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Revoir la politique des BAMBAM - Le nécessaire triomphe de la justice sur les « bandits légaux » (2 de 2)

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par Leslie Péan, 19 décembre 2014  --- Nourri dans le sérail du duvaliérisme et de l’organisation terroriste FRAPH, le président Martelly ne peut en aucun cas être un rédempteur. C’est déjà une honte qu’il ait été imposé par la communauté internationale à travers les élections frauduleuses de novembre 2010 et soit resté au pouvoir depuis le 14 mai 2011. Comme l’écrit le linguiste Hugues Saint-Fort, « Ayant été élu président, sans comprendre qu’il était devenu le chef de l’état, il (Martelly) s’est complu à avilir la fonction présidentielle elle-même en poursuivant ses obscénités révoltantes, ses prises de parole ordurières et son comportement détestable. Pour lui, il s’agissait de régler ses comptes avec ses ennemis en leur disant à peu près ceci: "Votre présidence, voilà ce que j’en fais, c’est de la … et vous ne pouvez rien faire contre moi! " Jamais, on n’a été aussi loin dans la dégradation délibérée de la fonction présidentielle ou même de l’état haïtien![1]»

L’écrivain Gary Victor a déjà montré dans Les amours d’un zombi porté à l’écran par le cinéaste Arnold Antonin en 2011 comment des politiciens ont exploité la popularité d’un zombi pour en faire un président d’Haïti. Le fait que certains Haïtiens ne manifestent aucun embarras ni gêne devant la présidence de Michel Martelly indique bien que l’auteur avait vu juste. Notre monde de folie et de dépossession de soi a intégré celui de « l’esthétisation de la dégradation »[2]. On en revient à l’époque d’Antoine Simon qui se promenait avec son bouc cabrit Simalo devant lequel tout le monde se prosternait. On discutera pendant des années que des Haïtiens aient pu en leur âme et conscience trouver en Michel Martelly un interlocuteur valable et honorable.

En devenant réalité, le rêve mégalomaniaque de Martelly n’a toutefois pas fait de tous les Haïtiens des zombis prêts à se courber devant une telle présidence décadente. À côté des protestations contre les inadmissibles violations des droits de l’homme en Haïti, il importe de souligner la prise de distance de l’écrivain Anthony Phelps devant une telle calamité. En lieu et place de la redynamisation, une fois de plus c’est la honte nationale, la dégringolade avec Martelly : « Nous n’avons plus de bouche pour parler nous portons les malheurs du monde […] Ô mon pays si triste est la saison qu'il est venu le temps de se parler par signe. » Refusant toute compromission avec un gouvernement qui ouvre les bras au dictateur Jean-Claude Duvalier, l’auteur de « Mon pays que voici » a répondu NON MERCI[3] à Martelly qui voulait lui décerner un prix. Quel courage ! Quel exemple à la jeunesse de ne pas entretenir des relations privilégiées avec la racaille !

Opposer un refus net au Kase fèy kouvri sa

 Aujourd’hui, la toile d’araignée des forces démocratiques et populaires se tisse. L’appareil de revendications populaires se met en branle contre le pouvoir Tèt Kale. Aucun dialogue n’est possible entre le bourreau et la victime. Le bourreau doit simplement dégager ou crever. La vénération pour la présidence conduit certaines personnes à pratiquer le Kase fèy kouvri sa perpétrant complicités et accointances avec les assassins, les trafiquants de drogue et les bandits. Comme l’écrit le linguiste Robert Berrouèt-Oriol, « Kase fèy kouvri sa », une fois de plus, une fois de trop, comme pour ancrer davantage cette toxique sous-culture de l’impunité au nom de l’évangile papadocoquin d’une soi-disant « réconciliation nationale » allergique à l’idée même de la justice et dont « ON » voudrait allègrement s’accommoder[4]… » On ne saurait mener une politique timorée ou incertaine face aux bandits légaux. Les démocrates se doivent de refuser toute passivité et toute inertie devant les kidnappeurs, les trafiquants de drogue et les forces du mal.

La mise en scène des discours, par-delà la subtilité des silences et des mots, a transmis la plénitude du vide. On ne peut pas continuer à étreindre la gabegie des Tèt Kale. Ce sont des trafiquants qui ont altéré la Constitution pour perpétrer et perpétuer leurs forfaits. En effet, ils ont amendé frauduleusement l’article 165 qui disait :
 « En cas de démission du Premier Ministre, le Gouvernement reste en place jusqu'à la nomination de son successeur pour expédier les affaires courantes. » Le 19 juin 2012, ils y ont introduit le nouveau paragraphe suivant : « En cas d’incapacité permanente dûment constatée du Premier Ministre ou de son retrait du poste pour raisons personnelles, le Président choisit un Premier Ministre intérimaire parmi les membres du cabinet ministériel en attendant la formation d’un nouveau Gouvernement dans un délai ne dépassant pas trente jours »[5].

