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Le Trait d'Union Entre Les Haitiens

Analyses & Opinions

Des actes et non des mots…

franck frank etienne touthaiti

Par Robert Lodimus , 25 Juin 2016 ---   L’État haïtien vivote pitoyablement depuis sa fondation en 1804. La proclamation de l’indépendance n’a pas réussi à faire lever le soleil radieux de cet avenir politique et économique rassurant qui devait illuminer d’optimisme le ciel sombre de ce nouveau pays. Les conditions sociales déprimantes qui y prévalent aujourd’hui fait honte à la prestigieuse réputation décernée aux martyrs africains qui vainquirent les « tortionnaires » de l’esclavagisme et mirent en déroute les « dieux » inhumains de la féodalité mortifère.

Ces valeureux guerriers ne comprenaient-ils pas mieux que nous le sens sacré et équitable des « Libertés fondamentales » qui soutiennent la résilience des peuples combatifs et révolutionnaires, lorsqu’il s’agit de protéger les valeurs morales et de défendre les droits originels. Ils étaient conscients que les « colons » ne savaient conjuguer que les verbes « acculturer », « esclavagiser », « enchaîner », « fouetter », « violer » « assassiner », « mutiler », « piller », « voler », « exploiter », « paupériser », « appauvrir », « hégémoniser », « anéantir… » Et Boisrond Tonnerre, sur la Place d’armes des Gonaïves, renouvela la volonté irrévocable de nos mères et de nos pères de « vivre Libres ou de mourir » aux milieux des arbres qu’ils avaient plantés du matin au soir à coups de fouet sur le dos, de marcher sans crainte au bord des rivières qu’ils avaient tripotées pour amasser l’or qui servait à enrichir l’Europe, de respirer l’air frais qu’ils avaient introduit dans leurs poumons meurtris après avoir incendié les champs de canne, de coton, d’indigo… qui constituaient les lots de leurs souffrances. En relisant les mots héroïques qui émargeaient des réflexions mémorables de Boisrond Tonnerre, les descendants des « profitards ignobles » du Code Noir promulgué en 1685 par Louis XIV – avec la complicité de l’église catholique romaine – tremblent d’effroi aujourd’hui encore : «  Il nous faut la peau d’un blanc pour parchemin, son crâne pour écritoire, son sang pour encre et une baïonnette pour plume… » Et Dessalines répliqua : « Boisrond, je te charge d’exprimer au peuple mes sentiments à l’égard des Blancs (colons)… »

 Ce rappel historique ne traduit pas un penchant à la « blancophobie ». Plusieurs historiens étrangers, dans le but d’entacher l’esprit révolutionnaire du « Justicier » Jean-Jacques Dessalines, claironnent que celui-ci entretenait en lui la « haine des Blancs ». Ils n’écrivent pas la « haine des colons » ou le « mépris des pro-esclavagistes ». Le général auto-couronné empereur, certes, fit massacrer – pour les besoins et les exigences de la cause – beaucoup de colons français. Cependant, le comportement belliqueux de l’homme de Cormiers – localité située près de la Grande Rivière du Nord – ne peut pas être pris et interprété hors de son contexte politico-historique. Les victimes de la traite négrière menaient une « lutte inégale »contre une pratique de domination et d’exploitation humaine développée et entretenue à l’intérieur du système de l’esclavagisme mercantile, avare et cruel. Les Libérateurs ne tenaient absolument pas à laisser les anciens « maîtres » derrière eux. Ils furent confrontés, dirions-nous, à la logique « cleefienne [1] » dans Le dernier Jour de la colère : toujours achever le travail que l’on a commencé… Avec plus de clarté : vaincre à demi ses rivaux puissants, implacables, immuables et tenaces est périlleux. Les vainqueurs – comme le conseille le grand révolutionnaire chinois Mao Tsé-toung [2] – doivent s’assurer de l’impossibilité que les ennemis défaits au combat se réorganisent et viennent les persécuter de nouveau.

