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Kerry va-t-il faire trembler Martelly et les bandits de l’heure ?

caricature martelly lamothe nap peri ansanmPar Leslie Péan, 11 Décembre 2014  ---  Haïti vit dans la préparation fiévreuse d’une rencontre de haut niveau entre le chef de la diplomatie américaine, John M. Kerry et le comédien-président d’Haïti, Michel Martelly. En effet, le Secrétaire d’État américain a prévu de rentrer en Haïti dans les prochains jours pour intervenir personnellement dans la crise multidimensionnelle qui terrasse le pays. Le 16 mai 1994, John M. Kerry, alors sénateur du Massachusetts, avait écrit un éditorial (op-ed) dans le New York Times intitulé « Faites trembler les bandits » (Make the thugs tremble). Il dénonçait l’alliance des militaires haïtiens et des trafiquants de drogues du cartel de Medellin de Colombie. Kerry écrivait : «  Le peuple d'Haïti ne peut pas restaurer la démocratie - ne peut pas renverser un régime militaire armé et engagé dans le trafic de drogue - par lui-même. Il a besoin de notre aide[i]. » Après avoir essayé de jouer les bons offices avec entregent diplomatique, ouvertement ou dans l’ombre, Kerry prend aujourd’hui le bâton du pèlerin. Va-t-il faire trembler les bandits de l’heure ou les absoudre de toute responsabilité dans la crise ?

La paix sociale ne sera certainement pas à ce rendez-vous avec Martelly. En outre, les propositions contestées de la Commission présidentielle sont restées à la surface. Aucun gouvernement dirigé même par un Premier Ministre compétent ne peut fonctionner avec Martelly comme Président de la République. Aucun pays sérieux ne peut progresser avec un bandit à sa tête, fût-il légal. Ce genre d’aberration doit cesser le plus tôt possible. Aucun lobbyiste américain, même aux honoraires mensuels de 300 000 dollars ÉU par mois, ne peut empêcher le peuple haïtien de chasser Martelly du pouvoir. L’Appel à la Concertation lancé le 5 décembre par le Sénat écarte toute solution bancale. Les manifestations vont continuer, d’autant plus que le gouvernement est en déroute et n’a pas pu convaincre les milieux diplomatiques que les contestataires sont des terroristes.

Nous vivons dans un calme qui précède la tempête. Toute pseudo-solution laissant Martelly en place ne fait que prolonger la précarité et l’instabilité jusqu’aux élections d’octobre 2015. Surtout avec les marches pacifiques et les protestations prévues pour les dix prochains mois. La présence de Michel Martelly au pouvoir n’a rien d’un tonifiant capable de projeter une quelconque « renaissance ». Le mode de gouvernance du MALPAS (Malversations, Arrangements, Lois, Pratiques, Aménagements, Silences) alimente l’insécurité et enlève aux Haïtiens toute volonté de vivre ensemble.

L’attention est souvent portée sur les « attachés », les zenglendos et le Front Pour l'Avancement et le Progrès Haïtien (FRAPH) de la période de l’embargo 1991-1994, avec plus de 100 assassinats en quatre mois en 1993, dont les plus connus sont le commerçant Antoine Izméry et le ministre de la Justice Guy Malary. En orchestrant la légende des bandits de cette période, l’histoire oublie des éléments qui doivent conserver toute leur épaisseur dans notre mémoire. La débâcle de l’économie haïtienne a commencé avec l’embargo des années 1991-1994. Depuis, les actions et les voix des zenglendos n’ont cessé de résonner dans les têtes des Haïtiens, au point qu’ils ne peuvent plus communiquer entre eux, se contentant de parler à eux-mêmes. L’écriture soliloquante qui frise la folie remplace les interrogations restées sans réponse.

Toute action de l’envergure de cet embargo a des conséquences à long terme. Celui-ci a ramené l’économie haïtienne à l’âge de la pierre. L’exclusion s’est renforcée. Des 144 factories de 1991, seulement 44 existaient encore en 1994. Le nombre des ouvriers des industries d’assemblage est tombé de 44 000 en 1991 à 8 000 en 1994. L’instabilité héritée du duvaliérisme a grandement affecté la gourde. Le taux de change fixe, qui s’était maintenu depuis 1919 à cinq gourdes pour un dollar ÉU, a commencé à chuter dès 1983, année où la Banque centrale a opté pour un taux flottant.

Toutefois, c’est à partir de l’embargo que le cours de la gourde a dégringolé, passant de 7,5 gourdes en septembre 1991 à 19 gourdes en septembre 1994. Et depuis, c’est la débandade, la gourde ayant touché un plancher de 47 gourdes en décembre 2014. Les prix du riz et du maïs augmentent respectivement de plus de 130% et 180% au cours des trois ans de l’embargo. L’arrêt des exportations de café, de mangues et d’huiles essentielles a eu des effets négatifs sur l’environnement. Plus de 7 500 arbres ont été coupés dans la recherche, par les paysans, de moyens de subsistance. Parallèlement, la production de charbon de bois a augmenté de 40%, tandis que le taux d’inflation dépassait les 50%.

Pour éviter l’hécatombe, le président Martelly doit trouver la grandeur d’âme pour se retirer en comprenant que la solution est dans son départ. Sinon, la rue continuera de le lui dire. Avec clameur. Le président Préval et son groupe de coquins avaient voulu changer la Constitution pour se succéder à la présidence indéfiniment. Le tremblement de terre du 12 janvier a mis fin à ce rêve de la hantise du pouvoir à vie déguisé. Michel Martelly s’essaie également à ce jeu. Prise dans cet enchaînement infernal, Haïti est plombée par des dirigeants qui veulent garder le pouvoir à vie en utilisant tous les prétextes. En ce sens, la solution pragmatique à la crise exige l’adoption d’une démarche holistique, passant par le remplacement des agents exécutifs intérimaires dans les 140 communes.

Les patriotes et démocrates haïtiens incapables d’adopter un pacte de gouvernementalité entre eux ont leur part de responsabilité dans la déchéance qui nous accable au point d’avoir un Président de la République qui n’a d’autre attitude que celle de bomber le torse dans les photos. Le moule du MALPAS doit être cassé en mille morceaux. Même après le départ de Michel Martelly, il faudra à Haïti au moins trente ans de travail, de la base au sommet, pour sortir de la crise économique, politique et sociale que les tontons macoutes, les militaires, les « chimères » et les bandits légaux nous ont léguée.

Leslie Pean
Economiste - Historien


[i] « The people of Haiti cannot restore democracy — cannot overthrow a drug-running, gun-wielding military regime — by themselves. They need our help. », John Kerry, « Make Haiti’s Thugs Tremble », New York Times, May 16, 1994.