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" L’homo haïtianus " Crise, visite de Kerry et confusion dans les esprits (3 de 3)

herns mesamours- roses touthaiti« L’homo haïtianus » Herns Mesamours du cabinet de Laurent Lamothe

Par Leslie Péan, 8 décembre 2014  ---  « L’homo haïtianus » que l’on retrouve sur les réseaux sociaux a certaines caractéristiques qui rappellent le jugement d’un diplomate européen en Haïti en 1950. En effet, l’ambassadeur français Maurice Chayet, en poste en Haïti, de 1945 à 1950, définissait ainsi l’Homo Haïtianus le 30 avril 1950 :  

 « Les inconséquences de la politique des gouvernants, comme les contradictions de la conduite des particuliers sont expliquées dans une large mesure par le caractère de l’Haïtien. L’héritage tragique de l’esclavage pèse lourd sur sa psychologie. Défiance instinctive à l’égard non seulement des blancs mais de ses propres congénères, dissimulation, fourberie, médisance, intrigue, déloyauté, instabilité émotionnelle et intellectuelle, puérilité, inconséquence, telles sont les tares dont les meilleurs d’entre eux ne sont pas exempts. Imaginatif et velléitaire, l’Haïtien s’épuise en paroles et en projets dont il est incapable de poursuivre la réalisation. Dominé au cours de toute sa vie par le complexe d’infériorité raciale, il est d’une susceptibilité maladive dont les manifestations sont diverses. Il en résulte entre Haïtiens des querelles perpétuelles et dans leurs rapports avec les blancs et l’étranger, des manifestations déroutantes d’une vanité puérile et d’un orgueil insensé. Leur contestation perpétuelle les divise en clans et l’étranger séjournant parmi eux se trouve, quelque précaution qu’il prenne, en butte à l’animosité et aux cabales des uns ou des autres. Une préférence, voire une attention qui n’est peut-être que fortuite suffit pour déchainer contre lui une haine d’autant plus dangereuse qu’elle est souvent insoupçonnée[i]. »

Des années 1950 à nos jours, la partie de nous-mêmes qui semble s’inspirer de Lucifer a pris de géantes proportions avec les tontons macoutes, les « attachés » pour arriver aux « chimères ». Le faux a triomphé en tout. Pas seulement dans le domaine de la religion avec les fausses divinités qui pullulent. Mais aussi dans celui de l’athéisme chrétien prêchant le nouvel obscurantisme avec militance et arrogance. Dès lors, quand un doigt montre la lune, c’est ce doigt que l’imbécile regarde. C’est le réflexe utilisé par le pouvoir pour entretenir la cacophonie. En créant la confusion dans les esprits, le statu quo peut dormir tranquille. Tout voum se do. Tout se vaut. Martelly et Obama sont présidents. Donc Martelly est égal à Obama. Ne cherchez pas à comprendre ! Nous sommes embarqués en Haiti dans une entreprise de destruction de l’intelligence qui nous pousse chaque jour vers l’apocalypse.

Dans cette façon archaïque de voir, il n’y a pas d’absolu. Tout est relatif. La vérité n’est pas universelle. Tout pawòl se mem. Toutes les paroles se valent. Madi gra melanje ak bon mas. L’égalitarisme par le bas triomphe avec un esprit brouillon qui n’a rien d’autre que sa ténacité depuis 1804. D’où l’effondrement de notre chère Haïti « née la tête en bas » selon Edmond Paul ou « née sans tête » selon Dantès Bellegarde. On se rend compte avec l’anonymat des réseaux sociaux du degré de profusion des esprits malades incapables de saisir les complexités de l’histoire. Par exemple, le fait qu’un président élu sur une bannière anti-impérialiste et renversé par un coup d’état des militaires duvaliéristes soit rétabli au pouvoir par des milliers de soldats américains en 1994. Cette complication de l’histoire est utilisée par tous les partisans du statu quo pour raviver la haine anti-peuple de tous les détracteurs d’une société démocratique kote tout moun se moun.

