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Le père Dessalines et les sans repères (2 de 2) par Leslie Pean

dessalines artiste haitienPhoto: Dessalines (volontaire haitien) - par Jean Marc Herve Abelard

Par Leslie Péan, 25 octobre 2014 ---  Le père Dessalines ou, pour mieux refléter notre inconscient, Dessalines le père, avait une maîtresse dans chaque ville importante du pays. Les folles dépenses de ces égéries étaient couvertes par le Trésor public. Dans le cas de l’une d’entre elles, une mulâtresse du nom d’Euphémie Daguilh de la ville des Cayes, les vérifications de Balthazar Inginac révèlent qu’elle dépensait mille gourdes par jour. Le scandale était patent et Dessalines fut obligé de diminuer son allocation à huit cent gourdes par mois. Les maîtresses de Dessalines dans les autres villes du pays, dont la danseuse Couloute, n’étaient pas prêtes à accepter un traitement différent. C’est aussi le cas pour les maîtresses des autres généraux entourant l’Empereur qui voulaient jouir d’un train de vie exceptionnel aux frais du Trésor public.

Dessalines voulait être le seul à avoir des maîtresses nageant dans un luxe scandaleux qu’il réfrénait suivant son humeur du jour. En témoigne, lors de son passage aux Cayes en septembre 1806, son rappel à l’ordre contre les extravagances de la maîtresse du général Guillaume Lafleur, commandant d’Aquin, qui allait à une fête escortée d’un groupe de vingt officiers supérieurs. Le mécontentement des maîtresses s’ajoute à celui des francs-maçons dont les temples sont fermés par Dessalines et à celui des vodouisants dont il fait fusiller certains prêtres. Autant de motifs qui alimentent la conspiration contre l’Empereur à un moment où les soldats circulent en guenilles et ne sont pas payés.

Les conspirateurs voulaient arrêter Dessalines pour le juger à cause de ses malversations. Après avoir donné la toile de fond et sans vouloir masquer le véritable problème, la Gazette Politique et Commerciale d’Haïti en date du 6 novembre 1806, écrit :« Il est certain que la mort du chef de l’empire n’avait pas été méditée ; le témoignage des généraux qui dirigeaient les mesures adoptées contre lui, ne peut laisser le moindre doute à ce sujet ; mais les attentats qui lui étaient imputés, autorisaient, d’après l’article 29 de la Constitution, du 7 Juin 1805, à le faire juger par les conseillers d’état, à le faire déposer, et à substituer un autre à sa place. Les menaces seules du chef suprême, sa disposition à rétrograder pour revenir avec de nouvelles forces, les craintes que la violence de son caractère avaient toujours inspirées, ont décidé de son sort[i]. »

La Gazette Royale d’Haïti du 27 août 1816 publiée sous la signature du roi Christophe développe une pensée profonde sur Dessalines à partir d’un savoir collé à la réalité. On y trouve une recherche des fondements et une poursuite des repères. À l’être Dessalines succède la lettre Christophe qui vient expliquer les choses avec modération et un sens marqué des responsabilités. Christophe affirme qu’il manquait à Dessalines « le génie qui crée le législateur et surtout la sagesse qui est la première vertu des rois ». Pour parler comme Lacan le fait dans son séminaire sur La lettre volée d’Edgar Poe, la recherche du sens continue même quand personne ne semble s’en soucier.

Utilisant le droit le plus absolu de défendre son opinion, le roi Christophe rejette à la fois la tactique du silence et du dénigrement systématique. Une manie, souvent excessive chez les têtes creuses, consistant à déplacer le problème sans le résoudre. Pour Christophe, Dessalines « rendit des services signalés à son pays ; il purgea le sol d’Hayti de ses oppresseurs et il proclama l’acte de notre immortelle indépendance ; c’était déjà un grand pas de fait vers la civilisation ; mais que nous étions encore loin du but que nous devions nous efforcer d’atteindre ! »[ii]

Loin de tout refoulement culpabilisant, la Gazette Royale d’Haïti du 27 août 1816 identifie la gabegie du gouvernement de Dessalines comme cause de sa chute. On ne saurait accuser Christophe de mulâtrisme ou de noirisme, ni de tolérance envers la mulâtraille et la négraille. Sa lettre à Madame Dessalines en date du 21 octobre 1806 témoigne de ses réserves sur le sort fait à l’Empereur. Ce qui ne l’empêche pas deux jours plus tard, nécessité oblige, de se rallier au mouvement « écrasant la tête de l’Hydre qui allait nous dévorer[iii] » comme il l’écrit le 23 octobre 1806. En clair, Christophe refuse d’être croqué à la sauce Dessalines, qui sera utilisée par tous les pouvoirs sanguinaires, de Soulouque à Duvalier, pour manger des Haïtiens. Mais le refus de la vénération systématique de Dessalines ne conduit pas Christophe à une condamnation sans esprit critique.

