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Paganisme et vodou Haïtien: Monsieur Langlois, du vodou haïtien et du catholicisme importé, qui est le chat ? qui est la souris ? (3/5) par Savannah SAVAR

savannah savary vodou paganisme touthaitiTout Haïti présente une série d'articles (3/5) de Savannah SAVARY qui peut être considérée comme une réponse aux propos du Cardinal d'origine haïtienne Chibly Langlois rapportés dans l'article " Voodoo won't save Haiti, says cardinal " paru au journal Britannique The Guardian (voir ici)

 Par Sannah SAVARY --- Le point de départ du catholicisme est le paganisme. Psychologue hors pair, confiant en le phénomène d’assimilation et la meilleure capacité d’absorption des peuples à partir des habitudes, Constantin a construit l’édifice de L’Église catholique sur les bases du paganisme. Sur cette base nous affirmons que le catholicisme est issu d’un syncrétisme à l’envers où bon nombre de ses structures sont empruntées au paganisme. L’exemple la plus pertinente est la célébration du 25 décembre dans toutes les églises chrétiennes depuis le IVème siècle, où Noël remplace une fête païenne du solstice d'hiver appelée Naissance (Natale en latin) du soleil qui semble reprendre vie lorsque les jours s'allongent à nouveau. L'Église de Rome a adopté cette coutume fort populaire pour l’occulter, en lui donnant un autre sens. 

Dans l’Empire Romain, à la fin du IVe siècle, Théodose Ier fait fermer tous les temples païens et interdit les cultes polythéistes. Des lois impériales utilisent le terme « paganus » pour désigner les individus pratiquant la magie, considérés superstitieux ou dans l'erreur. L’absence de bonne organisation et d'unité du paganisme romain, des autres types de paganismes européens, favorise grandement diffusion et imposition du christianisme mieux organisé. Le christianisme victorieux est institué religion unique et officiel de l'Empire.

Le terme païen qualifie les résistances cultuelles à la chrétienté, renvoie à un ensemble de formes d’idolâtrie, de superstition, l’adoration de « faux dieux ». Le paganisme ne constitue pas un attachement culturel. Il ne correspond pas à une réalité précise. Des centaines de cultes et religions issus des structures mentales, sociales, environnementales de l’homo sapiens, différentes les unes des autres, partageant cependant les persécutions du christianisme, peuvent fièrement se désigner païens. Le vodou haïtien, les cultes et religions des peuples de l’Afrique et des Amériques antérieures au Christianisme et sa diffusion par les missionnaires d’un Christ fabriqué selon les besoins de l’Empire Romain, sont en droit et en mesure de se déclarer païens.

Qui est la religion dominante ? Qui est la religion asservie ? Arthur Beugnot dans « Histoire de la destruction du paganisme en Occident » relate des constatations présentant des similitudes au phénomène religieux découlant de la proximité du catholicisme et du vodou en Haïti.

« Presque imperceptiblement, les coutumes païennes s'introduisirent dans l'Église… Alors, l'œuvre de la corruption fit de rapides progrès. Le paganisme paraissait vaincu, tandis qu'il était réellement vainqueur : son esprit dirigeait à présent l'Église romaine. Des populations entières qui, malgré leur abjuration, étaient païennes par leurs mœurs, goûts, préjugés et ignorance, passèrent sous les étendards chrétiens avec leur bagage de croyances insensées et de pratiques superstitieuses. Le christianisme à Rome adopta et intégra une grande partie du système de l'ancien culte impérial ainsi que ses fêtes qui prirent toutes des couleurs plus ou moins chrétiennes. »

Persécution du vodou.

Martyriser le vodou, c’est martyriser le peuple Haïtien.