 Pour les liquidateurs des forces du changement, la connaissance n’est pas cumulative. Chaque génération doit commencer à zéro et réinventer le théorème de Pythagore. D’ailleurs, on se fout de ce monsieur. Il s’agit d’avoir le pouvoir et tout est permis. Pour ces liquidateurs, il n’y a rien à faire. Rien ne peut arrêter la descente aux enfers. Puisque la dérive 1991-2011 a eu lieu avec des gens qui se réclamaient du secteur démocratique, alors il faut accepter les dérives mafieuses, les vols des deniers publics et les enlèvements des kidnappeurs du secteur adverse actuellement au pouvoir. Au lieu de procéder à une critique sérieuse de la dérive 1991-2011 en réglant leurs comptes aux dirigeants politiques de cette époque, les liquidateurs des forces du changement intentent un procès à la pensée critique.

Les plus ridicules disent que c’est trop tard et qu’il faut laisser les Tèt Kale faire à leur guise. D’autres plus malins dans la perversité associent tout projet démocratique aux « chimères ». On aboutit ainsi à des confusions sans nombre. Les investissements publics sont réalisés sans étude de faisabilité et de rentabilité. On l’a vu avec le président Préval dans la Grande Anse décidant dans un caprice de dynamiter la montagne Fanm Pa Dra entrainant l’effondrement d’un long segment de la route. Même topo sur la route du morne des Commissaires. Le président a la science infuse ! On comprend donc que le président Martelly enfonce des portes ouvertes quand il décide de construire trois aéroports internationaux dans un rayon de 110 kilomètres : Les Cayes, Ile-à-Vaches et Jérémie.  

Pire, au moment où le transport maritime s’effondre au profit de la route, le président Martelly construit un nouveau wharf à Jérémie condamné à rester fermé car il n’y a plus de bateaux. Vive l’intelligence Tèt Kale ! Et en plus, imbécilité aidant, on trouve des gens à clamer « gade bèl waf Mateli ban nou » (regardez le beau wharf construit par Martelly). Et quand on leur demande ce qu’Haïti gagne à construire une cathédrale dans un désert, ils vous taxent d’aveuglement et enchaînent : « les autres n’avaient rien fait ». Avec cet état mental, nous sommes partis pour la conquête de la lune !

Maintenir le désordre dans les esprits

sauveur Pierre etienne opl formateur oarti tet kale phtkSauveur Pierre Etienne de L'OPL et ses alliés du PHTK de MartellyPour bien comprendre ces absurdités qui n’ont pas commencé avec la période lavalasse 1991-2011, il faut remonter plus loin. Le fonctionnement de la société haïtienne en marge de la normalité a atteint un sommet avec le duvaliérisme. Le traumatisme des trois décennies duvaliéristes a renforcé la singularisation de notre mentalité avec toutes sortes d’idioties. Les tontons macoutes et autres militaires vont lutter pour les préserver aussi bien dans la période 1986-1990 que dans celle du coup d’état 1991-1994. On se rappelle de leurs massacres des électeurs le 29 novembre 1987 à la ruelle Vaillant. Ce fascisme-là a maintenu le désordre dans les esprits de manière systématique. Au point de mettre sur pied au cours du coup d’État une organisation de masse dénommée Front Révolutionnaire pour l’Avancement et le Progrès du Peuple Haïtien (FRAPH).

La bêtise continue d’atteindre d’autres sommets. Des bandes de civils armés, « attachés » et autres tontons macoutes du FRAPH de Toto Constant installent leurs bureaux au Champ-de-Mars et prennent les rues. Selon Robert Malval, alors premier ministre choisi par le président Aristide en exil : « Le FRAPH râtissait large, intégrant dans ses formations nombre d’anciens lavalassiens toujours séduits par les idoles sans se soucier de leur fragilité. Constant avait émergé comme le chantre incontestable d’un anti-aristidisme musclé et ses fanfaronnades suscitaient l’enthousiasme chez tous ceux qui trouvaient, sous la cagoule noire de ninja qui leur masquait le visage, le pouvoir et l’occasion de satisfaire impunément leur besoin d’action. […] On retrouvait dans les rangs un Gérard Salomon, transfuge du mouvement lavalassien, et d’autres qu’on avait rameutés pour l’occasion[ii]. »

