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Le Trait d'Union Entre Les Haitiens

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Analyses & Opinions

Haiti: Le Syndrome du Chien Couchant (5 de 6)

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Par Alin Louis Hall, 3 Juillet 2016 --- Après l'affaire Galbaud, la France réalisa que les blancs de Saint-Domingue avaient choisi d'offrir le contrôle de la colonie aux Anglais afin de garder leurs privilèges. Qu’est-ce qui a donc changé depuis? Les Commissaires Civils avaient vite fait de comprendre que la seule façon de garder les Anglais en dehors de Saint-Domingue était d'enrôler les Noirs dans la structure de défense coloniale. La formation de cette Armée se concrétisa dans la distribution des trente mille fusils par Sonthonax, entérinée par la déclaration de l'Abolition générale de l'Esclavage par le Directoire français en 1793. Toutefois, lors la Proclamation de l’Abolition de l’esclavage, rappelons que seulement mille des trente mille fusils furent distribués dans le Sud par Sonthonax. Du même coup, sur la base de suspicions fondées contre les républicains du Sud qui avaient agité l’idée de l’Indépendance dès 1791, cette décision scella la supériorité militaire du Nord qui avait déjà démographiquement la force du plus grand nombre sur le Sud dont la population mulâtre rivalisait avec celle des Blancs en connaissance, en nombre et en richesse.

Une culture de trahison

Les Américains sont très documentés sur notre vide existentiel et notre culture de trahison au point où ils savent qu’ils n’ont aucun prix politique à payer en Haïti et qu’ils peuvent toujours anticiper sur notre manque de caractère. Par exemple, ils connaissent bien tous les détails de la trahison de Jean-Jacques Acaau qui, devant la supériorité écrasante des sept mille hommes des généraux Samedi Thélémaque et Pierre Philippeaux, abandonna le Fort Saint-Laurent où il s’était barricadé pour se réfugier sur l'habitation Joly chez un nommé Clérin. C’est alors que Closier Chérius, Guillaume Désir et Marcellus Billard révélèrent sa présence "sur les hauteurs de l'habitation Broissard à environ deux lieux de l'Anse-à-Veau" aux troupes lancées à sa poursuite. Pour leur forfait, la somme de cinq cent gourdes est versée par le Secrétaire Céligny Ardouin aux délateurs. Clérin, qui assurait lui-même l'approvisionnement de son protégé fut dénoncé et arrêté jusqu’au point où les mauvais traitements subis poussèrent un de ses fils, pour lui éviter le pire, à guider l'armée vers la cachette d’Acaau. Encerclé, dans la nuit du 11au12 mars 1844 (un peu après minuit), le chef de l'insurrection paysanne fut obligé de mettre lui-même fin à ses jours pour ne pas tomber vivant entre les mains de ses ennemis.

Sans nier l’existence du volet national du complot antirépublicain, il s’agit ici de remettre dans son vrai contexte l’intuition qui fit germer les principes féconds de l’autodétermination des peuples, in extenso, le droit inaliénable de choisir librement ses dirigeants à travers des élections crédibles, honnêtes et démocratiques. Sans délai ni retard. Il s’agit donc de déborder le cadre de la révolution haïtienne pour mieux cerner les contours du support des Américains à Louverture et à Dessalines.

En effet, en 1799, au cours de la guerre du Sud, ce sont les navires américains dont le General Greene qui ont transportés les troupes de Toussaint dans le Sud pendant qu’ils bloquaient les ports du Sud pour empêcher l’approvisionnement des troupes de Rigaud. Ces mêmes navires bombardèrent les positions de Rigaud. Avec un pareil support, on peut comprendre pourquoi, en apprenant la déportation de Toussaint, Thomas Jefferson dit en clair à l’ambassadeur français Pichon : « Après le général Toussaint, un autre despote sera nécessaire » (1) « Le moins qu’on puisse dire aujourd’hui, c’est que Jefferson a été entendu ‘tèt kalé’ et que, depuis, les despotes ne font que se succéder dans une déroutante continuité », souligne Leslie Péan. (2) Dessalines obtint le même support des Américains et des autorités britanniques. En fait, à Vertières, Jefferson fut l’un des principaux gagnants. Sur tous les tableaux. Non seulement la France perd définitivement son «ile-à-sucre », mais encore les troubles à Saint-Domingue avaient déjà forcé la main à Napoléon qui s’était retrouvé dans l’obligation de liquider la Louisiane (un tiers du territoire américain actuel), abandonnant ainsi le projet d’expansion de son empire américain à partir de Saint-Domingue. On y reviendra.