Pour s’en convaincre, on peut se référer à cette déclaration trouvée dans la Gazette Royale d’Haïti du 27 août 1816  : « Dans le court espace du règne de Jean-Jacques Dessalines, il y eut un relâchement général dans les différentes branches du gouvernement ; tout se démoralisa et l’esprit de débauche et d’indiscipline que nous avions pris dans les camps des Français acheva de corrompre totalement nos mœurs ; l’inhumanité, le pillage, le jeu, la débauche, le libertinage, les passions les plus effrénées nous agitaient et se montraient à découvert». Toutefois Dessalines est devenu le père des sans repères, un loa, un Dieu, dans le vodou. On est passé de la dépossession esclavagiste à la possession vodou et du dénigrement à la déification. Sclérose mentale aidant, les tontons macoutes prétendent aussi qu’il existe un loa Duvalier baptisé loa 22 zo. Et la confusion continue de prendre de gigantesques proportions même quand en 2012 des funérailles symboliques sont organisées pour Dessalines.

Le choc de l'assassinat du Pont-Rouge a provoqué la supplication et créé le Papa. Dans le monde magico-religieux, la représentation du chef d'état comme un Papa prend racine dans l'inconscient collectif avec la dose d'illusions et d'obéissance qu'elle renferme. On va ainsi de Papa Dessalines à Papa Doc en passant par Papa Soulouque, Papa Vincent et Bon Papa pour désigner le président Paul Magloire. En transformant le chef d’État en Papa, la propagande véhiculée par le pouvoir a pour effet d’infantiliser le citoyen qui dorénavant renonce ainsi à ses droits et responsabilités et attend tout du Bienfaiteur. Dans la République voisine, ce procédé pernicieux avait affublé le dictateur Trujillo du titre de « Benefactor de la patria nueva ».  

L’assassinat de Dessalines fait oublier le massacre des Français de 1804, premier parricide notre histoire. Depuis lors, le meurtre de Dessalines est en germe. L’acharnement contre le Blanc français contraste avec le traitement donné par le même Dessalines aux Polonais, aux Allemands et même à certains médecins français comme le docteur Say. Dessalines procède au massacre des Blancs, pour les effrayer, mais cela ne les empêche pas de revenir en force en Haïti. Le père blanc, le colon, est répudié tout en suscitant une profonde culpabilité. Le traumatisme mémoriel est complexe. Le meurtre de Dessalines est une répétition du meurtre du père blanc. Un masque qui exprime cette pulsion de mort.

Le massacre des Français ordonné par Dessalines n’a pas été une rédemption. L’aspiration à la liberté s’est transformée en terreur. Une mutation prédatrice aux relents de vengeance qui instaure la politique des cadavres en faisant du pouvoir politique le haut lieu du crime. En effet, le massacre a créé une ambiance délétère qui a déclenché le sommeil de la raison. Ce sera l’imposition d’une contamination intérieure aux multiples facettes qui stigmatisera les Blancs, tout en leur donnant en sous-main la possibilité d’exercer une grande influence sur la vie nationale. Analysant cette mesure sanguinaire prise par Dessalines pour sauver Haïti, Jean Price Mars écrira : « Ainsi l’ivresse du sang devint la psychose collective dont la communauté toute entière fut affectée[iv]

Cette relecture décapante d’un meurtre passionnel, d’un événement commandité par les plus hautes sphères du pouvoir, a conduit en Haïti à un vide mental et du coté des puissances occidentales à des réactions qui se manifestent encore aujourd’hui. Or justement, notre tâche, comme le souligne l’analyse de Joël Des Rosiers prolongeant Price Mars, est de travailler pour sortir de cette pulsion de mort. « À partir de cette volonté d’anéantir ce qui est, dit Joël Des Rosiers, il faut qu’elle soit sublimée dans un retournement radical en volonté de création. Autrement elle est dérisoire, funeste, méprisable[v]. »

Cette mutation est nécessaire pour que les deux souffrances de l’ancien esclave et de l’ancien maître puissent être partagées. Pour qu’elles ne continuent pas de s’affronter dans une proximité sans intimité. Pour que ces deux fleuves de sang (esclavage et massacre des blancs) se retrouvent en mettant fin à cet éloignement où s’absente la vérité. L’esclavage a été un tel tombeau pour l’être haïtien qu’on n’a aucune difficulté à comprendre la violence rédemptrice exercée contre les anciens maitres. Dessalines avait coutume d’exposer au regard de ses soldats, comme des stigmates glorieux, les cicatrices du fouet de son maître noir inscrites sur sa peau. C’était pour lui une gloire d’avoir subi ces mauvais traitements et de s’en être sorti. Glorification de la chair blessée qui reste à l’orée de toute vraie solution.

