute participation à ce gouvernement ne vient que de technocrates et techniciens naïfs qui servent d’écran cachant les manipulations et les vols de l’équipe au pouvoir. On ne saurait avoir du bon à la base quand l’illégalité, la confusion et l’anarchie des carnavals et de la bêtise trônent au sommet. Les arrestations arbitraires et les détentions illégales des manifestants sont inacceptables et ces derniers doivent être libérés sans condition. Pour sauver ce qui peut encore l’être, il faut mettre fin à l’aberration, et pour cela Martelly doit partir.

Leslie Pean
Economiste - Historien

[i] Ricardo Seintenfus, HAITI: Dilemas e Fracassos Internacionais (Dilemmes et échecs internationaux en Haïti) Editora Unijui, Université de Ijui, Brésil, 2014.

[ii] Ginette Chérubin, Dans le ventre pourri de la bête, Editions de l’Université d’État d’Haïti, Port-au-Prince, 2014.

[iii] Thomas Lalime, « Michaëlle Jean: Présidente d’Haïti ? », Le Nouvelliste, Port-au-Prince, 25 mars 2013.