Paul de Tarse, de son nom juif Saul, était un persécuteur des chrétiens. Après la mort de Jésus, sur sa route vers Damas, une lumière venant du ciel resplendit autour de lui. Il tomba par terre. Une voix dit: Saul, Saul, pourquoi me persécutes-tu ? Il répondit : Qui es-tu, Seigneur ? Et le Seigneur dit : Je suis Jésus que tu persécutes. Tremblant et saisi d'effroi, il dit : Seigneur, que veux-tu que je fasse ? Le Seigneur lui dit : Lève-toi, entre dans la ville, et on te dira ce que tu dois faire. Devenu aveugle, Saul se releva de terre. On le conduisit à Damas. Le Seigneur dit dans une vision à Ananias, son disciple vivant à Damas : Va dans la maison de Judas, un nommé Saul de Tarse prie. Dans une vision, il t’a vu lui imposant les mains, afin qu'il recouvre la vue. Cet homme est un instrument que j'ai choisi, pour porter mon nom devant les nations, les rois et les fils d'Israël. Je lui montrerai tout ce qu'il doit souffrir pour mon nom. Ananias fit selon les ordres de Jésus. Au même instant, il tomba des yeux de Saul comme des écailles et il recouvra la vue. Il se leva, fut baptisé, prêcha dans les synagogues que Jésus est le Fils de Dieu.

Pierre chez les juifs et Paul chez les païens sont les fondateurs de la foi chrétienne. Constantin Ier, père du catholicisme romain, faux disciple de Jésus, n’a pas suivi l’exemple du Maître. Il a converti les païens dans le sang. Les vrais disciples le font dans l’Amour, par le Verbe. L’Église catholique romaine a voulu reprendre en Haïti la geste de Constantin.

Le colonialisme esclavagiste a utilisé, avec beaucoup d'adresse, des instruments idéologiques pour culpabiliser les Africains et les porter à rejeter leurs propres systèmes de valeurs. Le vodou fut alors assimilé à un magma de croyances superstitieuses reliées à des recettes de sorcellerie et de magie noire. Colonialisme et esclavagisme nous ont laminés jusqu’aux tréfonds de l’âme dans l'enfer de Saint-Domingue. La Cérémonie du Bois Caïman, symbole du souffle, de l’énergie salvateurs érigés pendant près de trois siècles de macération spirituelle et mystique par les nègres de Saint-Domingue contre la servitude, représente l’aboutissement de l’éveil des consciences individuelles fusionnées pour constituer une conscience collective permettant la résurgence de la dignité humaine des damnés de Saint-Domingue. Les marrons attinrent le point de maturité décisif pour construire un momentum et œuvrer vers un changement radical de leur inacceptable condition. Si cette détermination a reflété la fureur combien justifiée des esclaves par leurs poings armés de fer et feu, certains tentent de rabattre le ralliement miracle du Bois Caïman au rang de pacte avec les dieux du culte vodou. Cette démarche révèle la terreur qu’inspirent les forces occultes puissantes de lumière investies dans une telle cérémonie à celles combattant la liberté.

Le 26 octobre 1791 Boukman, chef suprême des révoltés est arrêté et exécuté. Le prêtre catholique Philémon considéré leur sympathisant est pendu. La société coloniale dans sa détermination de défendre envers et contre tous le système esclavagiste sur laquelle repose toute sa fortune, n’hésite pas à sacrifier quiconque se dresserait contre l'établi. Romaine la prophétesse, Hyacinthe, Jeannot Bullet, Jean-François Papillon, Georges Biassou et d’autres menant les bandes révolutionnaires sont considérées abominables sorciers par les colons. Le fanatisme créé chez les esclaves est perçu instrument infernal par les Blancs, coutumes tribales et superstitions diaboliques utilisés par les chefs marrons pour circonscrire peur et doute dans l’esprit des insurgés. L’historien Thomas Madiou reconnaît : « Le vaudou avait grandement contribué aux succès des esclaves soulevés en surexcitant leur fanatisme au plus haut degré. Le dieu leur annonçait que s’ils périssaient dans les combats, ils iraient revivre en Afrique, libre et heureux. Aussi, leur chair émoussait-elle le fer des blancs. » Les détracteurs du vodou ont tenté de mettre la cérémonie du Bois Caïman sur le compte du malin ou de la magie noire, au lieu d’accorder crédit à la volonté d’un groupe d’hommes décidés à vivre libre ou mourir. Certains poussent leur audace jusqu’à l’assimiler à un conte de l’imaginaire, au folklore haïtien. Cette tactique lâche serait la résultante d’une volonté de banaliser notre capacité de mobilisation à partir de nos croyances religieuses ancestrales et nos forces conjuguées. Une mascarade adoptée par certains adeptes de cultes réformés branlants et soucieux de prendre position par rapport aux forces vodou. Bois Caïman devrait être un questionnement pour chaque haïtien soucieux de recouvrer notre dignité nationale fissurée dans ses fondations pourtant solides. Des fondations au mortier enrichi du sang des marrons, esclaves rebellés et tous ceux qui osèrent dire non à l'exploitation de l’homme par l’homme pour consacrer Haïti la première République noire indépendante du monde.

