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Le statut du savoir en Haïti après le départ de Martelly

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Pour le dire sans se voiler la face, la propagande populiste qui a porté Monsieur Michel Martelly au pouvoir disait en substance qu’on en a marre de ces « intellos » qui nous ont toujours gouvernés depuis 86 et qui n’ont pas su mettre le pays sur les rails du progrès. (Verbiage qui trahit le réel, car on n’a aucun souvenir d’un intellectuel au pouvoir ici mis à part le professeur Lesly François St Roc MANIGAT qui a dirigé le pays que pendant quelques mois). La classe politique traditionnelle est une branche pourrie qu’il faut abattre a-t-on martelé à tribord et à bâbord. Tous les mêmes avec leurs « plômes» . Le temps est ainsi venu de donner sa chance à une personnalité qui n’est pas du sérail politique. En raccourci, faisons un pied de nez à la pensée savante et complexe, à la préparation universitaire, aux pôles de compétences liées au management public et gouvernons ce pays dans la fête, la feinte, loin de toute intelligence politique.

En principe, dans les meilleures conditions de réceptivité électorale, la candidature de Martelly aux présidentielles devait être reçue comme une mauvaise blague. Un peu comme en 1980 quand l’humoriste Coluche s’était présenté à la présidence de la République française. La grande phrase de campagne de l’humoriste Coluche, qui peut vaguement faire penser aux élans de l’équipe de campagne de Martelly, était : «ils nous prennent pour un imbécile alors votons pour un imbécile ».

Au départ, la classe politique française avait réduit sa candidature à un coup médiatique. Il n’était pas pris au sérieux. Mais quand, suivant les données de quelques sondages, on a constaté que les intentions de vote en faveur de Coluche grimpaient, on s’est vite penché sur son cas.

La censure ajoutée aux milles moyens de pression qui ont été employés pour contraindre Coluche à retirer sa candidature peuvent être qualifiés d’ignobles et sont même condamnables.Mais, le fait est que, une classe politique constituée et des instances d’intelligibilité ont fait savoir à l’humoriste que la gouvernance d’un État ne devait pas être assimilée à une scène sur laquelle on vient fait rire le monde.

En Haïti, malheureusement, Coluche a eu plus de chances ! Les forces politiques étant ce qu’elles sont, Monsieur Michel Martelly a pu rapidement se constituer des poches d’alliés, donner des garanties à la bourgeoisie ;il a fait les clins d’œil qu’il fallait aux instances de la communauté
internationale qui ne demandaient que ça. Et dans ce mélange macabre, on ne saura jamais où se sont placées les combines de l’OEA lors des élections et les quelques arrangements en sous-main qui ont fini par placer Monsieur Martelly à la tête de l’État haïtien.  

Beaucoup, pour se soulager la conscience et faire l’optimiste impénitent, ont rapidement dit qu’il allait avoir autour de lui un entourage instruit, avisé et qu’ainsi la barque de l’État serait bien menée. C’est à peu près la même histoire de Duvalier qui a été reprise dans cette aventure et ceci de fort belle manière comme nous l’explique le docteur Arthus Wébert avec brio dans son livre « Duvalier à l’ombre de la guerre froide ». En effet, on s’en rappellera, peu de temps après l’accession de Duvalier au pouvoir, il ne restait pas beaucoup de ces hommes instruits qui étaient là dans les premiers moments.

Alors là,le chef est bien désolé pour le peuple haïtien. Si autour de sa personne de chef d’État, il y a donc eu quelques diplômés, ils se sont faits pour la plupart presque tous ironisés ou insultés lors de ses divers dérapages. Et désormais, ils s’arrangent pour plaire au chef et garde la vérité au fond d’eux-mêmes !

La dernière scène en date a eu lieu au cœur de la nation, au Champs de Mars. Posté sur sa scène, son excellence Michel Joseph Martelly,en ameutant la foule, a réduit son ministre de la Communication à l’état de rien. Martelly a fait savoir que son ministre de la Communication a fait des études pour savoir mentir. (Je ne sais pas s’il a fait des études…Toutefois, je sais qu’il a été nommé ministre de la Communication et en cette qualité, il est un représentant de l’État de mon pays). Ce dernier, au grand dam du bon sens, a cautionné les propos du chef à son endroit en s’abaissant lamentablement au jeu ridicule d’une interview au cours de laquelle,  questionné par Martelly autour de la crise haïtiano-dominicaine, il a fait, dans un accent forcé et ridicule, la langue de bois. On ne saura jamais qui d’entre ces deux-là souffre d’une altération majeure des fonctions cognitives supérieures. Qu’est-ce que ça veut dire ? Quel est le sens de ce spectacle ? Qu’arrive-t-il au chef de l’État ? Dans quelle poche de sa veste, le ministre de la Communication a-t-il mis sa dignité et son honneur ?