Mais, d’abord revenons aux premiers leaders autoproclamés de la révolution haïtienne. « Très peu de gens connaissent le nom de Jeannot Bullet, un des principaux meneurs présents à la cérémonie du Bois-Caïman au même titre que Boukman, Jean-François et Biassou. Voire les détails de son exécution le 1er novembre 1791 sur ordre de Jean-François pour excessive cruauté. » Pour se procurer de l’argent et des armes, en 1793, Biassou trahit certains de ses partisans en les livrant aux Espagnols. Ces derniers avaient repris la partie orientale de Saint-Domingue dans le but d’affaiblir la France et en promettant aux Africains la liberté générale. Jouant un double jeu et ne croyant pas que les Espagnols ou les Français aboliraient l’esclavage, Jean-François se proclama Chef de l’armée indigène afin de se rallier les Africains «esclavagisés» et les affranchis. Selon certains historiens, pour amadouer les colons, il se donna aussi le titre de Grand Amiral de France. A cause de ses relations avec l’Espagne, les Espagnols lui donnèrent alors le titre de Général dans leurs troupes coloniales. Gênés par la réputation grandissante de Toussaint Louverture qui les avait rejoints momentanément, Jean-François décida avec Georges Biassou, de fomenter un attentat contre Toussaint en 1794. Toussaint y échappa mais son jeune frère fut tué. Jean-François et ses troupes battues durent par la suite se cantonner uniquement dans la partie orientale de Saint-Domingue. Le traité de Bâle de 1795 permit à la France de reprendre tout le territoire oriental de l’île, ce qui mit fin à la carrière de Jean-François, parfois nommé Jean-François Orozco. Obligé de se réfugier en Espagne, il mourut à Cadiz, en 1822.

Produits de la société coloniale esclavagiste, les insurgés proclamèrent leur loyauté au roi et à la religion. Sans expérience de l’exercice du pouvoir, leur modèle et cadre de référence fut la bureaucratie militaro-administrative et l’absolutisme monarchique européen. En apprenant la nouvelle de l’arrestation de Louis XVI, Biassou se nomma «Vice-Roi» en attendant la libération du roi. Jean-François se proclama «Grand Amiral de France.

Nombreuses sont les raisons ayant suscité tant de violences à Saint-Domingue. D’abord, celle des colons blancs contre les Africains, ensuite des Africains contre eux-mêmes, enfin des Africains contre les maîtres. Impératif économique pour les uns ou sécuritaire pour les autres, la violence était le bras armé de l’esclavage et la principale cause de la mortalité. Le système de l’esclavage avait offert aux colons blancs toutes les occasions de satisfaire leurs penchants naturels à la violence. Rien d’étonnant qu’au bout de dix ans de service, on ne pouvait plus rien tirer d’un esclave.

L’oppression entraînait bien fort souvent une rage intérieure. La réaction contre l’oppresseur variait. Soit la résignation devant la toute-puissance du colon, soit le développement de propres moyens de résistance et de vengeance, soit la collaboration pour alléger son sort. Dans ce dernier cas, ce fut une triste réalité de constater que, pour échapper aux supplices les plus sévères, certains Africains «esclavagisés» n’hésitèrent pas à collaborer avec les colons. La violence faisait partie de leur quotidien. Dans un contexte aussi déshumanisant, bien avant la proclamation de l’abolition de l’esclavage, Dessalines ambitionnait de s’émanciper de Toussaint, une figure qui l’avait trop longtemps dominée. 

Pour arriver au sommet, tous les coups furent permis. Le 20 mars 1796, le général mulâtre Jean-Louis Villatte tenta un coup de force dans la ville du Cap contre le général Etienne Lavaux. Les mulâtres du Cap l'emprisonnèrent avec ses aides de camp. Toussaint marcha sur le Cap pour le délivrer. En guise de remerciement, Lavaux promut Toussaint lieutenant-général au gouvernement de Saint-Domingue. A partir de cette nomination, son seul obstacle fut le général André Rigaud dans le Sud. En 1799, pour gagner le support des Anglais lors de la guerre civile contre Rigaud, Toussaint dénonça l’abolitionniste juif Isaac Saportas aux autorités de la Jamaïque. En débarquant pour appuyer le soulèvement des Africains, Saportas fut fusillé sans autre forme de procès le 23 décembre 1799. Dans le cadre de cette même opération abolitionniste, l’agent français Roume avait placé le général mulâtre Martial Besse à la tête d’une expédition devant faire jonction avec Saportas pour soulever les Africains de la Jamaïque et ainsi nuire à l’Angleterre. En faisaient également partie un autre général mulâtre Antoine Chanlatte et l’adjudant général Devaux. Toussaint Louverture les dénonça tous au Gouverneur de la Jamaïque.

