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Le droit à l’avenir : l’initiative Xaragua 2030 (4 de 5)

Port International Saint - Louis xaragua 600Port International Saint - Louis (Phase I)

par Alin Louis Hall   --- Les idées mènent le monde. Les enjeux de la reconstruction de la péninsule du Sud après l'ouragan Mathieu sont nombreux et vont provoquer d'importants conflits. Il est nécessaire de veiller à une cohérence territoriale basée sur les flux économiques, actuels ou à venir. Le chantier de la mise en œuvre de la régionalisation péninsulaire doit susciter partout de larges débats desquels doivent ressortir de nouvelles idées. Ce qui pourrait aider l'autorité de développement  chargée de sa mise en œuvre dans son travail de réflexion. Aussi, s'avère-t-il indispensable d'avoir une vision claire à plusieurs niveaux dont celui relatif à la nature des institutions régionales prévues. A ce propos, il faut créer des institutions démocratiques dotées de moyens matériels et humains et destinées à jouir de prérogatives réelles qui ne laissent pas de place aux organes purement de façade. Moyens qui font défaut dans l'expérience de la décentralisation menée jusque-là.

Une décentralisation irréversible

Une zone économique spéciale est une région géographique dans laquelle les lois économiques sont nettement plus avantageuses et libérales pour les entreprises. C'est en créant de telles zones qu'on attire les investissements en permettant aux entreprises de réduire significativement leurs coûts d'investissement, de financement et d'exploitation. Ces mesures sont le plus souvent des réductions fiscales, mais peuvent aussi être des aides directes à l'installation ou implantation. Parmi les plus courants, on peut citer les incitatifs suivants: instauration d'une prime à l'investissement, terrains et locaux à prix réduit, création de zone franche sans taxes ni droits de douane, etc...

Au-delà des incitatifs à caractère fiscal et juridique, puisque la péninsule dispose d'une main-d'œuvre abondante et à bon marché, d'une grande disponibilité de terrains aux prix abordables ainsi que d'une situation géographique stratégiquement enviable, l'investisseur haïtien ou étranger pourra négocier les conditions de son implantation. De plus, cette immense langue de terre lancée bien en avant sur la mer des Caraïbes est idéale pour une plateforme logistique propice à l'importation de matières premières et, par surcroît, à l'exportation de produits finis, en raison de sa proximité à l'une des voies maritimes les plus fréquentées du monde et du Canal de Panama. (1)

La création de cette zone économique aura comme incidence de concentrer les investissements sur un territoire bien spécifique et permettra  un meilleur contrôle dans un cadre plus sécuritaire. Ainsi, en plus d'offrir différents avantages fiscaux et un environnement juridique privilégié, de manière à inciter les entreprises à venir y investir, cette zone économique spéciale ou projet pilote servira de laboratoire d'essai pour le reste du pays. Devant des impératifs toujours plus forts d'optimisation de la dépense publique, de recherche d'efficacité au moindre coût, d'action partenariale et consensuelle, ou encore de mutualisation des moyens, les agences de développement économique s'imposent comme les outils territoriaux les plus adaptés pour agir en matière de développement économique. La création de l'autorité de développement  de la péninsule du sud (ADP) permettra de rassembler tous les acteurs économiques et institutionnels autour d'une vision commune, d'attirer les investissements et de disposer d'une ingénierie économique et financière capable de mobiliser l'épargne nationale et celle de la diaspora comme levier. L'autorité de développement  de la péninsule sera une entité parrainée par le gouvernement haïtien. Pour implanter le cadre juridique nécessaire, une loi sur le zonage et  l'urbanisme  créera  le cadre référentiel qui permettra  à l'autorité de développement de s'engager dans la planification, la construction, le financement, l'exploitation et l'entretien des grandes infrastructures. L'autorité de développement  pourra recourir au partenariat public-privé (PPP) par lequel toute autorité publique fait appel à des prestataires privés soit pour financer soit pour gérer.

La mission principale qui sera assignée à l'autorité de développement de la péninsule sera de promouvoir le développement harmonieux et intégré de la région , par la mise en valeur, en commun, dans un cadre régional, des ressources minières, énergétiques, hydrauliques, agropastorales et piscicoles dans sa zone d'intervention. L'élaboration d'une stratégie de développement pour la péninsule devra prendre en compte les changements intervenus dans le contexte socio-économique régional et mondial. Résultant du souci de doter l'autorité d'un cadre de référence dans lequel s'inscriraient toutes ses actions, la création de la zone économique spéciale « Sud - Grande Anse - Nippes » définira son périmètre.

En se fondant sur les grandes orientations que sont le développement harmonieux et intégré et la mise en valeur cohérente et en commun des ressources, l'autorité placera le désenclavement  au centre de ses préoccupations et en fera un objectif  à atteindre. En tant qu'autorité de coordination, elle assumera, intègrera et unifiera les fonctions des organismes et commissions pour atteindre une efficacité maximale des opérations ; éviter la duplication des services, des postes et des responsabilités ; réduire les dépenses pour le personnel, les installations physiques et les opérations et élaborer des programmes complets pour le développement économique de la Péninsule. Les moyens d'actions de l'autorité seront de deux ordres : les ressources propres et les ressources externes. Les ressources propres seront celles mises à sa disposition pour l'accomplissement de sa mission. Il s'agit de la création d'un fonds  pour les études d'identification ou de faisabilité ;  des taxes et impôts prélevés ; des titres obligataires émis par son agence de financement. Les ressources externes proviendront des bailleurs de fonds. La coopération avec les partenaires sera aussi diverse que variée, tant du point de vue du mode d'intervention (prêt, don, subvention,) que du point de vue de la nature des actions (études, projets et programmes, assistance technique, appui institutionnel, ateliers de formation). Ainsi, l'autorité de développement  agira  en faveur de la transformation de la seule région caribéenne d'Haïti en  plate-forme logistique mondiale. A  l'instar de ses équivalents caribéens, ses actions  consisteraient  à attirer et aider à l'implantation d'entreprises haïtiennes et mondiales, favoriser l'émergence de partenariats économiques et accompagner le développement durable d'Haïti en constituant un modèle pour les autres régions.