L’indépendance acquise, ceux que les Lwa avaient amoureusement préparés à cette tâche grandiose les trahirent en bons Judas. Toussaint Louverture a ouvertement manifesté ses préférences pour la religion catholique au détriment du vodou. Ces Africains oubliaient l’axiome cultuel : « Il ne faut jamais obliger un mystère à avoir honte. » Ils firent honte aux mystères. Ils furent les premiers à instituer cette politique pro-catholique et anti-vodouisante qui sera suivie par la grande majorité de leurs successeurs pour ramener le pays à genoux aux pieds de tout kalte kolon. Les premiers chefs du nouvel État haïtien veulent à tout prix asseoir leur crédibilité auprès de l’Internationale. Leurs pratiques ancestrales utilisées pour organiser l’insurrection des esclaves, cimenter leur solidarité, gagner les luttes vers l’indépendance sont réprouvées par les anciens colonisateurs. Pour obtenir la reconnaissance des nations, prouver leur rupture avec les pratiques vodoues, les gouvernements successifs appuient la légitimité de leur pouvoir sur l’Église catholique, au détriment du bien-être collectif haïtien. L’article 246 du Code pénal de 1836 rend suspecte de sorcellerie, toute pratique du vodou. Il est repris au cours du XIX ème siècle. L'inimaginable épopée libératrice de 1804 réussie par nos preux nous a libéré des chaînes physiques. Cependant la subordination psychologique demeure. Nous sommes tentés d’avancer ceci : « La honte infligée aux Mystères par les hommes d’État soucieux de bien paraître en face du monde occidental, a pour résultat cette indépendance larvée, décorée maladroitement de patriotisme délinquant. »

Les luttes révolutionnaires (1791-1804) ont quasiment anéanti les assises institutionnelles de l’Église au XVIII ème siècle, réalisées par les missions des Jésuites et Dominicains. Ces failles expliquent le grand essor connu par le vodou. Jean-Baptiste Riché et Faustin Soulouque furent grands adeptes du vodou. Le Saint-Siège, rompu à la politique, fut le premier État à reconnaître l’Indépendance d’Haïti en 1824, puis il délégua cinq missions pontificales porteuses de projets de Concordat, dans le but évident d’exercer son contrôle. Entre 1804 et 1860, une certaine tolérance du vodou par le clergé et une cohabitation empreinte d’harmonie avec le catholicisme semblent exister. Une reconnaissance du vodou comme religion impliquerait une pratique libre et le développement de pouvoirs parallèles à ceux établis. À partir de 1860, le vodou se pratique dans une certaine clandestinité. Le clergé missionnaire, utilisant le prétexte que le vodou constitue une tare africaine, un culte en l’honneur du démon, lance contre ses adeptes des vagues de persécution pour son éradication immédiate et complète.

Le président Geffrard signe le 28 mars 1860 un Concordat avec le Vatican pour que l’école, l’éducation et la culture soient responsabilité exclusive de l’Église catholique. Elle jouira aussi de pleins pouvoirs dans le domaine religieux, instituant ainsi la pratique du catholicisme obligatoire pour tous les Haïtiens. L’application du Concordat est exécutée de manière féroce et impitoyable contre les pratiques vodou. Ne se dépareillant pas de ses manières traditionnelles absolues, l’Église catholique, appuyée par un État haïtien en quête de reconnaissance et un clergé calomniateur, organise la destruction des temples et objets de culte. Les rites ancestraux sont qualifiés de macaqueries indignes d’un peuple civilisé et de gigantesques brasiers effacent les symboles de la résistance nègre. L’éradication du culte vodou a commencé de manière officielle. Cependant les croyances africaines enfouies profondément dans l’âme populaire résistent alors que la teinture superficielle catholique, imposée à coups de pieds à la base du sacrum depuis l’esclavage, s’écaille. Une grande entreprise de destruction du vodou vampirise la société haïtienne. 1864. 1896. 1912. 1925-1930. 1940-1941.