Revoir la politique des BAMBAM

 La crise qui terrasse Haïti mérite d’être décodée avec les outils que propose l’américain James Ridgeway dans son ouvrage The Haïti Files — Decoding the Crisis[6]. En effet, pour Ridgeway, le pouvoir des familles BAMBAM qui contrôlent l’économie haïtienne n’a jamais été inquiété, voire analysé, dans la recherche d’une solution aux inégalités qui rongent le pays. 78% de la population vit avec moins de deux dollars par jour et 1% de la population possède près de la moitié des richesses nationales. Extrême richesse d’un côté, et dénuement complet, de l’autre. Des inégalités de revenus qui maintiennent la pauvreté absolue et bloquent toute croissance autocentrée en l’absence de tout pouvoir d’achat.  

De l’occupation américaine à aujourd’hui, la douzaine de familles BAMBAM ont toujours su trouver des resquilleurs politiciens pour défendre leurs intérêts et faire passer tout changement dans les politiques fiscales, douanières, salariales, monétaires et économiques pour du chaos. Contrairement aux organisations populaires (OP) qui manifestent dans la rue, ce sont aujourd’hui ces resquilleurs qui sont à l’avant-garde pour crier contre tout chamboulement d’un ordre cannibale qui leur laisse des miettes politiques qu’ils savourent en étant fiers de leur stupidité. Le résultat est la crise avec, d’un côté, les privilèges qui se collectionnent et de l’autre, les aigreurs qui s’accumulent.

Les hirondelles de la justice de la Cour d’Appel annoncent la nouvelle saison. Les soubresauts de la rue sont le résultat du cortège de nouveaux désespoirs que les Tèt Kale ont amené au pays. Ces soubresauts sont la porte ouverte à des changements réels. La justice doit triompher contre les « bandits légaux ». L’initiative des juges de la Cour d’Appel confirmant la décision du juge Jean Serge Joseph est un pas dans la bonne direction. Elle est appelée à déboucher sur de profondes réformes de structure en s’attaquant à l’impunité au sommet de l’État. Elle permettra de créer le climat de confiance indispensable à la mobilisation des énergies pour sortir Haïti du trou où elle git. La vérité révélée du « terrain » exige la mobilisation générale et illimitée sous la forme de protestations à travers le pays. Le coupable est Michel Martelly et il doit être puni immédiatement. La remontée de la vérité ne peut se faire avec les voyous qui ont donné au chaos haïtien de nouveaux sommets. Les jeunes fascistes au pouvoir doivent partir.

Enfin, ce n’est pas en donnant la haute main à des lobbyistes payés deux millions de dollars américains pour quelques mois qu’une solution sera trouvée à l’impasse actuelle. On ne va récolter que l’échec, tout comme Tony Blair, ancien premier ministre britannique, l’a récolté en Egypte en appuyant le mouvement de la rue contre Morsi et les frères musulmans qui avaient renversé le gouvernement de Hosni Moubarak. Tony Blair reconnaît d’ailleurs que la communauté internationale a une connaissance pauvre et élusive de la situation des pays en développement[7]. Il reconnaît qu’on ne peut pas continuer à hisser au pouvoir des idiots et s’attendre à ce qu’ils se comportent comme des savants. Toutefois, Tony Blair continue de faire son beurre avec des contrats mirifiques pour promouvoir des gouvernements honnis par leur population. En Haïti, il n’y a aucune raison pour que le mouvement de la rue s’arrête. Le peuple haïtien doit continuer à manifester son mécontentement. Une solution radicale s’impose : le gouvernement des bandits doit partir. Les fonds détournés doivent absolument être récupérés par l’État haïtien. La défaite du droit est toujours temporaire et les criminels doivent être jugés.

 Leslie Péan
Economiste - Historien


[1] Hugues Saint-Fort, « L'écrivain et le président », Potomitan, 17 juin 2012.

[2] Rafael Lucas, « L’esthétique de la dégradation dans la littérature haïtienne », Université de Bordeaux III, Revue de littérature comparée 2/2002, numéro 302.

[3] Anthony Phelps, « Non Merci », Le Nouvelliste, 15 juin 2012.

[4] Robert Berrouèt-Oriol, « De l’omertà à la défaite de la pensée critique : retour sur " la geste " d’Anthony Phelps », Alterpresse, 30 juin 2012.

[5] Loi Constitutionnelle portant Amendement de la Constitution de 1987 (reproduction pour erreurs matérielles), Le Moniteur, Numéro Extraordinaire, mardi 19 juin 2012, p. 14.

[6] James Ridgeway, The Haiti Files: Decoding the Crisis, ‪Azul Editions, 1994, p. 30.

[7] Sarah Ellison, « The which Blair Project », Vanity Fair, January 2015, p. 103.