Pour mener à bien son projet totalitaire, Toussaint n’hésita pas à sévir avec la dernière rigueur. Même contre Moyse Louverture, son propre neveu. Accusé d’avoir soulevé les cultivateurs, sans même être entendu, il fut condamné par un tribunal militaire et exécuté le 29 novembre 1801. «Dessalines est à l’avant-garde de la répression décidée par Louverture pour contraindre les cultivateurs de revenir travailler la terre sur l’habitation de leurs anciens maîtres.(3) D’où l’affaire Moyse, en octobre 1801, suite à laquelle Dessalines et Christophe livrent aux cultivateurs du Nord ce qui est passé dans l’histoire sous le nom de « guerre des couteaux » (4) Comme l’ont souligné les travaux de Vertus Saint-Louis, « les cultivateurs soupçonnés du délit de rébellion sont systématiquement poignardés d’ordre de ces chefs. » (5)

Pour ne pas être déporté comme les seize membres de l’état-major de Toussaint Louverture qui périrent tous dans les cachots de Guyane, Dessalines opta pour le pragmatisme. « Dessalines envisage la guerre de guérilla mais il ne se risque pas à franchir ce pas. Il sert plutôt de bras droit à Leclerc pour éliminer les cultivateurs bossales qui refusent de rendre leurs armes.» (6) En effet, « après la soumission de Louverture, des officiers subalternes comme Macaya, Sans-Souci, Nœl Prieur réussissent à appliquer avec succès la guerre de guérilla qu’il a préconisée contre les Français mais que son armée régulière, trop conservatrice, ne pouvait entreprendre. Ils sauvent la révolution mise en péril par l’engagement des anciens « rigaudins » au côté des Français et par la soumission de Louverture et du reste de son armée. (7)

Mais, la question de savoir si l’instinct de conservation était l’unique motivation reste ouverte. En ce sens, le témoignage d’Isaac Louverture, fils de Toussaint Louverture, dans ses Mémoires parus en 1825, est plus que choquant: «C’était la moindre des choses que Toussaint Louverture eut faites pour Dessalines : à la recommandation du colonel Bonnaventure, il l’avait élevé successivement à tous les grades militaires ; et le général Dessalines, qui lui devait tout, fut sans pudeur et sans remords, son accusateur et son calomniateur». Avec la politique de division de Leclerc, non seulement les relations entre mulâtres et noirs détériorèrent mais, comme le démontre la rupture entre Louverture et Dessalines, elles furent rongées par la méfiance qui s’installe au milieu des chefs noirs. Selon Isaac Louverture, fils de Toussaint Louverture, Dessalines suggéra à Leclerc la déportation de Toussaint et a été récompensé pour cette trahison. Il écrit : « Dessalines, qui avait été mandé par le général Leclerc au Cap, ne tarda point de s’y rendre. Le général Leclerc lui fit présent d’une paire de pistolets, d’un sabre et d’une centaine de portugaises. C’est ainsi qu’il récompensa la bassesse de Dessalines à qui Toussaint Louverture l’avait obligé auparavant de donner du service.» (8) Quant à André Rigaud, sous la base des dénonciations mensongères de Jean-Joseph Laplume auquel il réclamait ses biens séquestrés par ce dernier après la guerre du Sud, il fut déporté en France dès le 28 mars 1802.