 Les colons eux-mêmes traitaient les Indiens subjugués et les Africains déportés comme des animaux sauvages ? Dessalines portait sur son corps, contrairement à Toussaint Louverture, les cicatrices de la rébellion et de l’indocilité. Les spasmes de ses souffrances physiques et psychologiques amplifiaient sa colère, ses frustrations et sa vengeance. Malheureusement, Haïti n’a pas encore de cinéastes chevronnés, et même d’un niveau acceptable de professionnalisme – outre le budget considérable qu’une telle initiative exige – qui soient capables de fixer sur pellicule les périodes mouvementées qui évoquent et retracent les conditions infernales de l’esclavage dans les îles antillaises usurpées et déplumées par la France.

L’armée indigène qui chassa les Européens et qui libéra les Africains captifs et aliénés était prête à reprendre les armes et à mourir sur un champ de bataille plutôt que de revivre le mode de vie abominable qui existait dans les plantations coloniales de 1492 à 1803. Tant qu’il restait un seul « soldat français » sur les terres de Saint-Domingue, la « liberté » des « anciens opprimés » était menacée. Les généraux de l’indépendance ne se contentèrent pas d’exprimer verbalement leur refus d’être remis en esclavage, leur volonté de continuer à jouir pleinement de leurs droits originels, ils prirent des décisions de protection et de défense de la nouvelle patrie qui s’accordèrent avec leurs convictions sociales et qui solidifièrent leur idéologie politique. Ils construisirent partout des forts et des forteresses, les équipèrent avec des canons puissants, stockèrent à profusion des munitions et des explosifs, en prévoyance contre un éventuel retour de l’armée française pour la reconquête de l’île. Nous sommes presque certains que l’État dessalinien n’aurait pas accepté de verser à Louis X, l’«Escroc couronné », l’infâme indemnité de 150 millions de francs-or, représentant le montant faramineux d’une dette honteuse, inventée cruellement dans l’intention de provoquer l’effondrement de l’indépendance et de la souveraineté de la jeune Nation. À propos de ce vol abominable, Isabelle Labeyrie, chef du service Monde de France Info, a déclaré le mardi 12 mars 2015 : « C’est le seul exemple de l’histoire où des vainqueurs (les esclaves) ont payé pour des vaincus (les colons). »

Fidel Castro, dans son discours Le frère Obama [3], a repris la phrase célèbre prononcée par le Leader noir cubain Antonio Maceo Maximo Gomez, presque dans une circonstance similaire : « Quiconque tentera de s’emparer de Cuba ne recueillera que la poussière de son sol baigné de sang, s’il ne périt pas dans la bataille.»

Déjà, le 4 février 1802, devant les menaces qui planèrent sur la ville du Cap, Henry Christophe avait poussé le même cri héroïque : « Si vous avez la force dont vous me menacez, je vous prêterai toute la résistance qui caractérise un général ; et si le sort des armes vous est favorable, vous n'entrerez dans la ville du Cap que lorsqu'elle sera réduite en cendres, et même sur ces cendres, je vous combattrai encore… »

 Nous comprenons l’indignation de Fanfan la Tulipe d’Haïti Liberté, lorsqu’il dénonce virulemment dans sa rubrique « Twa fèy twa rasin O » la présence arrogante et inopportune de la Minustah depuis 12 ans en Haïti et en appelle à une révolte massive pour le rétablissement de la situation sociopolitique et pour la reconquête de la « dignité nationale ».