L’occupation américaine de 1915 consiste l’occasion rêvée pour diaboliser le vodou libérateur. Les jeunes colons apprennent des anciens. Ils connaissent le caractère révolutionnaire et le pouvoir émancipateur du vodou. Par sa destruction, ils assurent l’exécution de leur agenda et la mainmise sur nos richesses. Des centaines de prêtres et d’initiés sont emprisonnés, torturés ou exécutés sommairement. Membre d’une confrérie vodoue, Charlemagne Péralte, de son vrai nom Péralte Charlemagne, devient « général en chef » des révoltés. Tué à bout portant le le 31 octobre 1919, son cadavre est exposé au public comme il avait été fait de la tête de Boukman en 1791. Un prêtre vodou, Benoît Batraville, subit le même sort. L’occupant s’assure de diffuser au monde, une image d’Haïti grouillante de sorciers, cannibales et zombies.

La loi de 1935 de Sténio Vincent fait du vodou une pratique superstitieuse à détruire et légalise les campagnes « rejetés » en 1941 et après. 1941. L’Église catholique romaine fondée par Constantin, Pontifex Maximus, pratiquant conjointement catholicisme et paganisme, lance une campagne antisuperstitieuse particulièrement féroce et bénéficie de l’appui du régime d’Antoine Louis Léocardie Élie Lescot qui met sa garde présidentielle au service armé de l’Église de Rome pour traquer les vodouisants jusque dans leurs maisons privées Ils volent tous les objets cultuels vodous. L’opération est baptisée sournoisement du nom purificateur « Opération de nettoyage ». Une abjecte chasse aux vodouisants s’abat sur l’isle. Un des pires ouragans ayant ravagé notre terre. Tout objet soupçonné de servir dans les interpellations, pratiques magiques, service vodou, est détruit. Tambours coniques. Assotors. Assons. Drapeaux rituels. Assens de fer forgé. Pierres-tonnerre. Poteaux Mitan. Images. Cruches. Bouteilles. Croix. Costumes. Colliers. Chapeaux. Miroirs. Des arbres sacrés tel le mapou légendaire, symboles universels de la vie en perpétuelle évolution et régénération, reposoirs des Lwa, sont coupés. Alfred Métraux dans « Le Vaudou haïtien » nous offre ce témoignage : « …les arbres-reposoirs, nombreux autour des humfò, étaient exorcisés et abattus au milieu des chants et des prières. Tous les témoins de ces scènes ont été frappés par le comportement de ceux-là mêmes qui s’étaient faits les agents de la persécution. Ils s’attaquaient aux emblèmes du Vaudou comme à des ennemis dangereux qu’ils auraient voulu piétiner et exterminer. Pendant que le curé s’employait à exorciser les arbres-reposoirs, des fanatiques leur jetaient des pierres, les injuriaient et leur reprochaient l’argent qu’ils avaient dépensé vainement en offrandes et sacrifices, et cette rage trahissait leur conviction que ces arbres étaient réellement habités par des esprits. Quant aux vodouisants contraints d’assister à ces scènes sacrilèges et de livrer de leurs mains des talismans garants de leur sécurité, ils en étaient si profondément bouleversés qu’ils fondaient en larmes et donnaient des signes de la plus extrême agitation. »

Un serment de renoncement public aux pratiques magiques est imposé à tout haïtien baptisé dans le catholicisme. La main sur l’Évangile il doit jurer solennellement son rejet de la religion de ses ancêtres ou se voir privé des sacrements catholiques. 1942. La campagne antisuperstitieuse a utilisé la peur et la frayeur de l’enfer pour orchestrer ses représailles contre les vodouisants jetés dans les catégories de « pécheurs publics, idolâtres, magiciens notoires », sanctionnés par le Droit canonique, passibles d’excommunication, pénitences sévères, refus de funérailles catholiques, interdiction d’accès au sacrement dans un véritable marchandage spirituel indigne de l’amour du Christ, passable de mépris. La nation n’avait pas besoin de ces débats pénibles. Déchirement du tissu social. Fissures supplémentaires dans une unité à construire.