 Le fait par le gouvernement américain d’appuyer d’une main, par ses services secrets le renversement du gouvernement Aristide en septembre 1991 et de le ramener de l’autre, trois ans plus tard en octobre 1994 indique bien la complexité de la situation. Entretemps, le dispositif économique et socio-politique n’a pas changé, alors que la population a doublé depuis 1986. Aussi, devant l’intensification des contradictions, les partisans du statu quo mettent tout en œuvre pour diffuser une information biaisée afin de distraire par l’accessoire et encourager les illusions d’optique. On peut s’en rendre compte en lisant les déclarations des Tèt Kale assimilant à des terroristes les citoyens désirant manifester devant les grandes ambassades étrangères. Les Tèt Kale déclarent que « les organisations terroristes menacent et prennent toujours les ambassades américaines pour cibles » en référence aux événements de Benghazi en Lybie le 11 septembre 2012.

Pour le pouvoir Tèt Kale, c’était la manière de faire appel aux émotions pour empêcher la rencontre de l’opposition avec la diplomatie américaine. Ayant échoué dans leurs tentatives malhonnêtes, les bandits légaux sortent un communiqué dénonçant une prétendue agression subie par l’ambassadrice Pamela White lors de la rencontre avec les partis d’opposition. Toute la grammaire du pouvoir réactionnaire est dans ce feuilletage subtile pour manipuler le savoir et la perception analytique des faits sociaux.

C’est en exploitant la démagogie et les dérapages réels des « chimères » que les rentiers de la cocaïne ont réalisé le coup d’État de 2004. Ils voulaient ainsi punir Aristide pour avoir remis Jacques Beaudouin Kétant aux autorités américaines mais surtout pour avoir emprisonné Carlos Ovalle, chef des narcotrafiquants colombiens en Haïti et remis aux autorités fédérales américaines[iii]. Pablo Escobar, Jorge Luis Ochoa et Jose Rodriguez-Gacha, trois des barons du cartel de Medellin, ont décidé dès 1987 de faire d’Haïti leur route principale pour acheminer la cocaïne aux États-Unis[iv]. C’est alors qu’ils ont dépêché Fernando Burgos-Martinez, auprès des militaires haïtiens pour sceller cette collaboration des narcos et de l’État transformant Haïti en un narco-État. Entretemps, des pans entiers de l’économie haïtienne ont été détruits par le commerce d’importation servant à masquer les narcotransactions selon la terminologie de la DEA américaine.

En effet, selon Daurius Figueira, les associés Serge Edouard, Jacques Beaudouin Kétant et Clifford Sibilia ont créé des entreprises d’importation de morceaux de poulets et de dindes (zèl koden ak poul) ainsi que de boissons gazeuses pour transporter de la cocaïne vers la Floride dans les containeurs retournant aux États-Unis[v].   Remarquons toutefois que les grands caïds de la criminalité internationale ne viennent plus en Haïti depuis la fin de la dictature des Duvalier. Tout au plus ce sont des seconds couteaux qui s’y installent car même la mafia a besoin d’un minimum d’ordre même autoritaire à la tonton macoute pour fonctionner.

Un nœud trois fois noué

Aussi on ne trouve pas en Haïti des « capi » comme en République Dominicaine où séjournent, quand ils n’y résident pas, des « hommes d’honneur » tels que Erasmo Galbino de la Cosa Nostra ou encore Antonio Bardellino de la Camora[vi]. Toutefois, il importe de préciser que les dirigeants du crime organisé tels que Ciro Mazzarella, un des dix chefs de la mafia les plus recherchés en Italie, a été arrêté par la police dominicaine en 2011 et extradé en Italie. C’est aussi le cas pour Nicola Pignatelli[vii], un dirigeant de la mafia calabraise 'Ndrangheta arrêté à Juan Dolio, province de San Pedro de Macoris, le 28 avril 2014. Deux mesures contraires au traitement de faveur que le dictateur François Duvalier avait accordé à Joe Bonanno[viii], chef de l’une des cinq familles de la mafia newyorkaise. Ce dernier a vécu tranquillement sous la protection des tontons macoutes dans les années 1960.