Les places sont interchangeables entre bourreaux et victimes dans le désir de meurtre. Comme Claude Ribbe l’explique dans son ouvrage Le crime de Napoléon[vi], les châtiments utilisés par Rochambeau pour tuer les Noirs tels que le gazage au dioxyde de soufre dans les cales des bateaux, les noyades et l'usage de chiens dressés, préfigurent les camps de concentration des Nazis en Allemagne. Les Blancs débarquent, écrit Roger Gaillard, avec pour objectif de « perpétuer la nuit qui règne dans le cerveau populaire en Haïti » comme le disait l’illustre Anténor Firmin[vii]. Cent ans de gouvernance d’occupation qui nous ont apporté tous les malheurs, dont l’épidémie de choléra et la perpétuation du statu quo par les Blancs. Ces derniers sont perçus comme une menace à l’identité haïtienne avec toutes les humiliations que leurs forces d’occupation font subir aux Haïtiens. Leurs actions néfastes perpétuent « la morale de la baïonnette »[viii] attribuée à Dessalines et la pulsion de mort des macoutes qui nous ont terrifié notamment avec la menace d’une « rivière de sang et d’un Himalaya de cadavres » comme le promettait Jacques Fourcand, directeur l’Institut du Bien-être social et de Recherches et président de la Croix Rouge haïtienne.

La situation tragique d’Haïti est forgée dans la gestion financière et économique qui est la punition acceptée et transmise de génération en génération. Non seulement il n’y a jamais eu de repentir de la part de ceux qui ont tué Dessalines, mais, et c’est le plus important, l’ordre social de la gabegie reprochée à Dessalines et qui lui a valu la mort, se reproduit depuis deux siècles sans la moindre tentative de correction. Les chefs d'État réclament l'autorité absolue. Avec le culte de la personnalité pratiquée au plus haut point, ils exigent d'être adulés comme des demi-dieux. En attendant qu'ils deviennent des loas après leur mort dans la tradition du mode de pensée magico-religieuse. Au fil du temps, la mascarade se renouvelle dans la détresse absolue.

Le repère à l’abri de tout changement de pères

 L’assassinat de Dessalines, loin de permettre la résolution des conflits, inaugure leur permanence[ix]. La mauvaise gestion des biens domaniaux casse le contrat social. On en veut pour preuves les soldats qui ne sont pas payés et la prise d’armes des paysans cultivateurs au fort des Platons, dirigée par Germain Pico en 1805. La dérive s’installe avec la dette de l’indépendance de 150 millions de francs-or et la politique financière aberrante associée à l’emprunt de 30 millions de francs contracté auprès des banquiers français Laffitte et Rothschild pour payer la première annuité. Voici le repère à l’abri de tout changement de pères. Les finances publiques sont obérées pour de bon et le pays est pris à la gorge avec des dettes qui s’accroissent plus vite que les revenus servant à les honorer.

La double dette place Haïti dans l’enfer de la déroute financière. Une logique inconsciente s’installe. Les nouvelles dettes sont contractées à des conditions peu favorables et servent essentiellement à rembourser d’anciennes. Les gouvernements populistes auront recours à l’émission monétaire et transformeront la gourde en zoreille-bourrique, sous le gouvernement de Sylvain Salnave entre 1867 et 1870. Le relais est pris dans la débâcle avec l’emprunt de 1874 auprès de la banque française Marcuard et Cie., suivi de celui de 1875 auprès de la Société Générale de Crédit Industriel et Commercial de Paris.

Le gouvernement noiriste de Salomon en 1880 continue la politique du gouvernement mulâtriste de Boyer en livrant les finances haïtiennes à la banque française Société Générale de Crédit Industriel et Commercial de Paris. Cette dernière crée la Banque Nationale d’Haïti (BNH) qui a un mandat de 50 ans pour assurer la Trésorerie de l’Etat, la création monétaire et même le contrôle des douanes. Les emprunts de 1896 et de 1910 donneront lieu à des pratiques d’agiotage et de corruption systématique[x], révélées entre autres lors du Procès de la Consolidation, dans lequel seront condamnés trois futurs chefs d’état Cincinnatus Leconte, Tancrède Auguste et Vilbrun Guillaume Sam.

