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Le président Michel Martelly n’est pas un accident de l’histoire…

martelly enceinte250Aucun individu sensé, à mon avis, n’accepterait de se faire ausculter par un sociologue pour des problèmes oculaires. La vue, arguerait-on, est trop importante pour encourir un si grand risque de vivre l’expérience de cécité. La logique est simple: le plus éminent sociologue dans la fonction d’un ophtalmologue n’est autre qu’un charlatan et un usurpateur. Un charlatan peut, bien sûr, réussir son coup là où un professionnel émérite essuie piteusement un échec. Ça arrive, car les impondérables existent. Mais cela ne fait pas d’un mensonge une vérité, ni de l’exception la règle.

Tout aussi vrai est que même au cas où le président Michel Martelly eut pu construire une université dans chaque section communale, permettre à des milliers d’enfants de recevoir une Éducation de qualité gratuite, créer des Emplois pour la masse défavorisée, aborder le problème Énergétique dans son acuité, sauver le paysage haïtien de la dégradation Environnementale le caractérisant depuis la deuxième moitie du 20ème siècle, et établir un État de droit où les règles du jeu démocratique seraient scrupuleusement respectées, je resterais convaincu que le choix de M. Martelly comme chef d’Etat de la république d’Haïti était irrationnel. Ce, parce qu’au 21ème siècle gouverner une nation est à la fois trop important et complexe pour le laisser aux caprices des apprentis et amateurs aux esprits singuliers. Trop systématique pour le laisser sous la férule de l’aléatoire.

La gestion capitularde du président en témoigne. Les cinq «E» résumant le programme du président, sont, pour répéter l’économiste Lalime, « muets ».[1] Trois ans après l’ascension du président Martelly au pouvoir, Alterpresse, après avoir recueilli les observations de certaines personnalités sur la gestion du pouvoir, se demande si les 5 E ne se fondent-ils pas plutôt en un E=échec.[2] Fallait-il être perspicace pour prévoir cet échec? Non. Outre des raisons ci-mentionnées, Martelly, étant accouché aux forceps par une communauté internationale contre les grés des scrutins populaires, ne saurait faire mieux sinon qu’être un valet des intérêts du grand capital et un groupuscule de nationaux affairistes historiquement en quête d’un Sudre Dartiguenave. Et à défaut de ce dernier, ils trouveront sans doute un « laquais aussi inconditionnel » comme Louis Borno. Sans oublier des inexpérimentés comme Phillipe Guerrier, Louis Pierrot et Jean Baptiste Riche, des belles têtes de doublure. Ainsi donc, le président Martelly n’est pas un accident de l’histoire ; il est tout au contraire un produit de l’histoire haïtienne dans les traditions politicardes et satrapiques façonnées de telle sorte que, comme l’a si bien remarqué Michel-Rolph Trouillot, l’Etat s’érige contre la nation.

Dans le cadre des élections de novembre 2010, on ne peut pas savoir ce qu’aurait donné un Jude Celestin ou une Mirlande Manigat comme premier magistrat de la république compte tenu des difficultés épistémiques d’établir le contrefactuel historique, mais on savait qu’avec Martelly, la résistance contre les intérêts ne concordant pas à ceux du pays serait moins difficile à contourner. Son manque d’expérience politique, son incompréhension du fonctionnement de l’état et des enjeux géopolitiques fait de lui une proie facile incapable de dire non aux propositions indécentes. Les Rosalvo Bobo sont toujours trop intransigeants pour mériter la bonne grâce des faiseurs des rois. Et quand un Pauleus Sanon résiste des manœuvres attentatoires aux principes de souveraineté nationale en démissionnant de son poste de ministre des relations extérieures, les satrapes disposent dans leur répertoire encore des Louis Borno pour faire leurs sales besognes. On veut du docile comme potentiel et idéal collabo. On en veut à l’intransigeant parce qu’il est « fou et trop idéaliste ». Trop patriote à la tête altière. Dans Marche Arrière, le prolifique Roger Dorsainville est pétrifié devant le fait que «le pays qui s’ouvre à Nord Alexis, tourne le dos à Firmin ; celui qui s’est ouvert à Vilbrun Guillaume Sam, puis Dartiguenave, s’est fermé à Rosalvo Bobo». Pour les moins jeunes et les fidèles de l’histoire d’Haiti, Martelly est un instant du déjà-vu.