 En 1986, la populace folle de rage et de vengeance qui envahissait les rues, saccageait, incendiait, pillait les habitations luxueuses des « loups-garous » du régime macoutique manifestait de cette prévoyance prudente héritée, en toute vraisemblance, du père fondateur de la patrie. Les ostrogoths inexpérimentés, historiquement incultes, idéologiquement pauvres et déséquilibrés, idiosyncratiquement narcissiques, économiquement et financièrement gourmands qui ont investi la scène publique au lendemain des opérations de « dechoukay » ne se montraient pas préoccupés par la mise en branle du processus de réforme politique fondamentale qui aurait pu mener à la « déduvaliérisation » de l’État haïtien. Les « satrapes » n’ont-ils pas conservé dans la fonction publique – naturellement pour eux-mêmes – les « structures de corruption et de cooptation » qui caractérisaient le « nababisme » duvaliérien ? Cette nouvelle classe de bandits, ces « Fernando Sancho » de la nouvelle ère, ces serpents, race de vipères – comme Jésus qualifia les vendeurs du temple – ne se sont-ils pas remplis les panses, à leur tour, jusqu’à l’indigestion? Alors que les Haïtiens sont devenus aux yeux de l’univers « le peuple des poubelles ». Nous ne faisons pas du tout un clin d’œil à l’essayiste Patrick Saint-Paul qui vient de publier « Le peuple des rats » aux Éditions Grasset. L’auteur, correspondant du Figaro à Pékin, dénonce les misères des Mingongs, des travailleurs campagnards qui émigrent dans les oligopoles de la Chine et qui font tourner les machines dans les usines de production. Les lecteurs avertis n’auront pas tort de déduire que Patrick Saint-Paul n’a fait que prêcher pour l’Occident, sa paroisse? Car s’il faut en arriver à la conclusion que le « socialisme » est un « mal » au même point que le « capitalisme », ne restera-t-il pas honnêtement à démontrer lequel des deux « systèmes idéologiques » en est le moindre? Lequel de ces deux « types d’État » répond mieux aux objectifs spécifiques de la classe ouvrière ? La Fondation Abbé Pierre a révélé en 2015 que le nombre des personnes mal logées en France, le pays de Patrick Saint-Paul, atteint le seuil critique de 10 millions. Il faut tirer du lot des désespérés et abandonnés environ 4 millions de SDF (Sans domicile fixe), dont 30 000 enfants. En hiver, la plupart des « misérables » dorment dans les conduits souterrains qui abritent les tuyaux de chauffage de Paris ou d’autres villes importantes. Avant que l’on voie la paille qui est dans l’œil de l’autre, la sagesse et la probité ne recommandent-elles pas d’enlever la poutre qui se trouve dans le sien? 

La lutte des Haïtiens pour le « Changement » est enlisée dans une cacophonie de « verbiage oral et écrit ». Et pourtant, le mouvement du 7 février 1986 était parti d’un pied ferme… Malheureusement, les politiciens manœuvriers, domestiqués par Washington, Paris, Ottawa, Berlin…, multiplièrent les appels au calme et parvinrent à dépressuriser le vaisseau de la vindication populaire. N’était-ce la volte-face occulte opérée par ces prétendus intellectuels et leaders autoproclamés de l’opposition, la République d’Haïti – comme Vénézuela, Nicaragua, Cuba, Uruguay, Bolivie – n’eût-elle pas trouvé une « voie révolutionnaire » qui lui aurait permis d’échapper, de se soustraire aux « tortures » des puissances impériales? Les masses urbaines et rurales eurent l’occasion – à cette époque historique – d’extérioriser énergiquement leur colère. Les actes de vengeance qu’ils posèrent à travers le pays référaient aux ambiances sociales explosives qui avaient prévalu dans l’atmosphère politique prérévolutionnaire de la France de 1789, de la Russie de 1917... Les représentants de la presse locale et étrangère découvrirent notamment à travers la capitale des inscriptions murales qui traduisaient la volonté du peuple de chasser les félidés de l’« absurdité néolibérale » et de mettre en même temps hors d’état de nuire leurs complices indigènes. Pour n’avoir pas réussi à conduire la rébellion de février 1986 à son point final, la République d’Haïti s’est vue malheureusement acculer à supporter les « Injustices flagrantes » d’une « troisième occupation étrangère » de son territoire en l’espace de cent ans. Malgré les méfaits causés par la présence de la Minustah, les groupuscules politiques, les sectes religieuses, les associations syndicales ne se mobilisent pas de manière significative à l’effet de forcer le départ de l’arrogante Sandra Honoré et des « mercenaires pédophiles » de l’Organisation des nations unies (ONU), violeurs et engrosseurs de femmes fragiles, nécessiteuses et vulnérables. Et qu’entreprennent les « pouvoirs constitutifs de l’État » pour faire déguerpir les « envahisseurs » indésirables? Feu la chanteuse Dalida aurait répliqué : « Encore des mots, toujours des mots, les mêmes mots… » Woody Allen, dans Annie Hall, utilise l’expression figée de « diarrhée verbale » pour signifier l’incontinence et l’inconsistance des parleurs compulsifs.