Le protestantisme introduit à la faveur de l’occupation américaine de 1915 a proliféré en une multitude de sectes offrant à la population haïtienne un aperçu de richesses et pouvoirs tendus à leur portée par le biais de financement des grands centres fondamentalistes américains. Au nom des amitiés internationales, ils envahissent tous les milieux et enrôlent majoritairement les défavorisés, exclus sociaux, marginaux, paysans, pris sous la verve de prédicateurs parlant créole, offrant messes chantées et dansées escaladant jusqu’à l’extase proche de la transe. À grands renforts de dollars, ils financent églises, projets de développement, hôpitaux, dispensaires, écoles, bibliothèques. En échange, les vodouisants sont acculés à l’abjuration de leurs croyances ancestrales, la renonciation à tout autre code religieux, moral ou social.

Laënnec Hurbon met l’accent sur les inégalités sociales venues du préjugé de couleur scindant la société haïtienne pour comprendre le vodou. « … Quoique le vaudou se pratique dans toutes les couches sociales, il est détaché et épinglé comme une « tare » qui doit servir à rendre compte des « malheurs » des classes populaires. »

Le tremblement de terre du 12 janvier 2010 réveille les démons du préjugé anti-vodou toujours à l’affût d’occasions pour ostraciser, pointer du doigt, acculer, juger et condamner le culte des circonstances malheureuses vécues par le peuple haïtien. Rendu responsable du séisme par ses soi-disant mauvaises pratiques, le vodou fera encore les frais de la mauvaise foi récalcitrante des autres secteurs religieux en perte de fidèles, de leur méchanceté chronique. Aujourd’hui, la faillite de l’évangélisation catholique et protestante est évidente lorsque le peuple haïtien, représenté comme une sombre masse primitive par les nouveaux colonisateurs, converse aux fin fonds des mornes jaloux de notre fabuleuse identité Nègre, dans nos vallées inexploitées piquées du palmiste symbole de la connaissance, nos campagnes rieuses semées de jeunes dansant vodou pieds nus et nos villes abritant un nombre étonnant de petits hounfò, avec les esprits intouchables et millénaires de leurs ancêtres.  

Vodou. Magie. Superstition. Sorcellerie.

Construire le vodou, c’est le restituer dans sa dimension Guinen.

Toujours empreints d’une certaine rationalité, les comportements magico-religieux de l’individu répondent à des exigences psychologiques et sociales. Lorsque les évènements emplissant son vécu deviennent incompréhensibles, lui échappent, il puise dans la superstition, des croyances psychiques puissantes permettant une conception particulière du monde. Par l’utilisation de pratiques magiques, des épopées quasiment impossibles deviennent réalité. Éloigner la maladie, le mauvais sort, la malchance. Pénétrer les mystères de sa destinée. Influencer le cours de son existence. Cette attitude commune à toutes les sociétés a traversé toutes les époques indépendamment des frontières géographiques.

L’activité magique précède le comportement religieux, car l’acte mystique se rapproche d’une sorte de pantomime nourrie de gestuels et de formules invocatoires, pour soumettre les forces mystérieuses à la volonté du magicien qui croit ainsi dominer la pluie, le vent, les tempêtes, le feu, les éruptions volcaniques, les inondations, les éboulements, les tremblements de terre aussi bien que le rythme des saisons. En ce sens, le mage tente de contourner et d’apaiser les difficultés naturelles par une démarche rebelle axée sur une vision dominatrice qui ferait de lui un véritable chef d’orchestre. La magie nous est venue d’Orient et fut rapidement associée par l’Occident à sorcellerie et magie noire.

La colonisation et l’ère des découvertes se sont assurées de restreindre, d’éteindre toute discipline et détruire les non-alignés au catholicisme ou toute idée qui laisserait poindre une lumière quelque peu différente de ces préceptes. Les thèmes magie et sorcellerie sont utilisés pour acculer tout individu soupçonné de communiquer avec des forces occultes. L’inquisition accusait de sorcellerie et menaçait du bûcher, condamnait d’hérésie et brûlait vif, pour préserver les acquis de la religion catholique.

