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Culture & Société

200e anniversaire de l’arrivée de Simon Bolivar

Ignace D MarionPar Alin Louis Hall  --- Comme l’a fait si bien remarqué Thomas Lalime, « en l’absence du programme Petro Caribe, le gouvernement haïtien n’aurait pas les moyens de sa politique. Sa disparition ou sa révision auraient des conséquences pour le nouveau président et son administration qui auront, malgré tout, à payer intérêt et capital sur la lourde dette contractée par le régime Martelly »[i]. Cette dette qui était de 8.7% du produit intérieur brut (PIB) en 2011 est de 22.9% du PIB en 2014. Au 31 octobre 2015, la dette effective d'Haïti s’élevait à 1,74 milliard de dollars américains. C’est une réalité qui devrait interpeller d’autant plus qu’entre la tendance du ratio dette publique / PIB et celle du taux de croissance en glissement annuel, la corrélation n’est pas rose. Il importe de comprendre le cri de Leslie Péan : « C’est le carnaval de la corruption rose des fonds Petro Caribe. Haïti est couverte de dettes. Le pays est plumé et vidé. »[ii] Sans les restrictions du FMI, on serait sans doute revenu à l’époque où sous Pétion des généraux avaient leur propre planche à billet. Dans un contexte pareil, rien d’étonnant que le 200e anniversaire de l’arrivée de Simon Bolivar en Haïti soit complètement ignoré.

INTRONISATION DE SIMON BOLIVAR DANS LA VILLE DES CAYES

Le 28 décembre 1815, Bolivar débarquait dans la ville des Cayes en provenance de la Jamaïque. Il s’empressa aussitôt de se rendre à Port-au-Prince où il arriva le 31 décembre. Il fut reçu avec la plus grande distinction et avec cordialité par Pétion. Là, il déploya le grand jeu et Pétion, qui connaissait déjà la réputation du général Bolivar demanda au général Marion d’accorder à Bolivar toute l’assistance dont il avait besoin.

Le 10 avril 1816, huit navires laissèrent la rade des Cayes. Parmi les deux cents soixante-douze membres de l’expédition dont cent soixante-onze Vénézuéliens, dix-neuf Cayens prirent part à l’Expédition. Comme le rapporte Beaubrun Ardouin, le général Marion livra à Bolivar « quatre mille fusils, quinze mille livres de poudre, autant de plomb, de pierres à fusil, une presse à imprimer et des provisions pour les hommes formant son expédition ». Selon le colonel Ducoudray Holstein de l’Etat-major de Bolivar, en plus d’avoir été l’incubatrice du couronnement de Bolivar, la ville des Cayes contribua trois bateaux à l’expédition[iii].

Soulignons ici qu’Haïti est sans nul doute l'inspiratrice du mouvement de solidarité entre les peuples d'Amérique Latine. Les interventions de Pétion en l'année 1816 en faveur du général Simon Bolivar représentent l’heureux précédent qui engendra la doctrine bolivarienne par le truchement de la ville des Cayes. Haïti reste, par-là, le pays ayant initié les premiers développements de la coopération altermondialiste. Déjà en 1806, la ville de Jacmel accueillait le précurseur Miranda. En ce qui a trait aux origines du bolivarisme, la Plaine-du-Fond des Cayes a une tonalité historique particulière pour avoir été le théâtre du déroulement des préparatifs de la première expédition militaire du général Bolivar. Sous ce registre, elle a joué un rôle de premier plan dans le destin du mouvement bolivarien relatif à la question d'émancipation des peuples d'Amérique latine.