 La crudité de ces propos est susceptible de déranger les esprits passifs. Mais qu’importe? Le combat que nous menons avec d’autres « visionnaires » vise loin… L’initiative est juste et noble. Et l’exhortation à la marche vers le « soleil levant » ne s’arrêtera que le « Jour de la Libération » des « appauvris » et des « exploités » de la terre. Nous prônons dans nos réflexions politiques, ainsi que plusieurs camarades, les termes « organisation », « insurrection », bouleversement », « chambardement », « grève », « émeute », « mutinerie »  et tous les « moyens légitimes » qui demeurent les corolaires de la lutte populaire.

Est-ce étonnant de constater tous les dégâts que les « Blancs » immoraux venus des pays d’Amérique du Nord et d’Europe occidentale occasionnent dans la société haïtienne? L’État n’a plus le « monopole de la violence » sur son territoire. Ce sont les militaires hétérogènes de Ban Ki-moon qui décident des instants de paix et des moments d’insécurité dans les rues de Port-au-Prince. La police haïtienne – pour dérouter les cerveaux simplistes – se contente d’annoncer sporadiquement des opérations de démantèlement et d’extinction de certains petits foyers de gangs inféodés au banditisme urbain. Cependant, elle semble éviter de faire des révélations compromettantes sur les instances nationales et internationales qui financent les activités criminelles et qui pourvoient les cellules « malfratiques » en armes et munitions. Dans quel pays organisé et sérieux qu’un « écervelé » doublé d’un « voyou » oserait-il lancer ouvertement des « défis grossiers » à l’endroit d’un Chef d’État? Et au moment où nous écrivons ce texte, ce Guy Philippe ainsi connu – vantard et bavard – ne fait l’objet d’aucun mandat d’arrêt émanant des autorités judiciaires. Alors que ce «chenapan » hautain, insolent, impertinent aurait dû déjà se retrouver derrière les barreaux pour « menaces graves et incitation à la violence », conformément aux articles 64, 313 et 321 de la législation pénale haïtienne. Et dire que nous avons entendu sur les ondes d’une « station de radiodiffusion » émettant depuis Port-au-Prince un personnage du milieu de la presse qui conseillait aux dirigeants de facto d’éviter une confrontation directe avec le petit « majordome » de Gérard Latortue et d’Hérard Abraham, « tombeur » de la présidence en béquilles de Jean Bertrand Aristide! Selon l’analyste politique, ce sont les tribunaux qui devraient se charger de l’affaire…! « Le pays ne peut pas supporter un pareil niveau de violence », ajoutait l’animateur.