« Les superstitions appartiennent à la préhistoire de la pensée humaine. L’homme primitif ayant été incapable de comprendre le mécanisme des phénomènes naturels et la structure du monde extérieur, inventa autant d’esprits et de divinités, qu’il se posait de questions sur la nature et sur les rapports de sa pensée et de son être. L’Haïtien n’est pas plus ni moins superstitieux qu’un autre peuple. » Jacques Roumain.

Accuser de superstition est prétexte pour mettre à l’écart, se débarrasser de personnes considérées déviantes des établis politiques, théologiques rejetant les croyances traditionnelles d’un peuple, contestées par une élite sociale, un courant intellectuel. Ensevelie sous ses dogmes établissant les pratiques religieuses imposées, l’Église utilise la notion de superstition pour condamner la religion de l’autre. Les croyances populaires sont alors ravalées à l’état de simples superstitions. Pour couronner le tout, superstition se transforme en dénomination péjorative de magie. La peur, l’angoisse, émotions puissantes utilisées pour déstabiliser toute structure sociétale sont manipulées avec un indéniable génie, depuis les temps coloniaux jusqu’à aujourd’hui, pour créer une phobie du vodou haïtien afin de le détruire. Cannibalisme. Loups garous. Zombis. Diab. Baka. Malfektè. Empoisonneurs. Ces éléments communs à tous les pays de la planète sont rattachés au culte sous formes de clichés dévastateurs pour imprégner de malaises l’individu ignorant les vérités fondamentales, induire en erreur et diriger négativement la pensée jusqu’à la répugnance.  

La sorcellerie étant indéfinissable par sa consistance tenant des manipulations de l’impalpable et des forces supranaturelles, demeure l’accusation par excellence pour se débarrasser d’ennemis et éléments gênants. Ce sorcier ou cette sorcière devient incarnation du mal. Cause de toutes les misères et souffrances. Pour tuer le vodou, la pratique la plus facile et la plus utilisée est de l’imputer de sorcellerie, car le peuple anonyme en pleine vindicte n’éprouve aucun besoin de prouver avant de tuer l’impénitent.

Aux premiers temps de l’esclavage à Saint-Domingue, le vodou n’est pas perçu comme la religion des bossales par missionnaires et voyageurs qui l’assimilent à un amas de pratiques magiques et à la sorcellerie. À travers les œillères de leurs préjugés, missionnaires, administrateurs et colons du début XVIII ème siècle le verront en tant que menaces mortelles visant à leur destruction, subversion et contestation du régime esclavagiste. Vers la fin du XVIII ème siècle, Moreau de Saint-Méry décrit le vodou en tant que culte ophiolâtrique. Rites se déployant en dehors des églises avec une réelle étrangeté par rapport aux rituels chrétiens. Danses et transes. Possession par des entités surnaturelles. Invocations de leurs prêtres et prêtresses à des esprits machiavéliques.

Les cellules de chaque haïtien gardent la mémoire de l’esclavage, nous transmettent les souffrances endurées par nos aïeux. Nous avons chassé nos anciens maîtres sans avoir rompu avec les structures mentales traditionnelles ancrées dans le système servile. Seul l'homme libre peut relever le regard vers la lumière, en quête de chemins neufs. Pourtant, nous gardons encore, malgré les prouesses de nos vaillants guerriers de 1804, les réactions et les réflexes du serviteur entretenu. Toutes les élites haïtiennes vivent dans une dénégation du vodou. Par le soin d’éduquer ses enfants confié aveuglément au catholicisme en 1860, la société haïtienne s’était inscrit hypocritement contre la liberté religieuse pour des générations à venir. Le vodou devient à la lumière de l’instruction dispensé dans les écoles et prescriptions catholiques, un culte maléfique, sorcier et idolâtre. Les perceptions du vodou diffèrent selon l’opacité du brouillard composé de préjugés, fantasmes construits par les uns et les autres, dépendant des intérêts défendus. Le vodou débarrassé de ses gangrènes cultivés par manque d’informations ou de formation, devient un système religieux tellement semblable à d’autres. Il renvoie à la problématique de l’identité culturelle, occupe une place majeure dans l’histoire politique haïtienne, implique une conception particulière des rapports au développement économique.

Sannah SAVARY

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