Les temps ont changé, mais les pratiques ne sont pas différentes. Nous ne sommes plus en 1915 où un Amiral Caperton s’opposait farouchement à l’ascension d’un intransigeant Rosalvo Bobo à la présidence au profit d’un Dartiguenave pour son inclinaison à génuflexer devant les intérêts de l’occupant. Cependant, en 2010, presqu’un siècle après, une communauté internationale a décidé d’escamoter les votes de la majorité pour donner le pouvoir à celui dont l’échine est pliable devant toutes les propositions mettant les « amis » d’Haïti dans une situation confortable où le recours à des grandes stratégies diplomatiques s’avèrent point nécessaires. Nous ne sommes plus en 1915 où un Sudre Dartiguenave a dissous, en deux reprises et aux mépris de l’article 85 de la constitution de 1889 alors en vigueur, le sénat pour plaire à l’occupant voulant essentiellement abroger une disposition constitutionnelle chère à la nation depuis son indépendance – celle prohibant l’accès au droit de propriété aux étrangers. Mais 100 ans après, nos yeux consternés assistent avec amertumes un président déployant tout son monopole de violence, aux mépris de la constitution de 1987, pour arrêter un député en fonction. Par ce geste, et beaucoup d’autres, le président Martelly vient de grossir la liste des chefs d’Etat qui, à l’instar des Salnave, Dartiguenave et Duvalier, voyaient le parlement comme une entrave à leur présidentialisme omnipotent et irrespectueux des valeurs démocratiques.  

Et quelle est la conséquence logique d’un tel constat ? Sommes nous condamnés à l’expérience paramnésique, ou la sensation du déjà vécu, caractérisant l’histoire de la société haïtienne ? C’est à dire, ces instants de déjà-vu constituent-ils une fatalité ?   Par rapport à ce lugubre constat, nous avons deux options : (1) laisser l’histoire faire son cours en l’assistant impuissamment jeté son dévolu sur notre destin de telle sorte que les régimes traditionnels de gloutons ignorants aient toujours le feu vert pendant que la masse continue de patauger dans la misère la plus abjecte. (2) Vaincre le fatalisme en se faisant maitre de son histoire. Se faire maitre de l’histoire dans le pays le plus inégalitaire de la Caraïbe et de l’Amérique latine où 58.5% de la population est pauvre revient à redéfinir la structure économique génératrice d’institutions que Acemoglu et Robinson (2012) appellent « institutions extractives » dont la principale fonction consiste à enrichir une minorité au détriment de la grande majorité. Se faire maitre de l’histoire au XXIe peut durement être issu d’une révolution par les armes. Les pays de l’Amérique Latine, comme par exemple le Venezuela, ont compris que ces pratiques sont aujourd’hui révolues. Ils utilisent donc les urnes pour choisir ceux et celles qu’ils croient être à la hauteur des taches qui les incombent.

Dans le cadre des prochaines joutes électorales, nous avons la responsabilité d’initier la restitution de notre histoire. Je dis « initier » parce que cette responsabilité va au-delàs des élections. La conquête de notre histoire doit être permanente. Elle doit être effective dans les institutions pour lesquelles les élections ne doivent être qu’un expédient. Martelly n’est pas un accident de l’histoire, mais on peut déséquilibrer les pesanteurs des traditions historiques qui font que «le pays qui s’ouvre à Nord Alexis, tourne le dos à Firmin ; celui qui s’est ouvert à Vilbrun Guillaume Sam, puis Dartiguenave, s’est fermé à Rosalvo Bobo».

claude joseph250

Claude Joseph
Ph.D candidate in public Policy
Adjunct professor at Fordham University
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