 La « Raison d’État » – dans le processus de construction d’un système de société basé sur les principes incessibles de la « Démocratie » – ne saurait s’embarrasser d’une quelconque barrière de légalité, surtout lorsque l’environnement politique est déjà fortement contaminé par le virus de l’inconstitutionnalité. Depuis le parachutage spectaculaire des « extra-terrestres » en 2011, les Haïtiens vivent dans une atmosphère sociale, économique et politique malsaine. Comment des hors-la-loi récidivistes qui se réclament d’une association de gangstérisme dénommée « Tèt Kale » peuvent-ils se retrancher derrière des « textes juridiques » pour se soustraire aux « sanctions » que requièrent leurs actes et leurs comportements répréhensibles au sein de la société? Les cas de « Justice populaire » ne se règlent pas au moyen des « discours » creux et ronflants qui polluent Port-au-Prince. En écrivant cela, nous revoyons la scène époustouflante qui se déroula dans la forêt entre Fidel, Guevara et le traître Eutimio Guerra. Celui-ci était chargé par les militaires de Batista d’assassiner le Commandant en chef dans son sommeil. Guevara l’exécuta froidement d’une balle dans la tête. Les péchés contre les intérêts majeurs du peuple sont « insoumissibles » aux principes de « vénialité » inscrits dans la philosophie doctrinale du catholicisme. Ces crimes sont mortels. Et méritent les châtiments de l’enfer. Guevara ne cultivait pas en son cœur l’immoralité et l’inhumanité, comme ont tenté de le faire croire la CIA, la « Fondation Nationale Cubano-Américaine » et ce Jacobo Machover [4] qui a rédigé un texte pamphlétaire dans l’intention de salir la réputation symbolique de l’Argentin du combat des démunis : « La face cachée du Che ». Nous retenons précieusement de Nicolas Machiavel [5] : 

 «… Un prince ne doit-il pas se soucier du mauvais renom de cruel, pour maintenir ses sujets dans l’union et la confiance. Car, avec très peu d’exemples, il sera plus miséricordieux que ceux qui, par excès de pitié, laissent se développer les désordres, d’où naissent meurtres et brigandages : car ceux-ci nuisent d’ordinaire à une collectivité tout entière, alors que les exécutions venant du prince nuisent à un individu… »

En paraphrasant ce passage tiré de l’ouvrage de l’essayiste florentin, nous obtiendrions : le Prince n’a pas l’obligation de se faire aimer, il doit plutôt se faire craindre.  Cette approche méthodique, rationnelle confirme donc que c’est par la « crainte » que s’obtient l’ « obéissance ». La conception machiavélienne de l’exercice du pouvoir dans une société conserve une portée universelle. Elle dépasse les frontières des attitudes politiques. Elle est applicable à tous les domaines où intervient l’autorité dans les relations entre dominants et dominés. Les Écritures n’insistent-elles pas elles-mêmes sur l’importance de la « crainte de Dieu » pour que les « convertis » jouissent des privilèges résultant de l’accession au paradis…? Tous les courants religieux insistent sur les facteurs de l’ « impitoyabilité » de la « colère » des « Êtres surnaturels », afin de contraindre les croyants, les fidèles, les adeptes à cheminer dans la rigueur d’une conformité spirituelle.

 La psychose de peur dans laquelle le tyran François Duvalier avait maintenu le peuple haïtien lui permettait de conserver sa dynastie dictatoriale durant 29 ans. Les paysans tremblaient devant le portrait du « médecin du pian ». Et n’osaient même pas prononcer son nom dans leur taudis. François Duvalier cruellisait sa gouvernance en adoptant une verve d’intimidation qui vantait ses actes de barbarie à visage découvert. Le tyran ne se contentait pas de « postillonner ». Il agissait dans la clarté et dans l’ombre. Le sadisme qui le caractérisait, l’aidait à prévenir les soulèvements populaires qui auraient emporté son régime.    