Louverture déporté, Dessalines commença sa marche vers l’hégémonie. Cependant, Charles Belair, un autre neveu de Toussaint, entravait son ascension. Accusés d’appuyer le soulèvement des Congos, Belair ainsi que son épouse Sanite furent également dénoncés par Dessalines. Ils comparurent par devant un jury militaire et furent exécutés le 15 octobre 1802. A la vérité, les Congos étaient des cultivateurs contestataires qui refusèrent de se soumettre à l’arrivée de l’Expédition Leclerc. Rappelons que les chefs indigènes créoles, noirs et mulâtres, avaient tous réintégrés l’Armée française et collaboraient si bien avec Leclerc que ce dernier écrivit à Bonaparte le 16 septembre 1802 : « Dessalines est dans ce moment le boucher des noirs. C’est par lui que je fais exécuter toutes les mesures odieuses. Je le garderai tant que j’en aurai besoin. J’ai mis auprès de lui deux aides de camp qui le surveillent et qui lui parlent constamment du bonheur que l’on a en France d’avoir de la fortune. Il m’a déjà prié de ne pas le laisser à Saint-Domingue après moi ».(9) Un courant révisionniste a voulu faire croire que l’élimination physique des Congos devint une obligation. A la vérité, Sans-Souci, Jasmin, Macaya, Sylla, Jacques Tellier, Vamalheureux, Cacapoule, Mavougou, Lamour Dérance, Romaine Rivière dite «la prophétesse», Gingembre Trop Fort, etc. avaient gagné les montagnes pour mener la résistance et organiser la lutte.  Ils seront tous exécutés pour avoir refusé de se soumettre à l’autorité de Dessalines. C’est avec cet état d’esprit qu’il faut aborder le comportement de la population au Pont-Rouge le 17 octobre 1806. Dessalines avait coupé son lien organique avec les Bossales. Mais la réaction du peuple à la mort de Pétion renvoie à notre incapacité de distinguer le bon grain de l’ivraie. Qu’on se rappelle que Pétion organisa les premières fraudes électorales en Haïti et que sa main fut directement trempée dans l’assassinat ou l’exécution de Dessalines, Yayou, Magloire Ambroise et Gérin.

Revenons à Toussaint et Dessalines qui, selon Madiou, détestaient les pratiquants du Vodou. C’est en ces termes que Madiou raconte le massacre des Vodouisants par Dessalines : « On lui rapporta que beaucoup de ces sorciers nommés Vaudoux se réunissaient dans la plaine du Cul de Sac ; qu’à la tête de cette bande était une vieille femme noire, et qu’un grand nombre de cultivateurs abandonnaient les champs pour se rendre au lieu où se faisaient les sorcelleries. Il vint avec un bataillon de la 8e dans la plaine du Cul-de-Sac, cerna le lieu où se trouvaient réunis les Vaudoux, fit faire feu sur la case, les dispersa et en prit cinquante qu’il tua à coups de baïonnettes. » (10) Quand à Toussaint, c’est à titre de Bokor qu’il avait grandi en importance dans l’armée de Biassou. On ne connait pas la date exacte de l’adoption du nom européen « L’ouverture » mais on sait qu’il tarda pas à se débarrasser de son nom « Legba » trop encombrant jusqu'à avoir en horreur tout ce qui rapportait au Vodou. « Il disait souvent qu’il ne parlait que du nez parce que les Vaudoux avaient lancé sur lui quelques maléfices. » (11)

Il nous faut lever le voile sur les origines de notre tradition de prendre nos distances par rapport aux masses. Louverture et Dessalines avaient dans une certaine mesure décidés de leur sort en sciant la branche sur laquelle ils étaient assis. On s’explique ainsi l’indifférence glaciale des masses au moment de la déportation de Toussaint qui paya cher d’avoir coupé son cordon ombilical avec les bossales. Dans la guerre de succession, Dessalines continua les mêmes pratiques. Sans pitié. Qu’ils s’agissaient de cultivateurs ou d’officiers, il ne prit pas de gants pour remonter les bretelles à tous ceux qui entravaient son ascension au commandement suprême. Il commandita l’assassinat des chefs des dénommés Congos dont Sans-Souci, Macaya, Noël Prieur alors qu’ils étaient invités à négocier. En passant les ordres à Christophe d’éliminer ces chefs Congos en 1803, Dessalines décida de couper la branche sur laquelle il était assis. Sur cette pédagogie de l’arbitraire colonial, Vertus Saint-Louis apporte un éclairage assez révélateur : « parmi les victimes du guet-apens monté par Christophe on trouve, à côté des Macaya, Jupiter de Bonnette, Lafleur, Apollon Beaujoin du Haut du Trou, Jasmin, Trou Canne de Sainte-Suzanne, Léo, mulâtre, ancien officier de la gendarmerie de l’Acul. Parmi ceux qui campent avec Nœl Prieur au Dondon, il y a Rousselot, mulâtre, l’un des principaux auteurs de la révolte contre Christophe . […] Il s’agit donc plutôt d’un parti ayant à sa tête des représentants de toutes les ethnies, apparemment assez homogène et différent de celui de Lamour Dérance dans l’Ouest . » (12)