L’occupation américaine imposera l’emprunt de 1922 dans la même logique inconsciente, bloquant tout développement réel jusqu’au remboursement final de la dette de l’indépendance en 1947. De cette date à 2014, l’économie haïtienne continue de tourner autour du repère essentiel qu’est la charité internationale, avec les inégalités de revenus les plus criantes de l’Amérique latine. Suite au séisme de 2010, la dette haïtienne a été annulée et huit milliards de dollars ont été injectés dans l’économie. Malgré tout, la dette publique haïtienne a doublé, passant de 887 millions de dollars en 2011 à plus de deux milliards de dollars en juin 2014. Et malgré tout, l’argent obtenu de la mendicité est gaspillé. L’errance est glorifiée avec des carnavals devenus essentiels dans la politique des sans repères.

Il faut réapprendre à valoriser le savoir et à cultiver la connaissance. Et cela doit commencer par se faire au niveau du personnel politique. Le refus de la trivialité dans la vie politique doit être strict, sinon c’est éteindre toutes les aspirations que de réduire la politique au plaisir, à de l’amusement et de la musique comme cela s’est donné à voir à l’occasion du 208e anniversaire de la mort de Dessalines. Notre histoire est notre identité et on ne saurait avancer en dévalorisant les pères fondateurs. Il faut reconnaître leurs erreurs, dénoncer la fascination pour le pouvoir qui les a conduit à des pratiques autocratiques. Les dirigeants ne peuvent pas se permette de profaner leur image avec les comportements de dégénérés observés le 17 octobre dernier. Aucune forme de civisme et aucun sens du droit ne peuvent émerger de telles dérives.

Nous ne saurions être étrangers à nous-mêmes. L'ordre politique commence avec celui de la dignité personnelle. Ce n’est pas en flattant les bas instincts de l’individu et en banalisant tous les repères qu’on change la gouvernance de l’État. En réalité, la politique de la débauche ne fait que précipiter les individus les plus vulnérables dans l'exclusion et la marginalisation. Les pratiques malhonnêtes de l'État consistant à priver les individus de tous les repères éthiques et moraux sont des aberrations qui détruisent tous les remparts de la civilisation. Ces outrances poussées à leur paroxysme grignotent les solidarités minimales nécessaires à la vie en société. La conséquence est claire : l’exclusion de la vie pour la jeunesse. Pour éviter que se produisent demain des suicides collectifs, un changement radical de cap s'impose, car aucun capital humain ne peut être formé dans un décor dominé par l’ignorance et l’irresponsabilité.

Leslie Pean
Economiste - Historien

[i] Gazette Politique et Commerciale d’Haïti, numéro 43, Cap-Haitien, 6 novembre 1806, p. 170.

[ii] Thomas Madiou, Histoire d’Haïti, Tome V, 1811-1818, P-au-P, Imprimerie Deschamps, 1988, p. 346-347.

[iii] Thomas Madiou, Histoire d’Haïti, Tome III, 1803-1807, P-au-P, Imprimerie Deschamps, 1989, p. 428.

[iv] Jean-Price Mars, La République d’Haïti et la République Dominicaine, Tome I, P-au-P, Collection du Tricinquentaire de l’indépendance d’Haïti, 1953, p. 70.

[v] Joël Des Rosiers, « Mourir est beau - La pulsion de mort dans l'inconscient collectif haïtien », op. cit.

[vi] Claude Ribbe, Le crime de Napoléon, Editions Privé, 2005.

[vii] Anténor Firmin, M. Roosevelt, président des États-Unis et la République d’Haïti, Paris, F. Pichon et Durand-Auzias, 1905, p. 426.

[viii] Thomas Madiou, Histoire d’Haïti, Tome III, 1803-1807, op. cit., p. 320.

[ix] Leslie Péan, « La permanence des conflits dans l’histoire d’Haïti », dans Jean-Pierre Vettovaglia, Déterminants des conflits et nouvelles formes de prévention, Bruylant, Belgique, 2013.

[x] Leslie Péan, Haïti : économie politique de la corruption - L’Etat marron, 1870-1915, Paris, Maisonneuve et Larose, 2005, p.274.