 En février 2004, Jean-Bertrand Aristide a appris à ses dépens que les « onomatopées » à l’odeur et au goût de « sensationnalisme », qui déclenchent l’hilarité, ne suffisent pas à réguler les conflits sociaux générés dans l’environnement complexe de la gouvernance politique. En effet, le président adoptait la formule du « Krik krak » des soirées de « contes sous les tonnelles » pour délivrer ses messages vagues et ambigus à la Nation. Aux yeux des observateurs avisés, il s’agissait de l’individu qui parlait trop. Mais qui n’en faisait pas assez. Nous étions loin de l’œuvre cinématographique d’Alfred Hitchcock, majestueusement interprétée par James Stewart : The man who new too much (L’homme qui en savait trop). Jean Bertrand Aristide – nous le disons sans esprit de critique – accusait un grave déficit théorique et pratique à propos de la « chose politique ». Les États-Unis de Georges W. Bush, le Canada de Paul Martin, la France de Jacques Chirac et les autres pays hostiles à Lavalas ont fait fondre le gouvernement aristidien comme une poupée de cire sous un soleil ardent. Sans rencontrer de résistance. L’ancien prêtre de Saint-Jean Bosco pensait pouvoir intimider ses ennemis politiques et ses adversaires idéologiques avec des harangues colériques et folkloriques. Des expressions à l’emporte-pièce, dérivées d’un langage sloganique, comme les fameux : « Je veux; je peux… Imitez-le; ne l’irritez pas… » Ces « perles langagières » ne manqueront assurément pas de remémorer les historiens et les documentalistes de demain, lorsqu’ils entreprendront la tâche ingrate de classer les politiciens de l’époque postduvaliérienne selon leurs mérites et leurs manquements. C’est sous la menace des armes lourdes des militaires américains que Jean-Bertrand Aristide a signé l’« acte d’abdication », avant d’être basculé, jeté comme du linge sale dans l’avion qui l’a conduit en exil avec sa famille, en Afrique du Sud. Nous vient en mémoire la séquence du fameux western « Le Bon, la Brute et le Truand », dans laquelle le nommé Tuco (la Brute, Eli Wallach) blesse mortellement son ennemi bavard qui le menaçait avec son pistolet et lui déclare ironiquement : « Quand on tire, on ne raconte pas sa vie privée… » La politique est surtout l’art de se « taire » et l’intelligence d’« agir ».

 Un ancien dirigeant lavalassien devenu « agent de sécurité » au Canada, que nous avons croisé dans un magasin à Montréal-Nord, nous a semblé encore amer. Il ne comprend pas pourquoi son « chef » avait choisi d’abandonner la présidence, au lieu d’accepter la « proposition guerrière » des femmes et des hommes vaillants qui voulaient aller se battre à la frontière haïtiano-dominicaine contre les « sacripants », les « anti-peuples » et les « égorgeurs » de la patrie armés par la CIA et la GRC. « Nous étions disposés à vendre chèrement la souveraineté de la Nation. Et je vous le garantis, nous n’en aurions fait qu’une bouchée de Ravix Rémissainthe, Guy Philippe, Jodel Chamblain et de tous les autres clephtes. Mais le président préférait renouveler sa confiance en la communauté internationale, notamment les États-Unis », soutenait-il avec une pointe de tristesse rageuse dans la gorge. Nous ajouterions nous-mêmes : « Le poisson se fiait à l’eau, mais c’est dans l’eau qu’on le fit bouillir. »

 Pauvre Nation!