LE GENERAL MARION SAUVE LE BOLIVARISME

Dans l’article « Notre patrimoine : une contribution intemporelle à l’universel » publié dans l’édition du 8 août 2013 du journal Le Nouvelliste, j’attirais l’attention sur l’immatérialité de nos fondamentaux historiques et l’importance de la mémoire. Mais, plus particulièrement, certains faits relatant des traits de caractères devraient être mis en exergue pour illustrer l’importance des modèles dans une société haïtienne sans repères ni modèles. Sur fond de mutinerie, le commodore français Louis Michel Aury, planifiait ouvertement une opération sur le Mexique au détriment de la cause vénézuélienne. L’influence de la société cayenne de l’époque était indispensable pour ramener l’union et la concorde dans le rang des patriotes vénézuéliens. Le général Marion neutralisa la tentative de Louis Michel Aury et signifia aux mutins qu’il ne reconnaitrait que l’autorité de Simon Bolivar. Ainsi, par le jeu des circonstances historico-politiques, la ville des Cayes fit naitre le Bolivarisme et l'a porté ensuite sur les fonts baptismaux. L'histoire a retenu que le Bolivarisme partit d'une réunion entre le général Bolivar et les membres de l'état-major de l'armée expéditionnaire, tenue dans la maison de la citoyenne cayenne Jeanne Bouvil située, jusqu'à présent, au No 80 de la rue Simon Bolivar de cette ville. De cette rencontre est sortie, après un large consensus, l'intronisation du général Bolivar comme commandant en chef de l'armée des insurgés aux cris de « viva la patria ». Dès lors, l'unité de commandement attribué au général Bolivar lui permit d'avoir la marge de manœuvre suffisante pour asseoir son autorité, faire passer ses vues stratégiques, militaires et politiques, sa vision de la lutte, sa philosophie de la révolution et ses conceptions de la structure politico-institutionnelle des futurs Etats libérés. Donc la mise en forme définitive de la doctrine, en l'occurrence le Bolivarisme, qui porte son nom.

«Le nez de Cléopâtre, s’il eut été plus court, toute la face de la terre aurait changé»[iv]. Pour ainsi dire, si le général Marion n’avait pas arraché Simon Bolivar des mains des mutins, la face de l’Amérique latine ne serait pas ce qu’elle est aujourd’hui. Au nom des tous les Haïtiens, les Cayens hébergèrent, pendant trois mois, les patriotes du Venezuela et de la Nouvelle Grenade. En 1815, une ville entière posait déjà les premiers jalons de la régionalisation.

Pourtant, la noblesse de cette contribution d'une grande portée historique aurait dû placer la ville des Cayes en première loge dans le collimateur de l'aide bilatérale Haïti-Venezuela. Sur ce point, pendant le quinquennat Martelly-Lamothe-Paul, elle a fait figure de parent pauvre parce que n'ayant rien bénéficié à date des millions de dollars alloués à Haïti dans le cadre de cette coopération. Rappelons que la ville des Cayes a été mise à feu par les partisans de Martelly en 2011. Rappelons également que le fonds bolivarien a été affecté dans des projets de chrysanthèmes à haute intensité de capital. Exit rentabilité, cohérence et transversalité… Des projets surévalués sont inaugurés en grande pompe pour être désaffectés en raison de leur inutilité avérée dès le lendemain. En témoigne la longue liste des projets bidons dont Triomphe, le Stade Olympique, les projets de logements sociaux à Morne-à-Cabrit, projet gazier nationale #1, etc… A la vérité, les bénéficiaires de la manne bolivarienne ont été les compagnies de construction affiliées à l’équipe au pouvoir et bien ramifiées au secteur mafieux local et international, exclusivement. Quant à la ville des Cayes, en termes de projets de développement durable et de création d’emplois, absolument rien de significatif, particulièrement.

UN BILAN MOROSE

Depuis que nous avons fait de l’indigence intellectuelle une véritable vocation, un sacerdoce même, les thuriféraires de l’absurde ne chôment pas. En témoigne la facilité avec laquelle l’aventurier Barry Clifford fut sous les feux de tous les projecteurs lors de la prétendue découverte de l’épave de la Santa Maria. Ce que j’avais dénoncé dans l’article « Autour de la découverte récente de l'épave de la Santa Maria » publié le 11 juin 2014 dans les colonnes du journal « Le Nouvelliste ». En fait, il s’agit plutôt d’un veritable défi que la société haïtienne, impuissante, face à la disparition des matières de mémoire comme l’histoire, l’art, la philosophie et la culture générale, ne pourra relever sans le reformatage du cerveau haïtien.