En clair, il parut évident que Dessalines ne voulait ni ne pouvait s’affranchir de son modèle et cadre de référence. Plus tard, quoiqu’il se prononce « pour les pauvres noirs dont les pères sont restés en Afrique », son attachement au sort des bossales fut quelque peu cosmétique voire superficiel et factice. A la vérité, dès 1801, Dessalines voulait récupérer une partie du gâteau des huit mille plantations abandonnées par les colons. Il savait à quel point les cultivateurs et paysans n’aimaient guère Louverture de son vivant. Il décida malgré tout de reprendre sa politique agraire parce qu’il était devenu lui-même un grand propriétaire de plantations. Selon Pamphile de Lacroix, Dessalines était le propriétaire de 32 sucreries et chacune lui donnait 100 000 francs de rente. (13) Heinl et Heinl précisent que Dessalines est devenu propriétaire-fermier dès 1801 de 33 plantations de canne à sucre avec des revenus annuels de plus de 300 000 francs.(14) Déjà, en rejetant les idéaux républicains préconisés par Jean-Jacques Charéron lors des premiers travaux pour proclamer l’Indépendance, il s’alignait sur le modèle politique louverturien. Le laboratoire des mécanismes compensatoires a voulu faire croire en un retour au modèle politique africain pour sauver Dessalines de l’arbitraire militaro-administratif de la société coloniale sans sanction. En clair, question de sauver Dessalines de lui-même et même d’insinuer que seul l’Empereur avait la formation nécessaire pour prendre du recul par rapport au modèle colonial. Comme la Constitution de 1801 élaborée sans la participation d’un seul noir, celle de 1805 consacrait le retour du pouvoir absolu à vie. Dans les articles 19 à 37, la priorité est donnée à la concentration de tous les pouvoirs exécutif et législatif entre les mains de l’Empereur. Comme pour l’ancien Gouverneur général à vie, tout par l’Empereur, tout pour l’Empereur. On peut comprendre pourquoi le Sénat haïtien fut finalement créé le 30 décembre, quarante jours après le 17 octobre 1806 et sept cent trente jours après le 1er Janvier 1804. Loin d’une attitude iconoclaste, il s’agit surtout de parler sans détour, loin de tout goût pour la démagogie.

Déjà le statut de grand propriétaire de plantations et d’Africains «esclavagisés» avait fait de Toussaint l’allié objectif du statu quo. Dessalines, lui-même devenu propriétaire dès 1801, n’échappera pas aux mêmes dispositions mentales et comportementales du caporalisme agraire louverturien. Contre l’émancipation d’une force asservie mais révoltée. D’où sa ferme conviction « que les indigènes ne pouvaient être bien dirigés que par la crainte des châtiments, et de la mort surtout ; qu’il ne les conduirait que par ces moyens et que sa morale était la bayonette.»(15) Mais, le dirigisme de 1805 sonna le glas de l’économie haïtienne. L’arbitraire dessalinien contraignit les bateaux étrangers à repartir avec des denrées agricoles dont ils n’en voulaient pas. La fermeture des guildives qui n’appartenaient pas à l’État avec le décret impérial du 2 Mai 1806 entérinait le retour au colbertisme. Dans la plaine-du-fond des Cayes, elles furent incendiées. Même celle de sa maitresse Euphémie Daguilh.

La déraison s’installa à un point tel que Thomas Madiou rapporta que : «Les troupes continuaient à n’être ni payées, ni habillées ; la ration qu’elles recevaient en salaison était même très irrégulièrement distribuée. Dans le département du Sud, elles murmuraient, désertaient, excitées par leurs officiers qui n’étaient pas mieux rétribués par l’État. Cependant les magasins du gouvernement étaient bondés d’habillement ; mais la caisse publique, au fur et à mesure qu’elle se remplissait, était vidée par les dilapidations». (16) Dessalines, lui-même, disait souvent: «plumen poule min pa kité’l rélé» . Cette corruption finit par exaspérer au point où l’Empereur, lui-même, fut secoué par l’opinion du général Guillaume Lafleur. Ce dernier lui fit comprendre que, pendant que ses commères, laquais et amies s’engraissaient, les pauvres soldats avaient le ventre plat et n’étaient ni soldés ni habillés. Dessalines, fortement frappé de ces réflexions, reconnut l’urgence de mettre un terme aux gabegies et que les abus cesseraient au 1er janvier 1807. Hélas ! Le destin avait déjà décidé autrement.(17)

A la fin de Septembre 1806, le complot contre Dessalines avançait au pas de charge. Le général Jean-Jacques Moreau Herne dit Coco, signataire de l’Acte de l’Indépendance qui avait remplacé Geffrard à sa mort survenue le 31 mai, essayait de calmer les passions. En pleine tournée d’apaisement aux Côteaux, le dénonciateur de Geffrard à Dessalines fut arrêté par le juge Messeroux au carrefour Garata (Port-Salut) le 8 octobre 1806. Moreau, devenu prisonnier, fut conduit d’abord à Taverny, quartier général des insurgés, d’où on l’emmena ensuite au Camp-Gérard où il fut fusillé le 16 octobre.