Une émergence incontournable

L'un des principaux catalyseurs de l'émergence d'Haïti devrait être la construction de la plateforme logistique de la péninsule du sud. A la croisée des  voies maritimes nord-sud et est-ouest, la péninsule pourrait devenir une porte vers l'Asie, l'Afrique, et l'Amérique  pour les compagnies de transport maritime et d'affrètement.  D'ailleurs, des baies naturelles en eau profonde repérées sur sa cote méridionale sont idéales pour la construction d'un port de transbordement de classe internationale et d'un « hub » de correspondance portuaire. La péninsule du sud deviendra alors le choix des industries de messagerie et de distribution internationales et  constituera un élément important dans la chaîne logistique mondiale. Les compagnies de fret aérien pourront y installer des opérations de consolidation et de tri  pour la Caraïbe, l'Amérique Centrale et l'Amérique du sud. (2) C'est avec cet état d'esprit qu'il faut accueillir la finalisation de la première phase des travaux de construction du Port International St-Louis. La route d'accès de ce nouveau port, situé seulement à 37 km des Cayes,  à la route nationale RN#2 est de 8 km.  Selon les dernières données techniques, la péninsule du sud dispose désormais sur sa côte caribéenne d'un quai de 50 mètres de large pouvant recevoir des bâtiments de 200 mètres de long (voir photo 1). Le tirant d'eau minimum du wharf est de 12.5 mètres. Le chenal d'accès mesure 500 mètres de large avec un tirant d'eau minimum de 17 mètres.

L'expansion du canal de Panama a sans aucun doute changé la dynamique de la navigation mondiale en créant une nouvelle voie de circulation le long du canal. La construction d'un nouvel ensemble d'écluses doublera la capacité et augmentera le trafic à travers le canal. Les écluses existantes permettent le passage des navires qui peuvent transporter jusqu'à 5000 EVP. Après cette expansion, les navires post-Panamax  peuvent  transiter par le canal, avec un maximum de 13 000 EVP. Pour s'adapter au contexte économique international, l'option la plus viable sera de transformer la péninsule en un maillon fort de la chaîne internationale des transports.

Ainsi, un port de transbordement pourra offrir les services de déchargement. Les frets seront ensuite expédiés en fonction de la destination finale en Amérique, en Europe, en Afrique ou en tout autre point de la Caraïbe et du globe. Pour la compagnie maritime CMA-CGM, qui opère quatre passages hebdomadaires via le canal de Panama, cet élargissement a été vu comme une opportunité. Un centre de cale sèche (dry dock) pour l'entretien et la réparation de navires peut tirer profit de cette position géostratégique idéale. Pour garantir la sécurité énergétique nationale et un approvisionnement ininterrompu de brut, de gaz, de produits raffinés sur le marché mondial, un terminal pétrolier avec capacités de transbordement, de mélange pourra également profiter de cet attribut géostratégique enviable.  D'autres installations  seront à construire pour le stockage en vrac des minéraux, des céréales et d'autres produits de base. Une étape importante pour assurer le transport de marchandises à travers l'île sera la construction d'un système moderne de transport ferroviaire. A distance raisonnable de raccordement avec le port, l'aéroport international Antoine Simon des Cayes sera transformé en cette plaque-tournante de consolidation du fret aérien et de correspondance pour le transit de passagers. (3)

La création de la Zone Economique Spéciale [Sud / Grande-Anse / Nippes] encouragera les industries à s'engager dans des activités à valeur ajoutée aux marchandises en profitant d'une main d'œuvre moins chère que la Chine. Le rôle de l'autorité de développement de la péninsule dans le développement de la plateforme logistique sera de fournir un climat des affaires favorable à l'investissement et de jeter les bases de partenariats public-privé (PPP). En ce sens, la promotion de la péninsule pour l'installation d'industries, d'infrastructures et de services de classe mondiale liés aux chaînes internationales d'approvisionnement peut attirer les investisseurs étrangers et les entreprises multinationales.

Avec une bonne stratégie, la péninsule méridionale peut accélérer l'émergence d'Haïti et son intégration dans sa propre région. Avec des infrastructures bien développées, la péninsule peut devenir l'un des nœuds de la chaine logistique mondiale après Singapour, Dubaï et Rotterdam. En conséquence, elle doit être réintroduite dans le devenir d'Haïti comme échelle de référence. Son développement doit être planifié en conformité avec les exigences de maximisation durable de son potentiel dans un cadre multidisciplinaire. Plus qu'une simple escale touristique, elle peut devenir une destination favorable à l'investissement. En ce sens, ses qualités géostratégiques lui confèrent un rôle de premier plan, en plus de sa vocation touristique naturelle. La création de pôles de croissance  représente  donc la première étape de l'incontournable décentralisation de l'économie haïtienne en mal de diversification.

(à suivre)

(1) Alin Louis Hall, « Urgences Haitiennes, des idées pour la décentralisation... », publié le 20 aout 2014 sur www.lenouvelliste.com

(2) Alin Louis Hall, « Urgences Haitiennes, des idées pour l'émergence... », publié le 27 aout 2014 sur www.lenouvelliste.com

(3) Alin Louis Hall, « Urgences Haitiennes, des idées pour l'émergence... », publié le 27 aout 2014 sur www.lenouvelliste.com

Le droit à l'avenir : l'initiative Xaragua 2030 (4 de 5)