Aussi, le sujet choisi. Nous constatons, avec un déchirement au cœur, que les Haïtiens qui sont humiliés par un autre peuple, chassés, maltraités, tués même constituent pour les hautes instances politiques tètkale un sujet de blague. Cela montre donc à tous la façon dont les crises les plus graves que traverse la société haïtienne sont gérées par le premier dignitaire de la nation. Il improvise, se confond, insulte, fait des blagues et le gouvernement rit, se ridiculise !

De toute façon, tous ils ont fait leur temps de mandat. Ils sont probablement à l’abri du besoin. Les Haïtiens, eux, peuvent bien crever en République dominicaine. Au pire, au palais national, on se tape le dos entre potes, on rit, on fait des blagues devant le fait qu’Haïti soit souillée  diplomatiquement, que des Haïtiens se fassent traiter comme des chiens.

D’un autre côté, en mentionnant le fait que son ministre ait été à « l’école » pour apprendre à mentir, Monsieur Martelly, sournoisement, met en péril l’une des grandes valeurs de la société haïtienne : l’attachement aux études, le respect de l’intellect, la sacralisation de l’école de la République.
Du point de vue épistémologique, Michel Martelly, en mobilisant un discours populiste anti-savoir qu’il croit être de la communication mais qui est au fait de la propagande de bas étage, ne fait pas moins qu’enliser le pays dans l’analphabétisme, dans l’éloge de la médiocrité.

Au clair, en prenant en compte le ton de voix, le dédain et le vocabulaire du chef de l’État haïtien quand il parle des « intellectuels », on se rend tout de suite compte qu’il invite tous les jeunes d’Haïti à cracher sur les études et le savoir. Parce que, de toutes façons, les universitaires sont des menteurs, des bons à rien, des sans vergogne, sans caractères, sans capacité à s’indigner. Non seulement ils bossent pour moi « le musicien », mais aussi, regardez bien, je les traite comme je marche sur un paillasson. Ils ne démissionneront pas. Ils aiment l’argent. Ils sont prêts à tout pour être dans les allées du pouvoir.

De là, on peut légitimement se poser les questions suivantes : Le président se venge-t-il de ceux et celles qui savent lire ? À-t-il honte pour ce pays qui l’a mis à sa tête? Et aussi, pour aller plus loin, quel sera l’état du savoir en Haïti après l’ère Martelly ? Est-ce que nos écoles pourront toujours fonctionner quand nos élèves penseront que leurs professeurs sont de vilains menteurs imposteurs inutiles, prêts à se courber l’échine devant n’importe quel chef pour avoir le moindre privilège ? Au sein de nos universités, est-ce que des jeunes vont continuer à postuler, à constituer des cellules de réflexions s’il suffit de savoir grouiller, chanter, lancer des injures à la planète et mentir à tout bout de champ pour être chef et jouir d’un haut niveau de vie ? Est-ce qu’Haïti va continuer à produire de la connaissance après cette période obscurantiste? Les médiocres vont-ils finalement mettre en terre le premier peuple noir indépendant de la planète ?

Avec le quinquennat de Martelly, l’avenir de la société haïtienne est en danger. Pour puiser dans la langue d’Eluard, on dira aisément que c’est à partir du savoir qu’on dit oui au monde, qu’on construit le monde, qu’on crée de la valeur, du progrès matériel et humain. Les États du monde entier adoptent de grands trains de mesure pour assurer à leur population une formation de haute qualité. Les études sont sacrées : elles constituent le point d’assise de tout programme de développement.

Pour arriver à certains postes électifs et nominatifs, il y a des écoles, des formations, des parcours-types qu’il faut avoir faits dans sa vie. Excusez-moi, mais nous sommes quand même en train de parler de la gouvernance d’État, de la responsabilité de garantir à une population de femmes et d’hommes des conditions optimales d’existence. Et donc, on ne fait pas la blague avec ces choses.

Je ne vois pas de quelle couleur est l’avenir d’Haïti. La mandature rose a sectionné les veines de la nation. L’imaginaire collectif haïtien est froissé aussi bien que le seul socle de valeurs à partir duquel on pouvait penser un aller-mieux haïtien.

Qui pis est, ce n’est pas aujourd’hui qu’on en sortira et, comme me l’a dit une amie, l’ascension a une limite mais la chute n’en a pas!

Yves Lafortune,
MAP, Designer Organisationnel, Avocat
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