Dans le Nord, dès les premiers jours d'Octobre 1806, Christophe avait anticipé la chute inévitable de Dessalines. Il s'était résolu à faire assassiner Capoix, le seul général qui put contrebalancer son influence et entraver son ascension. « Il ordonna à Capoix de se transporter du Fort-Liberté au Cap. Le moment était arrivé pour lui de tout oser pour se défaire de ce général, et, Dessalines succombant, faire tourner les événements à son profit. Il envoya le général Romain, l'adjudant-général Gérard et le général Dartiguenave s'établir en embuscade, avec un bataillon d'infanterie, aux fossés de Limonade. Dès que le général Capoix, sortant du Fort-Liberté, apparut dans le grand chemin, Romain et Gérard accoururent au-devant de lui, et l'invitèrent avec respect et soumission à s'arrêter pour se rafraîchir. Capoix, sans défiance, descendit de voiture et tendit la main à Romain; et au même instant Gérard, aidé de quelques grenadiers qui étaient sortis de l'embuscade, se saisit de son épée et lui déclara qu'il était prisonnier. Il ne fit aucune résistance et dit à Romain : ton maître Christophe est bien heureux de m'avoir pris dans ce piège ; car, sous peu, je lui aurais fait sentir la vigueur de mon bras ; finissons-en vite. Il se plaça à cinq pas d'un peloton et reçut la mort, atteint de plusieurs balles. C'était le 8 Octobre, jour de la prise d'armes de Messerou, à Garata.(18)

(à suivre)

Références:

(1) Rayford Logan, The Diplomatic Relationship of the United States with Haïti 1776-1891, Chapel Hill University of north Carolina Press, 1941, p. 125-126

(2) Leslie Péan, « Mentalité d'esclave et régime politico-économique (2 de 3) », publié le 30 avril 2015 sur www.alterpresse.org/spip.php?article18163

(3) Vertus Saint-Louis, Régime militaire et règlements de culture en 1801, Chemins Critiques, Port-au-Prince, décembre 1993.

(4) Thomas Madiou Histoire d’Haïti, vol. 2.

(5) Vertus Saint-Louis, « L’assassinat de Dessalines … », op. cit., p . 163.

(6) Leslie Péan, « La conférence de Chicago (1 de 5), De la bataille de Vertières à Anténor Firmin : la problématique de l’indépendance des peuples », AlterPresse, 27 novembre 2013

(7) Vertus Saint-Louis, « L’assassinat de Dessalines … », op. cit., p163

(8) Isaac Louverture, Mémoires, dans Antoine Métral, Histoire de l’expédition des Français à Saint-Domingue, (1825), Karthala, Paris, 1985, p. 298

(9) Yves Bénot et Marcel Dorigny, Rétablissement de l’esclavage dans les colonies françaises – Aux origines d’Haïti, ‪Paris, Maisonneuve et Larose, 2003, p. 567

(10) Thomas Madiou, Histoire d’Haïti, tome II, Port-au-Prince, Éditions Henri Deschamps, 1989, p112

(11) Ibid.

(12) Vertus Saint-Louis, « L’assassinat de Dessalines … », op. cit., p . 165.

(13) Pamphile de Lacroix, La Révolution de Haïti - Mémoires pour servir à l’histoire de la révolution de Saint- Domingue (1819), Paris, Karthala, p. 275

(14) Robert Debs Heinl, Nancy Gordon Heinl and Michael Heinl, Written in Blood: The Story of the Haitian People, 1492-1995, University Press of America, 2005, p.90

(15) Thomas Madiou, Histoire d’Haïti, Tome III, p. 256

(16) Thomas Madiou, Histoire d’Haïti, Tome III. P. 282

(17) Alin Louis Hall, La Péninsule Républicaine, Collection Estafette, Imprimerie Brutus, 2014, p.114

(18) Thomas Madiou, Histoire d’Haïti, tome III, p.317