Nous disposerons bientôt de 12 mois pour mesurer la longueur et définir le temps qui correspondent à l’ampleur et à la durée de la crise électorale aigüe observée en Haïti depuis le 9 août et le 25 octobre 2015. Les diplomates accrédités à Port-au-Prince continuent de critiquer la décision de M. Jocelerme Privert d’avoir pris sur lui-même la liberté de former cette « Commission de vérification et d’évaluation » – tant voulue par certains, tant décriée par d’autres – qui est venue bouleverser davantage le paysage sociopolitique avec son rapport stupéfiant. Le constat des irrégularités, des fraudes massives et les révélations sur les présumés coupables de ce «Crime de Haute Trahison », nous le comprenons suffisamment, effraient les membres du Core Group, l’organisation des Nations unies (ONU), l’Organisation des États américains (OEA), l’Union européenne (UE) qui ont vite fait de produire un « contre-rapport jargonneux » dans lequel ils rabaissent les commissaires de la présidence de facto. Ces « visages pâles » ont tous joué leur propre partition en vue de maintenir les « crânes rasés » sur les ruines du palais national. Toutes les instances de la communauté internationale (CI) présentes en Haïti devraient répondre par devant qui de droit de leurs implications conscientes et volontaires dans les « magouilles » d’Opont qui ont attisé les hostilités politiques au pays. Ces « Blancs » ont giflé la patrie dessalinienne et souillé – comme les Allemands l’ont fait le 6 décembre 1897 dans l’Affaire Luders – la « Dignité » et l’ « Honneur » du Peuple. Les effrontés ne se sont même pas gênés de rappeler haut et fort qu’une République indigente qui se nourrit comme « Lazare » des miettes tombées de la bouche des « mauvais riches » – qu’ils représentent – ne devrait avoir aucune prétention en matière d’indépendance et de souveraineté. Au seuil du 14 juin 2016, la date déclarée « fatidique » qui fait « baver » et « dérailler » les « pseudo-parlementaires » – sans foi ni loi, sans lecture ni écriture, sans forme ni fond, sans manière ni prestige –, nous vous proposons de revisiter cet extrait de Machiavel :

 « Un prince étant obligé de savoir bien user de la bête, il doit parmi elles choisir le renard et le lion, car le lion ne se défend pas des pièges, le renard ne se défend pas des loups. Il faut donc être renard pour connaître les pièges, et lion pour effrayer les loups. Ceux qui s’en tiennent simplement au lion n’y entendent rien. Par conséquent, un souverain sage ne peut ni ne doit observer sa parole, lorsqu’un tel comportement risque de retourner contre lui et qu’ont disparu les raisons qui la firent engager. Si les hommes étaient tous bons, ce précepte ne serait pas bon; mais comme ils sont méchants et n’observeraient pas leur parole envers vous, vous non plus n’avez pas à l’observer envers eux… »

 Les États-Unis traitent Haïti de la façon dont un « gougnafier » agit envers une épouse inautonome. Le malotru, le salaud, le « pignouf » fait subir à son « esclave sexuelle » toutes les formes de maltraitance psychologique, physique et verbale sous prétexte qu’il lui offre un toit miteux, lui procure quelques guenilles et lui apporte une galette de maïs. Cependant, et fort heureusement, l’histoire ne s’arrête pas là: un beau jour, la créature docile, dominée, humiliée et aliénée brusquement se réveille. Passe à l’état volcanisé. Révoltée, elle choisit d’assécher la source de ses malheurs. De « retrouver sa dignité ou de mourir. » Alors, elle décide de casser le mutisme chagrinant. De repriser son « Honneur ». Et de recouvrer ses « Droits ». Sa colère provoque des dégâts faramineux, à l’instar des dommages irréparables causés par la Tarasque [7] à Tarascon.

 Il existe toujours une porte de salut pour les peuples qui dépérissent. Des Nations l’ont repérée et l’ont franchie glorieusement. Seulement, elles ont eu le courage de marcher… La patience de chercher… L’intelligence de la découvrir…

 Robert Lodimus
Image: Tableau Frack Etienne

Notes et références


  [1] Réplique de Lee Van Cleef dans Le dernier jour de la colère : « Quand on blesse un homme au combat, il faut l’achever, sinon c’est lui qui te tuera demain. »

[2] Mao Tsé-toung a dit : « Après l’anéantissement des ennemis armés, il y aura encore des ennemis non armés… »

[3] Haïti Liberté, vol.9, No 38, du 30 mars au 6 avril 2016.

[4] Jacobo Machover, universitaire, journaliste, écrivain cubain résidant en France. L’auteur du livre La face cachée du Che, Paris, Buchet/Chastel, 2007, 196 p.

[5] Nicolas Machiavel, Le Prince, Presses Pocket, chapitre 17, p. 84.

[6] Nicolas Machiavel, Le Prince, Presses Pocket, chapitre 18, p. 89.

[7] Dragon géant.