Pour mieux appréhender le quinquennat Martelly-Lamothe-Paul, il importe de revenir un peu sur le « faire semblant », cette extension du marronnage qui est la signature génétique de la société haïtienne. Pour preuve, il faut prendre très au sérieux Evans Paul lorsqu’il dit lui-même qu’il ne fait qu’éteindre le feu depuis son arrivée à la Primature. Se voulant un éteignoir, Evans Paul ajoute son E aux 5 E muets de Martelly. A cet égard, souffrez que je rappelle le record détenu par Laurent Lamothe à la Primature sans la moindre logique programmatique. Une véritable soulouquerie, comme l’avait dénoncé mon arrière-grand-père le sénateur Edouard Hall lorsque Faustin Soulouque décréta l’Empire. A la vérité, sans ambages, on peut dire que cette campagne de masturbation médiatique a tout accouché. On a tout vu et tout entendu. Haïti est déclarée « ouverte aux affaires », sauf au gros bon sens. Donc, avec cette mentalité d’esclave, nous continuons de « faire semblant ». Même la flore n’est pas épargnée. Pour ouvrir un autre volet de notre particularisme aveugle, le pouvoir actuel n’a pas trouvé mieux de remplacer l’« étoile » du système mondial de classification des hôtels par des hibiscus. Déjà en 1908, Louis-Joseph Janvier disait : « Haïti, singulier petit pays, même les cochons s’ils le pouvaient, le quitteraient.»

CONCLUSION

N’ayant aucun repère et ne connaissant pas leur histoire, les « bandi légal » sombrent dans la schizophrénie, dans l'aliénation et l'acculturation. Ils perdent tout sentiment d’appartenance et d’identité. En construisant, sans fondation, dans l'imaginaire et sur le néant, ils consacrent le triomphe de la stagnation sur l’immobilisme.

NOTE MANUSCRITE DUVALIER-touthaiti

Cette dilapidation de ce patrimoine immatériel participe du projet duvaliérien de pervertir l’histoire pour établir les bases d’une culture mystificatrice. Qu’on se rappelle du vote d’Haïti pour expulser Cuba de l’Organisation des Etats Américains a l’opposé de l’accueil que fit Marion à Bolivar. Pour la postérité, la note manuscrite de François Duvalier à Emile St-Lot pour exécuter ce forfait est en mis en annexe[v]. Rien d’étonnant du comportement de ces bâtards duvaliéristes aux bracelets roses d’aujourd’hui qui décident de cracher sur nos fondamentaux historiques. De véritables dégénérés que le général Marion devrait maudire jusqu'à leur septième génération.

Ce rappel de mémoire permet donc de faire la lumière sur ce point d'histoire, à l'actif évidemment de la ville des Cayes lui conférant une légitimité incontestable. Cette contribution désintéressée à l’entreprise bolivarienne, l’une des meilleures références à l’humanisme intégral, doit sortir de l’oubli. En rédigeant l’acte fondateur de la coopération des peuples de l’Amérique, la ville des Cayes a posé ainsi les premiers jalons du droit international humanitaire. Une tradition de liberté qui sera reconduite dans la création de la « Société des Droits de l’Homme et du Citoyen » en 1843 et confirmée dans la rédaction du Manifeste de Praslin. Par conséquent, la ville des Cayes a rédigé le préambule de la Convention de Genève du 28 juillet 1951 relative au statut des réfugiés.

En écho à l’oraison funèbre du général Marion prononcée le dimanche 20 novembre 1831 dans la cathédrale des Cayes par Hérard Dumesle, au nom de la descendance du général, n’oublions jamais le mot de l’écrivain tchèque Milan Hübl : « Pour liquider les peuples, on commence par leur enlever la mémoire. On détruit leurs livres, leur culture, leur histoire. Puis quelqu’un d’autre leur écrit d’autres livres, leur donne une autre culture, leur invente une autre histoire. Ensuite, le peuple commence lentement à oublier ce qu’il est, et ce qu’il était. Et le monde autour de lui l’oublie encore plus vite. [vi]»

Alain Louis Hall

[i]Thomas Lalime, « Maduro en perte de vitesse, Petro Caribe en détresse, Haïti en stress », Le Nouvelliste, publié le 14 décembre 2015

[ii] Leslie Péan, « Haiti : La dilapidation des fonds PetroCaribe par le gouvernement Martelly (5 de 5) », publié sur le site du journal en ligne Alterpresse le samedi 21 mars 2015 http://www.alterpresse.org/spip.php?article17958#.Vnv8m7YrKik

[iii] Henri Louis Ducoudray Holstein, «Memoirs of Simon Bolivar and of His Principal Generals», Ex-Chief of the President Libertador, Professor of Moderns Languages at the Geneva College of New York, originally published in London, 1830.

[iv] Blaise Pascal

[v] François Duvalier, « Mémoires d’un Leader du Tiers Monde », p 203. Editions Hachette 1969 (Remerciements à Guy Laudé pour la reproduction de l’image.)