L’enjeu fondamental pour l’avenir d’Haïti est de remettre les pendules à l’heure en s’assurant que rien ne puisse être évoqué pour remettre en mémoire les vieux frissons des « attachés » et des « chimères ». Les démocrates haïtiens doivent faire l’effort nécessaire pour dépasser le maudit héritage de confusion qu’ils font semblant d’ignorer tout en étant les dépositaires. Le nœud auquel nous devons faire face est triplé. Ce nœud est trois fois noué. D’abord, il y a le fait qu’Haïti soit « née la tête en bas » ou « sans tête ». Ensuite, il y a la course pour le pouvoir absolu. Enfin, il y a l’absence de mémoire ou l’amnésie. Ces trois boucles du nœud maintiennent le pays dans l’abîme depuis l’assassinat de Dessalines. Ou encore mieux, à mon sens, depuis le suicide de Christophe. Un symptôme marquant cet obscur jeu d’un refoulé expliquant du même coup son éternel retour.

À un moment où la solution à la crise conjoncturelle passe par l’organisation d’élections libres et sincères, nous convions à relire ces lignes écrites dans « Des élections à saveur de cocaïne »[ix] en janvier 2014 : « L’influence de la drogue dans la politique en Haïti est telle que Bruce Bagley, professeur à l’Université de Miami, qualifie le renversement du président Aristide le 29 février 2004 de " coup d’État des narcos "[x]. Depuis, la dérive n’a pas cessé[xi]. »

L’empreinte de l’ignorance, forte dans notre parcours historique de peuple, est renforcée en donnant comme modèle à la jeunesse le mal absolu qu’est le duvaliérisme. Le fait qu’on ait aujourd’hui au sommet de l’État un duvaliériste déclaré, et de surcroit ancien membre du FRAPH, montre bien le chemin de régression parcouru par notre cher pays. Le foisonnement anarchique des politiques populistes n’a pas pu aider le peuple à sortir de sa solitude. Comme disait le professeur Marcel Gilbert, « le temps est venu de reprendre tout l’ouvrage au fil et au crochet d’un autre âge[xii]. » D’où la nécessité d’un pacte de l’opposition démocratique et populaire pour éviter le processus sempiternel de reproduction et de duplication des rapports sociaux archaïques.

Leslie Pean
Economiste - Historien


[i]« Extrait du rapport de fin de mission de Maurice Chayet, ambassadeur de France en Haïti, Port-au-Prince le 30 avril 1950 », dans Wien Weibert Arthus, La machine diplomatique française en Haïti (1945-1958), Paris, L’Harmattan, 2012, p. 193.

 

[ii] Robert Malval, L’année de toutes les duperies, P-au-P, Editions Regain, Imprimerie Le Natal, 1996, p. 283.

[iii] Daurius Figueira, Cocaine Trafficking in the Caribbean, op. cit., p. 138 et 144.

[iv] Larry Lebowitz, « Long-sought Haitian drug suspect arrested, taken to Miami », Miami herald, June 19, 2003.

[v] Daurius Figueira, op. cit., p. 140.

[vi] Gigi Di Fiore, L'impero: Traffici, storie e segreti dell'occulta e potente mafia dei Casalesi, Milano, Rizzoli, 2008. Lire aussi Rosaria Capacchione, L'oro della camorra, ‪Biblioteca Universale Rizzoli, 2008.

[vii] « La Interpol detiene en el país a un poderoso mafioso italiano », Diario Libre , 29 de abril de 2014.

[viii] Leslie Péan, Haïti : Economie Politique de la Corruption — Tome 4, L’ensauvagement macoute et ses conséquences (1957-1999), Paris, Editions Maisonneuve et Larose, 2007, p. 243.

[ix] Leslie Péan, « Des élections à saveur de cocaïne », [Première de trois parties], Alterpresse, 27 janvier 2014

[x] Lydia Polgreen and Tim Weiner, « Drug Traffickers Find Haiti a Hospitable Port of Call », New York Times, May 16, 2004.

[xi] Dennis Bernstein and Howard Levine, « The CIA’s Haitian Connection », San Francisco Bay Guardian, 11/3/93.